‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 10 sur 109 · Le brillant monsieur à qui la littérature · texte numérisé non relu

Le brillant monsieur à qui la littérature

est redevable du Prince d'Aurec n'a pas daigné répondre à ma lettre du 4. Pratiquer à la fois l'usure et le Castigat ridendo, c'est bien. Mais y ajouter le goujatisme, c'est mieux. Je ne suis pas de force.

Henri Lavedan appartient sans doute à la multitude joyeuse qui m'accuse de parasitisme.

25. — Journée noire. Je n'ai plus de force. Je croule, physiquement et intellectuellement. S'il faut continuer cette existence de damné, je meurs.

27. — Achevé la Débâcle de Zola. En somme, livre puissant, si on veut, et qui m'a même obsédé quelques jours, — sans doute parce que je palpite encore de l'horrible guerre — mais semblable à tous les autres livres de l'auteur, terreux et charnel, malgré le soin visible qu'il a pris, cette fois, d'écarter le boyau d'égoût.

Comme toujours, procédés de peinture identiques pour tous les tableaux imaginables, à révolter les plus bas chiens du naturalisme. Puis, l'artiste est si absent ! Le style de ce chef est une bête robuste qui mange véritablement très-peu.

Il y a, quelque part, un établissement dit hospitalier, tenu par des religieuses de la Sagesse ou des Saints Anges ^ qui recueillent les petites filles que leurs parents ne peuvent élever. Elles

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font signer un pacte en vertu duquel ces enfants doivent les servir jusqu'à vingt et un ans. Les parents ont à peine le droit de les voir une heure tous les quinze jours et ne peuvent les reprendre qu'en donnant une forte somme. C'est le Mont-de- Piété de la chair humaine. 29. — A Georges d'Esparbès :

•* Mon cher ami, Vous Tavez dit, « je vous aime toujours w malgré vos milieux horribles et vos charogneuses promiscuités. Je crois même que vous n'avez pas cessé de m'aimer à votre manière qui n'est pas la mienne. Tai besoin de voir et de toucher.

n Le mot « lâché » vous ennuie. Mais, bon Dieu 1 que voulez-vous que je pense quand je vois ceux qui se disent mes amis cueillir dans la main hostile de mes plus malpropres adversaires, pour la tourner contre moi, l'arme ignoble destinée à mon extermination : le Silence?

» Ne voyez-vous donc pas que le silence est la conversation des morts et qu'il faut parler aux vivants, surtout lorsqu'ils sont en agonie et que tout le monde les abandonne ?

" Si j'étais heureux, votre disparition, qui pouvait durer encore indéfiniment, ne serait qu'une muflerie banale. Mais vous me savez malheureux et vous savez aussi, vous, qui je suis et pour quelles nobles choses je souffre. Si vous aviez appris ma mort par la faim ou par le désespoir, pensez-vous que le sentiment do

m'avoir abandonné, comme tous les autres, eût agréablement parfumé votre existence ?

« Vous ne luttez pas contre les mauvais, dites- vous. Alors quoi ? lutterez- vous contre les bons ? Je no comprends pas.

n Mais laissons cela. Je vous aime sans pouvoir m'en empêcher, comme on aime un enfant, je vous pardonne même un peu de prostitution. Votre âme est neuve et nous reparlerons de ces choses dans une dizaine d'années, si le journalisme, alors, ne vous a pas putréfié.

» En attendant, je vais faire sur vous une épreuve décisive. J'ai naguère scandalisé des porcs en proférant cette affirmation qu'il n'y a qu'un signe, \m seul, pour discerner ses amis. Ce signe s'appelle V Argent, Je vous étonnerais peut-être furieusement si je vous disais ce que représente, à mes yeux, ce mot dont nul ne parait savoir le symbolisme ejQTrayant. Contentezvous aujourd'hui de cette leçon préliminaire :

» Je reconnais un ami à ce signe qu'il me donne de Vargent (1). S'il n'en a pas et qu'il me donne son désir crucifié, son désir flagrant, visible, crevant l'œil du cœur, c'est absolument comme s'il me donnait de l'argent et je le reconnais aussitôt pour un ami véritable.

» Avez- vous compris? Peut-être. Alors, voici :

(1) Cette phrase est pour combler de Joie mes bons petits amis de la presse qui ne manqueront certainement pas de la citer, en Visolant avec le plus grand soin.

On meurt de faim chez moi. On est bien logé, on pamt vautré dans les plus bourgeoises délices, et on meurt de faim.

» Donc, ô mon ami, de Targentl Je vous le rendrai quand je pourrai. Si vous n'en avez pas, mais que vous puissiez en trouver tout de même, je vais vous livrer le secret d'opérations financières que j'ai souvent accomplies, pour d'autres : Je me gênais. Je me suis même gêné jusqu'à mendier, me souvenant que Dieu lui-même s'est honoré d'être un mendiant. Cependant, si vous ne pouvez trouver aucune monnaie, même en vous infligeant la torture, dites-le moi, et je vous croirai.

» C'est tout, l'épreuve est ouverte et je vous attends ce soir.

» Votre LÉON Bloy. »

D'Esparbès, invisible depuis vingt mois, arrive le soir et me donne avec simplicité ce qu'il possède : quarante francs.

JUILLET

3. — Un ami m'a envoyé un mandat de vingt francs dont le besoin était extrême. Mandat nul, jusqu'à rectification, le commis de la poste ayant écrit Lévy Bloy ! Que penser de ce nom Juif qui m'est hostile, au moment même oii je glorifie la Race des Juifs?

7. — Les images qu'on croit oubliées demeurent au plus profond des magasins de l'esprit, comme des clichés photographiques tenus en réserve pour le Jour où il faudra que tout apparaisse. Et je pense que cette réserve mystérieuse est transmise, avec tout le reste, par voie ^'hérédité naturelle. Anne-Catherine Emmerich, par exemple, a dû avoir de très-lointains ancêtres qui furent les témoins oculaires et auriculaires des scènes qu'elle raconte. Elle se souvient.

.... Les Prophètes furent des témoins qui se souvenaient de VAuenir.

9. — Les criminels peuvent quelquefois ne pas être pris, cela s'est vu. Les gens de bien sont toujours pris.

Au comte Robert de Montesquiou-Fesensac :

« Monsieur, Votre renom d'esprit rare, et surtout Taccueil fraternel que vous avez fait à notre grand Paul Verlaine, me donne lieu d'espérer que vous n'ignorez pas tout à fait le nom et même les œuvres d'un excommunié qui fut précisément le panégyriste le plus enflammé du poëte incomparable de Sagesse. Orgueilleux d'être ce proscrit, j'ai l'impertinence de me sentir fier des inimitiés de plume que mon agressive indépendance me suscita.

» L'horreur des canailles pour mes écrits et pour ma personne est le bijou vraiment princier et le talisman très-précieux que je porte à mon petit doigt.

» Pourquoi donc aurais-je peur de vous notifier ceci : Je fus l'ami de Barbey d'Aurevilly pendant les vingt-trois dernières années de sa vie. Nul ne fut plus avant que moi dans l'intimité de cet admirable artiste, et je possède soixante lettres de lui qui me sont aussi chères que mon âme.

" Un jour que sévissait rageusement la sainte misère qui ne s'est jamais assouvie de moi, je me suis vu contraint, pour détourner un grave péril qui menaçait d'autres têtes que la mienne, d'engager cette collection que je suis, aujourd'hui, tremblant de perdre...

» S'il me faut, à toute force, en versant des larmes un peu plus qu'amères, renoncer à ce trésor, je voudrais du moins qu'il tombât en de nobles mains, et je vous prie de m'écrire sans délai s'il vous convient d'en devenir le possesseur.

» Pardonnez-moi de vous presser de la sorte, mais je suis pressé moi-même par l'acerbe voix de Texacteur qui menace de me dépouiller de mon bien.

» Agréez, etc. Léon Bloy. »

14. — Valide et puissante angoisse, aujourd'hui, quarante-sixième anniversaire de ma naissance. C'est l'horrible semaine du terme, et on manque de tout à la maison. Gomment ai-je trouvé la force d'écrire la longue lettre que voici :

M Mon cher Lieutenant,... J'ai reçu ce que vous savez, et je l'ai reçu fort utilement, n'en doutez pas.

» Plût à Dieu, en effet, que vous fussiez un capitaliste I Mais que dis-je? votre cœur, alors, ne pourrait plus être le même, car vous savez l'inflexible loi. Les pauvres ne peuvent pas opérer la délivrance de leurs frères, et les riches ne veulent jamais. H^e prenez pas cela pour une récrimination banale. J'affirme qu'il y a là un mystère effrayant qui touche à ce qu'il y a de plus profond, et dix ans d'exégèse biblique m'ont mis en état d'offrir quelques hypothèses plausibles qui seront, un jour, la matière d'un étrange livre sur V Argent, dont j'ai le projet.

»» En attendant, je travaille avec acharnement à

une brochure sur la question juive. Cette brochure qui n'aura guère plus de cent pages et qui me donne une peine infinie, est certainement ce que J'ai écrit de plus important jusqu'à ce jour.

t> On oublie trop, quand on vomit sur les Juifs, que le Sauveur lui-même, parlant à la Samaritaine, a dit cette parole, un peu plus considérable, n'est-ce pas? que les tartines de M. Drumont : « Salus ex Judaeis est ». On parait avoir oublié également que toute la Liturgie Chrétienne est puisée dans les livres juife ; que cette Race, vraiment unique, fut choisie « pour donner au » genre humain, les Patriarches, les Prophètes, les «> Evangélistes, les Apôtres, les Amis fidèles et tous y* les premiers Martyrs ; sans oser parler de la « Vierge-Mère et de Notre Sauveur lui-même qui fut »» le Lion de Judas, le JviFpar excellence de nature, n — un Juif indicible 1 — et qui, sans doute, avait >i employé toute une éternité préalable à convoiter n cette extraction. Mais quoi! no fallaitril pas suivre M jusqu'au bout le cupide saltimbanque, organisateur w et prédicateur de cette croisade pour le boursicaut, ^ qui ne cesse de préchailler à « la petite semaine » « sur le petit nombre des élus du Coffre-fort tout « puissant? — et quelqu'un pourrait-il citer une seule » protestation catholique, lorsque s'étala, sur nos M reculantes murailles, l'incroy^jble effigie de ce " Turlupin sacrilège : en armure de chevalier du

« Saint Sépulcre et foulant aux pieds

M MOÏSE I!l? n

*» Ces lignes sont tirées pour vous de ma brochure.

J'ajoute que, sans même parler de Timmense oracle enregistré par TEsprit-Saint dans la Genèse (IX, 27), et de la parole d'honneur de Dieu donnée à Abraham in œtemum, les Prophètes, grands ou petits, sont littéralement saturés de la mystérieuse Promesse de retour que le Nouveau Testament n'a pas abrogée — et qui regarde ce qu'on est convenu d'appeler les derniers temps.

y» N'allez pas croire après cela, cher ami, que ma nouvelle œuvre, qui sera bientôt achevée, est ime contre-partie de Drumont, une polémique. Dieu me préserve de donner une telle importance à ce personnage qui vous dégoûterait fort si vous le connaissiez un peu mieux et dont je nie, de manière absolue, je ne dis pas le talent — sa médiocrité littéraire est indiscutable — mais la moralité. On pourrait mettre sous vos yeux, certain dithyrambe, de l'enthousiasme le plus incendiaire, à la gloire des spéculations juives, où M. Péreire est comparé par lui à Napoléon!

A cette époque, déjà lointaine, le noble Drumont essayait de carotter Israël. N'ayant pas réussi» il lui a déclaré la guerre au nom de l'Eglise.

» Par malheur, il a été un peu loin. La mort de l'officier Juif, tué par Mores, a ouvert les yeux à quelques Chrétiens qui se sont souvenus enfin des censures très-rigoureuses de cette même Eglise, si étrangement défendue par des duellistes et des meurtriers.

» Encore une fois, il ne s'agit nullement de ce monsieur. Mais je me suis indigné de voir avilir jusqu'aux enquêtes financières de l'ordre le plus abject,

cette colossale question dlsraël et j'ai voulu parler, à mon tour, pour dire ce que nul ne peut ou n'ose dire.

» Quelque glorieuses que puissent être, pour ce peuple résetwéf mes conclusions, je vous prie de croire qu'il sera peu facile de me soupçonner d'avoir émargé chez M. de Rothschild ou tout autre potentat de la finance. Pourtant, si on y tient, je m'en fous et m'en contre-fous absolument, résolu, comme devant, comme toujours, à dire ce qui doit être dit, à le vociférer in lumine^ super tecta, sans nul souci des conséquences.

t» Je suis fâché, néanmoins, d'apprendre que ma lettre vous a « troublé au point de vous faire souflfnr. •» Mais à quoi donc vous attendiez-vous ? M'ayant déjà lu, vous saviez que je suis peu habitué au maquillage de ma pensée et vous devez, je crois, m'estimer un peu de vous l'avoir exprimée sans détour. L'abbé D. est votre ami et je n'ai pas l'ombre d'un motif pour le supposer indigne de votre affection. Mais son impartialité littéraire me choquait. Je ne puis admettre une minute qu'on ait le droit de « m'admirer » quand on admire Louis Veuillot ou Drumont. Il faut choisir.

» Puis, que voulez- vous? Il parlait un peu trop de ses muscles, en même temps qu'il exprimait, à propos de moi, certaines opinions débiles, empreintes, ai-je cru, de ce jansénisme sulpicien qui me chavire le cœur et qui ressemble si fort à la niaiserie apophtegmatique des protestants.

y> Après tout, il est possible que je me sois prononcé de façon rude, — on sait que je n'ai pas la voix

douce — mais il eût été viril à M. D. d'accepter la réprimande, en considérant qu'elle lui venait d'unhomme qui est terriblement son aîné, dans la foi comme dans la doctrine, et dont il se déclare l'admirateur. Que croire d'une admiration qui n'irait qu'à la forme extérieure de ma pensée, on rejetant ma pensée même? Ce serait me mettre au niveau d'un vil phraseur.

» Vous m'écrivez qu'une « admiration aveugle ♦» n'a rien de flatteur. Je pourrais vous répondre, avec un orgueil d'enfer et une impertinence de réprouvé, que c'est précisément de cette admiration-là que j'ai soif. Je n'en ai jamais désiré d'autre et, quand il m'est arrivé à moi-même d'admirer quelqu'un, j'ai admiré le plus généreusement que j'ai pu, sans retour, sans restriction ; m'effaçant, m'oubliant complètement, surtout lorsque je savais que l'admiré était un pauvre admirablement privé de son salaire, un captif dans les lieux obscurs

»» On a toujours le temps de formuler sa petite critique, mais quand, pour la première fois, on serre dans ses bras un abandonné lamentable en qui on a deviné la Grandeur, le moment est aussi mal choisi que possible pour lui dire qu'il a des glandes scrofuleuses ou un champignon sur la face.

» L'admiration est, ou elle n'est pas. Si elle est, qu'est-elle donc, sinon une forme sublime de l'amour ? Et l'amour se donne entièrement, spontanément, s'il est véritablement l'Amour, c'est-à-dire autre chose que le Rien dont parle saint Paul. Omnia suffert, omnia crédit, omnia speraty omnia sustinet.

y» C'est ce qu'Ernest Hello, un grand méconnu, privé de salaire, lui aussi, appelait «» la Charité intellectuelle », qu'on lui refusa toujours. Les prudents et les réservés n'aiment pas et sont incapables d'admiration.

» Ces réflexions très-générales ne sont pas, précisément et rigoureusement, pour votre ami qui peut avoir de très-hautes qualités d'âme, mais qui n'est certainement pas un humblCj au sens chrétien et sacerdotal de ce mot. Sa réponse à ses supérieurs est mauvaise : « Je n'ai aucune raison de vous obéir, mais je vous obéis ». Sérieusement, que penseriezvous d'un de vos sous-ofHciers, qui vous ferait une telle réponse? On a toujours raison d'obéir, autrement l'obéissance serait absurde au lieu d'être raisonnable, ainsi que le veut l'Apôtre, rationàbile obsequium.

» Sa lettre à moi-même, lettre de douze lignes à un écrivain qu'il dit admirer, est simplement la lettre d'un homme blessé. Franchement, que voulez-vous que je réponde? La vie est courte, et j'aime mieux relire, pour la deux-centième fois, le 34® chapitre d'Ezédiiel.

» L'oflre que vous me faites au sqjet d'une publication dans le genre du Pal me touche, et je vous prie de remercier pour moi votre imprimeur, mais j'ai renoncé à de telles aventures. C'était bon, il y a sept ans. Aujourd'hui, je dois ménager mes forces et me réserver pour mes livres. Surtout, je ne veux pas être le pamphlétaire à perpétuité. Je serai peut-être tué par la misère, mais non pas, je veux l'espérer, sans avoir accompli ma destinée aussi généreusement

qu'il m'aura été donné de le faire, en m'eflTorçant de notifier la Gloire de Dieu dans des œuvres capables de durer un peu plus que moi. Je vous serre les deux mains. Léon Blot. »

En ai-je assez écrit de ces lettres, mon Dieu! Si quelqu'un s'avise de publier, un jour, ma correspondance, quand j'aurai cessé de souffrir en ce monde, quelles lamentations ! quelles implora^ tiens douloureuses ! et quels cris de colère sortiront des vieux tiroirs.

Destinée singulière ! Nul ne semble plus fait que moi pour trouver la Parole qui est identique à V Argent, et je passe ma vie à chercher l'une et l'autre.Mème recherche à l'intérieur et à l'extérieur.

On gueulait aujourd'hui l'exécution de Ravachol, devant ressusciter dans trois jours. Idiotes crapules !

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