Au comte Robert de Montesquiou- Fesenzac
«« Inclyte et solivage Cornes, Quid est quare nil mihi respondes? Quomodo tibi non est in optatis vehementibus negotium illud eximium quod suavissime — quanquam dolenter — ante oculos tuos proposui ? Rescribe, quseso, ad efflagitatum (1) singularem quo lacessivit animam tuam humilis tortor.
(1) Je sais que le mot effloffitatus n'est usité qu'à l'ablatif singulier. Mais j'ai bien le droit d'être original en toute langue.
w Existimatio tua prsecellens in média senectute poeseos, sed potissime, nobilis urbanitas visoerum tuorum — ut dicitur — erga fratrem tuum Paul Verlaine, philomelarum in valle lacrymabili praestantissimum caput, gratis conjectionibus locum aperiebat.
» Reipsa, decet te turmas optimatum antecedentem inire misericordiam, lenitudinem, diligentiam accuratissimam in conspectu pauperum et blanditias humanitatis expletae.
» Ergo nunc, recordare, obsecro, tigrinam vocem fœneratoris et pericula gremma^'wm de quibus admonui te, instanti epistola, recentiore sabatto, in œdibus tuis vise Franklin.
» Dignare, domine cornes poeta, benigniter accipere salutationem salutatoris, — extra multitudinem salutatorum — qui dicit tibi : salve amplius in Salvatoregentium. Léon Bloy. »
13. — Lettre de Montesquiou exclusivement polie. Regrette de ne pouvoir acquérir la collection d^ Aurevilly. Résolution, aussitôt exécutée, d'aller simplement chez lui et de lui offrir mon art d'enlumineur pour un exemplaire unique de son livre.
Accueil aimable, extérieurement. Ce grand garçon pâle, maigre et bavard, qui parle d'une voix presque éclatante, me dît tout d'abord qu'il lui est impossible de m'accorder un seul instant et parle d'un rendez-vous à fixer pour la semaine prochaine. J'obtiens pourtant qu'il m'introduise quelques
minutes, à peu près entièrement remplies, hélas ! par le flux de ses paroles. C'est à peine si j'ai le temps de lui apprendre que je suis enlumineur et que j'offi'e de lui faire, pour une modique somme, un exemplaire unique de son livre, les Chauves- Souris, je crois. Cela parait l'atteindre un peu, mais il répond qu'il aurait besoin de voir ce que j'ai déjà fait en ce genre. Quant à la collection d'Aurevilly, il promet de me chercher quelqu'un qui consente à n'en devenir acquéreur que par fideicommis. Absurde et impraticable combinaison. Naturellement, il lui est impossible de faire la chose lui-même, étant sans exemple qu'un riche ait jamais pu faire lui-même quoi ce soit.
L'auteur des Chauves-Souris est meublé et aménagé comme pour le photographe des «grands écrivains chez eux »,et il m'a parlé de ma bonne mine, ayant l'air d'opposer cette observation à ma détresse prétendue. Je sens la pointe de l'épine et je quitte ce jeune homme étourdissant, peu satisfait de lui et de moi-même.
14. — Fête nationale du Goujatisme. Expédition à Médan. Voyage cruel, avec des griffes autour du cœur. Introduit dans cette maison vilement cossue, je fais passer une lettre ainsi libellée :
« Monsieur, J'arrive de très-loin — de toutes manières — et je vous prie de m'accorder un quart d'heure d'entretien, une demi-heure, s'il est possible, pour ime communication dont vous apprécierez l'importance. Mais seul à seul.
f» Ne croyez pas trop aux légendes de la haine et n'écoutez pas non plus vos ressentiments personnels. Dites-vous simplement que ma démarche doit avoir pour objet quelque chose de tout à fait impossible à. conjecturer et recevez-moi, sinon par curiosité, du moins avec la bienveillance et la bonne humeur qui conviennent à votre force.
» Agréez, Monsieur, l'assurance de mon respect insolite pour l'auteur de la Débâcle. Léon Bloy. »
— Il s'agit, aurais-je dit à Emile Zola, de Barbey d'Aurevilly, enterré depuis trois ans, dont vous fûtes l'ennemi et qui fut le vôtre. Et je lui aurais offert de m'aider à sauver la précieuse collection. Le portrait du dernier des Concourt était devant moi, me rappelant un abominable passé. Après cinq minutes, le domestique vient me dire que Monsieur ne peut me recevoir. Il a du monde et ne saurait se déranger. J'insiste pour savoir si je serai plus heureux un peu plus tard. La consigne est absolue. Le drôle ne me recevra pas. Je m'en vais donc, délivré de l'horrible constriction du cœur, mais submergé, noyé de dégoût.
Gomment est faîte cette âme ? Voici un homme comblé de bonheur, rassasié de triomphes, qui sait que je suis un artiste pauvre, VOLONTAIRE- MENT pauvre, que je viens de faire un vrai voyage : trois quarts d'heure de chemin de fer et une demi-heure de marche, pour essayer de le voir, ayant dépensé peut-être pour cela mes derniers sous — et qui ne me reçoit même pas!
Il avait du monde, Huysmans ou quelque autre ennemi. Naturellement, on dira partout que je suis venu lui demander l'aumône. Un instant, je suis tenté de revenir sur mes pas et d'exiger la restitution de ma lettre. A quoi bon ?
J'explique ceci à ma chère femme qui se désolait d'avoir prié vainement pour moi : La prière n'est pas pour obtenir, mais pour consoler Dieu. (II Machab. Vil, 6.)
Il parait qu'à Montmartre, on a dressé une grande croix lumineuse. Cette profanation manquait. Fruit charmant du républicanisme de Léon XIII. Visiblement, la fin est proche.
15. — Quand je m'éveille le matin, j'ai souvent, depuis des ans et des ans, l'impression d'être un de ces malheureux condamnés à la mort lente et qui, tout rompus des tortures de la veille, sont tirés
d'un affreux sommeil pour endurer de nouveaux tourments.
Au comte Robert de Montesquiou-Fésenzac :
« Monsieur,... Je ne sais si vous avez été frappé de la proposition que jo vous ai faite avant-hier. J'avais à peine le temps de vous parler, et ce fut grand dommage pour moi.
» La proposition de transcrire moi-même votre livre sur un vélin fastueux, en écriture divine de moine carlovingien, et d'orner chaque page d'cxfoliations extraordinaires, était une offre magnifique, je vous prie de le croire, et de nature à tenter un prince.
w Car je vaux, au moins, dans cet art profondément oublié, ce que je vaux en littérature. Et cela n'est point une vanterie non plus qu'une illusion. C'est le sentiment de quelques artistes horriblement déUcats et passionnément difficiles que j'ai beaucoup étonnés.
w Vous m'avez dit que vous auriez besoin, avant tout protocole d'affaires, de voir un échantillon. Je ne pouvais le produire à l'instant, mais il me serait possible de vous le procurer en m'adressant à l'un ou l'autre de ceux qui en possèdent.
» Ah 1 certes, on vous dira de moi tout ce qu'on voudra. Mais si avez le cœur profond et si vous saviez qui je suis, peut-être ! . . . Me voilà prêt à. vous donner un an de ma vie épouvantable, à faire pour vous seul un chef-d'œuvre, si vous voulez me sauver, car je péris absolument. Vous m'avez parlé hier de ma « bonne mine ". Dieu veuille que vous sachiez, un
jour, combien cette parole courtoise et, peut-être, affectueuse, était pour moi, à ce moment, une ironie cruelle, déchirante I . . .
» On m*a fait la réputation d'un mendiant cynique. Oela est même devenu une légende, propagée surtout et accréditée par des gens pour qui j'ai autrefois donné mon pain et « mis mon corps en péril de mort n , comme disait le bon Joinville. C'était si facile, n'est-ce pas ? de parler ainsi d'un homme assez redoutable, qu'on croyait tout à fait vaincu, abattu par la misère, pour sa punition de n'avoir pas voulu devenir une putain de lettres !
» Ce que je vous demande ressemble-t-il, d'ailleurs, à l'aumône? En vérité, je ne le crois pas. J'offre d'être, pour vous, l'ouvrier d'une œuvre très-belle^ et il se trouve que votre consentement me sauverait des tourments les plus horribles. Est- ce là une raison pour le refuser ? Cette fantaisie d'art, l'une des plus hautes que puisse avoir im homme de votre condition, vous la refuserez-vous donc à vous-même, sachant qu'au moment précis où elle vous donnerait une vraie joie, elle délivrerait d'un gouflfre de douleurs, un écrivain qui vaut bien, n'est-ce pas? qu'on fasse un effort, pour lequel vous n'avez pas caché votre estime, et qui vous estime assez lui-même pour vous avouer qu'il meurt?
» Pourquoi ne supposeriez-vous pas que je suis absolument digne d'être préservé de ce désespoir dont vous me parliez, désespoir courageusement, héroïquement bravé jusqu'à ce jour et qui, maintenant,
me menace d'une façon si pressante, si dure, si précise?
w Pourquoi ne mettriez-vous pas dans votre vie, une belle folie, si c'en est une, vraiment, de risquer un mouvement chevaleresque pour cet artiste abandonné que vous vîtes, hier, pour la première fois, mais à qui votre âme correspondait, peut-être, mystérieusement, depuis toujours?
» Enfin, je vous écris cette lettre plus que douloureuse, au retour d*une démarche lointaine, folle, désespérée, inutile — et qui m'a crevé le cœur.
w Je me cramponne à l'espoir que je ne vous aurai pas imploré vainement et je vais compter les horribles heures, car j'en suis au point d'avoir tout essayé, et d'être réduit à ne pouvoir plus espérer qu'un élan spontané de votre âme, qui est, aussi bien que la mienne, aux mains d'im Juge dont la miséricorde, quelquefois, paraît étrangement inactive ou parcimonieuse.
»» Agréez, etc. Léon Bloy. » (1)
16. — Un inconnu m'envoie vingt francs par la poste, accompagnés d'une lettre explicative des plus touchantes. Si je dédiais le Salut par les Juifs à cet inconnu !
Qui sait? La démarche effroyable chez Zola ne serait-elle pas, enfin ! la lie de ce calice d'humilia-
(1) Voir le résultat de cette démarche, à la date du $$ août.
lions et de douleurs que Dieu posa devant moi, dès ma jeunesse, et dont je me suis soûlé vingt ans ?
« Mon cher Lieutenant, ... Je n*ai pas voulu désigner Taffiche de Willette, que je n'ai jamais vue, d'ailleurs. Ma dernière lettre faisait allusion à une autre afIQche, de je ne sais qui, placardée partout, im peu après l'apparition do la France juive, et qui était telle que je vous Tai dépeinte. Drumont avec sa gueule de pion à limettes, en chevalier de Rhodes, si on veut, et, sous son pied vainqueur. Moïse... — dont je ne peux pas prononcer le nom, moi, sans trembler d'amour, — Moïse reconnaissable à ses deux cornes lumineuses, vautré sur le dos et retenant, d'une main crochuey une bourse d'où s'échappent des pièces d'or... L'ignominie de cette image est indicible.
» Je l'ai revue, il y a deux ans, chez Savine, qui doit en avoir encore quelques ballots. Donc il faut croire ce que je dis, quand je parle de façon grave, et me supposer documenté, quand j'avance un lait précis, ayant une importance considérable.
w La réponse de Drumont, à propos des Péreire, est simplement ridicule. « Il ignorait» III Voyons, vous voulez rire, n'est-ce pas ?
» Pourquoi me parlez-vous de cette ordure de Taxil ? Pensez-vous donc agir sur moi, en me menaçant de l'opinion des lâches ou de la sentence des goitreux ? Vous me connaissez mal, 6 soldat.
» La menace du mépris de toute la terre — vous m'entendez bien, — est absolument le Rien pour moi,
lorsqu'il s'agit de proférer, de vociférer, ce qui me parait être la Vérité sainte, et F imminence même des plus raf« fines tourments ne pourrait que stimuler mon zèle.
n Relisez ma dernière lettre, je n'ai pas mieux à vous dire. Ma brochure sera, je crois, mon plus grand eflTort, parce que j'exprimerai ce que je n'avais pas encore osé exprimer, en conscience. Vous m'accordez, cependant, que je ne manque pas de toupet.
n La question est placée infiniment haut. Je nomme il est vrai, Drumont, dans les premières pages, mais comme on frappe du pied sur un tremplin. Le curculionide, soudain, no paraît plus. Je ne sais si voies pourrez me suivre. Il en sera ce que Dieu voudra. Il faut, pour cela, un peu plus que du simple courage, — certaines choses qui me furent autrefois données par un être extraordinaire, n'ayant jamais été dites par personne,
>• Ceux qui me chercheront du côté Juif se tromperont, ceux qui me chercheront du côté anti-Juif se tromperont, ceux qui me chercheront entre les deux se tromperont plus lourdement encore. Je vous attends à la lecture. Alors seulement, je saurai qui vous êtes.
» Votre lettre, souffrez que je vous le dise fraternellement, est un déballage des idées de tout le monde. H ne s'agit pas de ça. Et vous êtes exactement à soixaute-dix-huit milliards de myriamètres de ma con-
^ ^ ' » Votre LÉON Bloy. »»
17. -^ Relu quelques pages des Soirées de Saint- Pétersbourg. Impossible de retrouver rancienne
saveur. Peut-être étaîs-je mal disposé. Mais sans trouver de Maistre vidcy comme l'a déclaré le pneumatique Huysmans, il est certain que je me suis prodigieusement déplacé depuis le temps où Je Tadmirais avec passion. J'essaierai encore.
18. — Je crève tellement que le Salut par les Juifs est interrompu depuis dix jours.
20. — Sans cesse chercher de l'argent ! Chaque matin, reprendre les affres de mort ! Je pense qu'on est plus heureux au bagne. Comment achever ma brochure ? Je dérive sur la rivière d'ombre.
26. — Exégèse. C'est par Joseph, nommé Sauveur du monde, en langue égj^ptienne (langue de l'angoisse), que la Race élue est offerte au Pharaon (celui qui dissipe ou divise). C'est donc par Jésus que les enfants de la Promesse et les enfants de l'Adoption seraient offerts à Celui qu'on ne connaît pas encore.
30. — Déménagement. Nous quittons Vaugirard et le voisinage trop brutalement significatif de la rue Cambronney pour nous réfugier à Antony.