A un individu que je croyais mon ami
M ... Je suis forcé de commencer par une plainte. « Je désire tant de vous une œuvre de pure glorification, détachée des accidents terrestres! » m'écrivezvous. Déjà vous aviez exprimé ce désir, dans des lettres antérieures, comme s'il était tout-à-fait acquis et tout-à-fait incontestable que je n'ai jamais rien fait en ce genre.
•» Or, cela est profondément injuste et me parait d'autant plus dur, qu'étant un ami, vous devriez sentir que j*ai, plus qu'un autre, besoin de justice. N'avez-vous donc pas lu le Salut par les Juifs, pour ne rien dire de mes deux ouvrages sur Christophe Colomb? C'est, sans comparaison, le plus considérable de mes livres, celui dont je suis le plus fier et le seul, jusqu'à ce jour, que j'oserais présenter à Dieu, sans aucune crainte. Cest le fruit mûr de quinze ans de travaux d'exégèse biblique ou d'herméneutique sacrée, et d'un plus grand nombre d'années de souffrance, choisies par moi, pour Tamour de Dieu, dont vous ne pouvez absolument pas vous &ire une idée, car il y eut mieux encore que la misère.
» Cette œuvre de « pure glorification » n'a eu aucun succès et ne pouvait en avoir aucun. Dieu seul fut témoin de mon combat et l'unique juge des difficultés épouvantables qu'il me fallut vaincre pour concentrer, en si peu de pages et dans une forme aussi pénétrante, le plus vaste thème qu'il y ait. A l'époque lointaine où les hommes ne méprisaient pas ces choses, une telle œuvre eût été remarquée, sans doute.
Il paraît qu'aiyourd'hui, c'est bien impossible, puisque mes amis eux-mêmes Tignorent. Qu'elle soit donc uniquement pour glorifier Dieu, comme une pauvre petite étoile perdue et indiscernable dans les profondeurs. » Il était nécessaire d'exhaler cette plainte, sans amertume d'ailleurs, avant de passer à l'explication du « bienfait » que votre lettre si amicale a été pour moi. C'est très-simple. Je suis à peu près seul au monde. J'aurais pu avoir, comme tant d'autres, des amis nombreux et même sans nombre. A mon début qui fut, par miracle, assez bruyant, j'obtins, du premier coup, des applaudissements. Ceux qui aiment la force, même parmi les athées, furent avec moi. Mais je n'étais pas encore l'auteur du Désespéré. Quand on connut ma voie, quand il fut notoire que j'étais un homme d'Absolu, nul ne voulut me suivre.., »