A Henry Hornbostel
« Cher Monsieur,... Je suis profondément touché de la &Ç0U extraordinaire dont vous m'exprimez votre estime. J'ai tant d'ennemis et je suis si habitué à rii\justioe parfaite, aux plus atroces manœuvres do la haine, que les témoignages de sympathie qui me sont donnés, je ne sais pourquoi, depuis quelque temps, me causent toigours une surprise extrême.
>» J'ai commencé trop vieux ma vie littéraire, et j'ai trop vécu hors du monde, séquestré dans les pensées qu'il méprise, pour n'avoir pas, vis-à-vis de lui, le désavantage d'une incorrigible naïveté d'âme, dont mes ennemis ont abusé contre moi, je vous prie de le croire, avec une merveilleuse cruauté.
M En dépit des Êicultés de vociférateur qu'on s'acoorde généralement à me reconnaître, je me suis donc présenté dans ce triste monde, effroyablement désarmé, dupe fecile, désignée d'avance. Je me suis livré à des habiles qui ne se livraient pas et j'ai donné toute mon âme en échange de protestations hypocrites. Quand je me suis repris, il était toigours trop tard, et mes plaintes indignées passaient naturellement pour le comble de l'ingratitude.
» Il est facile, n'est-ce pas ? de concevoir l'effrayante situation d'un homme privé de fortune, indigent parmi les indigents, comblé, pour en mourir de désespoir, du besoin de la Justice absolue, aussi incapable de résignation que de calcul, et face à face avec une société de ruffians ou d'empoisonneurs, contre lesquels il se sent irrésistiblement appelé à proférer la Clameur divine...
» Vous avez lu le Désespéré. Eh I bien, dites-vous que le sombre Marchenoir, c'est moi, et que je n'ai pas raconté la moitié de mon enfer.
y» Vous le savez sans doute, je fus mis en interdit par la presse entière, seul contre tous pendant des années, sans qu'il se rencontrât, fuircepar pitié, un seul être assez courageux pour me défendre. Les plus intrépides parmi ceux que révolte l'iniquité dont j'ai tant souffert, ceux-là même qui passent généralement pour des téméraires ou des casse-cou, ont tremblé et tremblent encore.
» Ah I la vie ne me fut pas douce I ...
» Depuis trois semaines, pourtant, ime accalmie se
déclare. Le Gil Blas^ menacé de crever dans son liquide, a imaginé de s'infuser du sang humain. Cette ressource arrivait à temps. Ayant à préserver d'autres existences que la mienne J'ai renfoncé mon dégoût et me suis mis à cette besogne qui dévore le temps irréparable...
» A la grâce de Dieu ! Je veux espérer que ce provisoire journalisme n'éloignera pas de moi ceux qui m'aiment, comme vous le faites, pour « mon talent et mon caractère »».
»» Ci-joint les trois chroniques déjà publiées. Je pense que vous sentirez rembarras d'un étalon de ma sorte, attelé à ce véhicule de prostitution et de bêtise. J'écris ce que je peux, aussi sincèrement, aussi noblement qu'il m'est donné, mais avec des prudences qui ne me vont guère, et dans quels horribles voisinages !
r» Agréez, etc.
n LÉON Bloy. »
Lu dans le Figaro la* préface du prochain livre de Bourget : Terre promise.
Oh ! rimbécilité et le pédantisme de cette préface!