A Bernard Lazare, ut reviuiscat
« Je suis tellement habitué à n'espérer de mes contemporains aucune sorte de justice, et un héroïsme si introuvable est supposé par le seul effort de me divulguer, que votre article m'a donné, j'ose le dire, un saisissement.
n Je vous avais adressé le volume sans, arrière-
pensée ni calcul, uniquement parce qull m'avait plu de le faire, parce que votre nom « d*adjuteur de Dieu » m'était agréable et que, vous sachant dénué de richesses quoique circoncis, j'avais lieu de croire qu'on ne me soupçonnerait pas d'avoir voulu bazarder une dédicace.
» Vous m'avez répondu par un bel article vraiment généreux, — chose peu Israélite, vous en convenez vous-même. Je vous envoie donc, en surplus de la dédicace, une chaleureuse étreinte de mes deux mains qui ne sont pas encore, je vous prie de le croire, sur le point de tomber en pourriture, ainsi que de rossables individus voudraient se le persuader.
» Vous ^vez su voir que le Pauvre était le fond de ma pensée, le captif adoré de mon soUtaire donjon. Cela, Monsieur, est infiniment honorable pour votre esprit.
r» Le &it est que je n'ai pas autre chose à dire. Les Juife et les Chrétiens, liseurs charnels d'un Livre eflBroyablement sjrmbolique, vivent tous, depuis quarante siècles, sur l'illusion d'un Dieu magnifique et omnipotent. Je pense, au contraire, qu'il &ut tout quitter, tout vendre, pour faire l'aumône à ce Seigneur qui ne possède rien, qui ne peut rien, qui est infirme de tous ses membres, qui sent très-mauvais, qui se racle sur tous les fumiers de l'Orient ou de l'Occident, et qui crie d'angoisse, depuis les éternités, en attendant le Carillon du Septième Jour.
» C'est pour cela. Monsieur, que j*exècre les triomphants et les délicats.
» Si les Juifs étaient opprimés injustement, ils m'intéresseraient encore, puisqu'il y aurait un Pharaon à couvrir d'outrages ; mais, par bonheur, ils sont opprimés le plus justement du monde, étant euxmêmes les oppresseurs les plus équitables et les plus abjects qu'on ait jamais vus. Occasion merveilleuse pour moi d'une œcuménique insolence.
f» Je les aime donc pour me l'avoir procurée et, en ce sens, vous avez mille fois raison de m'appeler \m philosémite.
f> Agréez, etc.