A un inconnu
« Cher monsieur, Je serais évidemment un individu peu digne d'intérêt, si je ne répondais pas à votre lettre aimable en vous disant le très-vit plaisir qu'elle m'a fait. Je suis peu habitué à de tels hommages et la justice, que j'ai passé ma vie à demander pour quelques autres, m'a été refusée avec une énergie singulière. On a même fkit tout ce qu'on pouvait pour que Je mourusse de faim, — tant ce monde est incompatible avec les êtres qui cherchent Dieu seul, et pour qui l'Absolu est un besoin.
f» Je vous envoie donc, de bon cœur, la « clef » du Désespéré^qne vous me demandez, en vous priant de la garder. Beaucoup d'autres la possèdent, écrite de ma main,et je n'y vois,certesI aucun danger.Une seule erreur dans votre lettre : le Pilori pour le Pal. Vous ne connaissez donc pas le Pal, ce malheureux pamphlet hebdomadaire qm n'a vécu que quatre semaines et qui est mort de ma misère ? Je suis prêt à vous l'offrir, s'il vous est agréable de le recevoir.
» Le Désespéré que vous avez eu tant de peine à vous procurer, dites-vous, est, sans doute, l'édition Soirat. Il en existe une autre qui vient de paraître, à mon if%su et sans mon autorisation (librairie Stock), très-défectueuse, d'ailleurs. Vivant de mon travail, au jour le jour, et n^ayant aucun moyen de plaider contre les pirates, je suis forcé d'endurer le préjudice qui résulte pour moi de ce brigandage.
» Pour finir, mon cher lecteur, votre enveloppe, très-commerciale et timbrée de Bordeaux, m'a fait sup-
poser, me pardonnerez- vous cela? que vous pouviez être négociant en vins.
» — Il te demande la def de ton livre, me disait, eh riant, mya femme, demande-lui la clef de sa cave.
» Je vous donne cette plaisanterie pour ce qu'elle vaut et vous serre affectueusement la main.
n LÉON Bloy. »
MARS