Lu le Fantôme de Remy de Gourmont
Peu de chose. Autant d'esprit ou de talent qu'on
en peut avoir. Mais, obsession des philosophards allemands, imitation sensible de Yilliers, tracas des idées charnelles et mauvais besoin d'ironie, allant jusqu'au bord du sacrilège.
27. — On me dit que ma nouvelle série de contes a du succès. Il est curieux, vraiment, que je sois toujours condamné à des tours de force qui ne sont pas de mon goût, dont je me juge incapable, et qui, néanmoins, réussissent. Avant Sueur de Sang^ je ne me croyais pas un conteur.
Il y a, dans le nouveau conte porté ce soir au Gil Blas^ une phrase, d'ailleurs bien faite, sur le Bourgeois. On me fait savoir que l'administrateur Desfossés, le millionnaire gâteux, déjà mentionné, pourrait s'en indigner comme d'une injure personnelle. Je rature donc. Mais quelle puante sottise !
29. — Vu de Gourmont, très-médiocre, ce soir. A propos de l'Ecriture, je l'amène à déclarer qu'iV n*en conteste pas la lettre, mais V esprit. Je renonce à lui expliquer que c'est la même chose.
8. — Vague projet d'une galerie des écriveurs de faible calibre. Titre : Le Plutarque des avor^ tons : Boui^et, Loti, etc.
9. — Un photographe, d'une infamie exceptionnelle, me livre trois épreuves différentes de mon portrait. Les deux premières me font 4*essembler incroyablement à de Concourt! la troisième à Rochefort !!!
41. — Lettre infiniment ridicule du très-jeune Emmanuel Signoret: «Que l'azur soit avec vous». Ainsi s'exprime-t-il.
22. — L'Estime littéraire^long article de Camille Lemonnier, dans le Gil Blas. J'y trouve ceci : « ...l'hyperbolique et grandiose Léon Bloy, le génie le plus classiquement latin des lettres françaises, depuis trois siècles, je le proclame ».
J'écris spontanément :
« Mon cher Lemonnier, Mon livre, Sueur de Sang, est sur le point de paraître et vous êtes naturellement un des premiers à qui je l'envoie. Il y aurait une sottise évidente à vous faire des phrases. Nous en sommes, hélas! marchands, quelquefois marchands à vil prix, et nous n'avons que feire d'échanger notre pacotille.
» Il se trouve cependant, — Dieu sait ce qu'il fistit, — que vous fûtes désigné pour me secourir efficacement, lorsque nul ne me secourait, et pour être, en somme, le bienfaiteur d'un individu réputé fort au dessous de la racaille la plus vile. Ne pensez-vous pas, cher ami, que cela me donne des droits sur vous?
" Mon joli destin vous est connu. Vous savez que tout le monde se croit tout permis contre moi et qu'aux yeux de beaucoup de gens, qui sont à peine des avortons de crapules, le commencement de l'Evangile selon saint Jean, c'est de me vomir.
M Les sages expliquent cela. Je porte, disent-ils, le châtiment d'avoir conspué mes contemporains. Il se pourrait que les simples, ordinairement plus clairvoyants que les sages, eussent d'autres pensées, qu'ils conjecturassent autre chose, et que le seul crime de n'avoir jamais consenti à lécher, leur parût expliquer insuffisamment l'universelle proscription d'un écrivain.
» J'ai un jour hasardé ceci : « N'eusse je, de ma vie, attaqué personne, l'exécration dont me gratifie la multitude serait identique. C'est VAbsolu qu'on
réprouve en moi, TAbsolu détesté du monde, parce qu'il implique le viol des consignes et Tintransigeance des lamentations " .
» M'en a-t-on assez servi du « grand pamphlétaire » I Quand messieurs les journalistes sont forcés de me nommer, de rompre, une minute, le silence concerté qu'ils croient si mortel, ils n'ont à dire que cela et ils le disent le plus fort qu'ils peuvent. Quelle ressource ! Pamphlétaire I Ah I je suis autre chose, pourtant, et on le sait bien. Mais quand je le fus, c'était par indignation et par amour, et mes cris, je les poussais, dans mon désespoir, sur mon Idéal saccagé I
» Aussi, quelle rage, ô Lemonnier, de découvrir en moi un conteur, un artiste qui, chaque semaine, s'inflige à l'attention d'un public nombreux et qu'on ne peut accuser, sans ridicule, de continuer le pamphlétaire I
» Combien d'âmes généreuses, qui voudraient me voir crever I On ne m'exterminera donc jamais I On avait bien cru, cependant, se débarrasser de moi par la famine et par le chagrin. Seul contre tous, j'ai enduré ce que peut endurer un homme, et je VIS tou^ iours.pliLS que jamais. Quelle bredouille prodigieuse et quel fiasco magistral des folâtres gentilshommes qui me condamnèrent au pourrissoir I
» Voici donc le service que je vous demande. A l'occasion de ce nouveau livre, si peu semblable à ceux qui l'ont précédé, dire, en plein Gil Blas, qui n'osera pas me refuser cette réclame, ou dans tout autre journal retentissant, tout ce que vous pensez de moi ; le
crier très-fort, dans runanime silence des l&ches, dans la plénitude de votre force et de votre autorité de baut écrivain. Quelle belle Justice I
" Je vous serre affectueusement la main.
» LéonBlot. f
27. — Le curé de B. nous intéresse. Il a vraiment Tair de croire en Dieu.