A Paul Adam
« Mon cher Paul Adam, Malgré le « cher maître *» dont vous me flétrissez sans justice, votre lettre, reçue au Oil Bios, m'a, je vous assure, vivement touché. J'étais un peu triste, comme souvent, dans ce bordel, et vos paroles m'ont été un réconfort. Considérez donc en moi, je vous prie, un homme, pas très-heureux, devenu votre débiteur.
it Je voudrais l'être encore plus.Pourquoi ne l'avouerais-je pas? Vous savez que peu d'écrivains furent, autant que moi, privés de caresses. On a même tout fait pour me tuer Cependant, on m'accorde généralement des dons supérieurs. On a cette bonté. Quelquesuns même vont jusqu'à me donner du génie. Mais tous se feraient arracher la peau du derrière, avant d'en informer un public quelconque.
n Quelques gifles retentissantes, sur les faces de quelques gourmets d'étrons, n'expliquent pas assez
Tunanime détestation de la tniandaille. Il y a des causes plus profondes, que j'ai dites et que je dirai sans cesse. On ne veut pas d'un personnage qui profère l'Absolu, fut-ce dans un clairon d'or. Vous êtes, je crois, parmi les rares qui peuvent comprendre...
M Je n'ai pas votre tempérament. La pitié ne peut pas éteindre en moi la colère, parce que ma colère est fille d'un pressentiment infini. Je suis mangé par le besoin de la Justice, comme par un dragon affiimé depuis le Déluge.
» Ma colère est l'effervescence de ma pitié.
» Donc, voulez-vous ou pouvez-vous me faire l'aumône d'un peu de cette justice dont je brûle pour tant d'autres ? Vous recevrez mon livre demain.
» Ma situation d'enne^m m'interdit toute imploration d'articles, et vous êtes, — après Lemonnier, mon ami ancien, — le seul à qui je veuille demander un tel service. Où serait donc le troisième ?
» Il y a bien de Gourmont qui pourrait marcher, et qui mai'chera peut^tre. Mais c'est un solitaire des glaciers roses, qui ne fait que ce qu'il lui plaît de faire.
» A vous donc, Paul Adam. J'ajoute que je suis père de famille, s'il peut vous être agréable de le savoir.
♦» Votre ami Léon Bloy. »»
8. — J'apprends la mort de Todieux bouddhiste Charcot. Il paraît que, la nuît de son agonie, les malades de la Salpétrière sautaient comme des démons.
10. — Exemplaire de Sueur de Sang à de Groux. Dédicace : « En attendant Dieu ».
13. — Carte de Georges Bazaine et de ses frères, me «remerciant de Thommage à la mémoire de leur oncle. »
Réponse, en leur envoyant la dédicace complète :
« Messieurs, Voici la dédicace complète de Sueur de Sang, Cette dédicace coupée après le mot « France » par mon éditeur qui l'a crue trop dangereuse, a été publiée intégralement par le Mercure de France^ dans son numéro de septembre.
w Je suis parfaitement heureux, messieurs, d'avoir eu l'occasion de protester contre Tune des iniquités les plus effroyables du siècle, quelles que puissent être, pour moi, les conséquences d'un acte que les lâches trouvent audacieux. Ainsi ai-je toujours fait, ainsi ferai-je toi:\Jours.
» J*ai rhonneur d'être l'écrivain le plus redouté et, par conséquent, le plus calomnié de ce temps. N'était-il pas naturel que j'allasse pieusement, de tout mon cœur, au plus malheureux des hommes, et que la mémoire de votre oncle fut honorée, devant tous, par un artiste que les microbes de la plume ont cherché, depuis dix ans, à faire crever de misère, pour son châtiment d'avoir démasqué, sans peur, la sottise et la turpitude contemporaines?
» Soyez assurés, messieurs, de ma sympathie la plus vive.
« LÉON Bloy. »
24. — Laurent Tailhade, Henry G. et de Graux passent la journée entière chez moi. Tailhade me fait lire, deux fois de suite, le Réveil d'Alain Chartier, ma nouvelle « histoire désobligeante », encore inédite, et je ne sais combien d'autres choses.
Je n'ai jamais plus joui de sentir ma force et d'agir de façon si certaine sur des intelligences. C'est un bonheur très-grand, une véritable ivresse, je l'avoue, et la préfiguration mystérieuse des Joies futures.
S6. — Vu Rodin, qui avait exprimé le désir de me connaître. Il m'étonne par sa figure. On ne peut pas avoir moins la physionomie de son art. Ce grand sculpteur, dont les œuvres suent la force, parait être un homme quelconque. On pourrait le croire pharmacien ou chef de bureau.
Il me reçoit, pourtant, de manière affable et me montre son atelier pendant une heure.
Il me semble que je sortirai toujours d'un atelier de sculpture comme d'une carrière souterraine, avec l'impression bizarre d'être dans le voisinage des ossuaires et des puits noirs.
27. — Lu, dans le Journalj une apologie de la Presse française, par Bergerat!!! qui reproche à Zola de n'avoir pas assez vanté cette salope, au congrès de Londres. Je découpe quelques lignes où il
est dit que la conspiration du silence n'existe plus pour personne^ je colle ce précieux fragment sur une feuille de papier blanc et je Tenvoie au dit Bergerat avec l'apostille : « Âh ! elle est bien bonne ! Léon Bloy. »
Qu'est-ce qu'un « scatologue » ?
C'est un auteur qui ne se vend pas. Un romancier qui tire à cent mille, n'est jamais un scatologue.
OCTOBRE
2. — VitrauXy par Tailhade. Naïveté absente et couleur nulle, ce qui est le comble de la disgrâce pour des vitraux.