A Eugène Demolder, à Bruxelles
« Monsieur, Je vous écris sur le conseil do mon excellent et très-cher ami de Groux, qui m'a dit que je ne pouvais mieux faire. J'en avais déjà formé le dessein, depuis quelques semaines, et c'est une circonstance bien étrangère à ma première impulsion qui me détermine aujourd'hui, je suis forcé de l'avouer.
» N'importe. Quelle que soit la conjoncture, j 'en veux profiter pour vous dire, en toute candeur, qu'ayant lu, le mois dernier, les Contes d' Yperdamme, sur l'expresse recommandation du môme de Oroux, cette lecture me donna une joie très-grande que je me reproclie de ne vous avoir pas exprimée plus tôt.
•• Le Massacre des Innocents, la Pêche miraculeitsey Marie-Madeleine et, surtout, le Nocturne de MalbertuSj m'ont procuré une sorte d'ivresse religieuse et d'ivresse d'art, dont je devais, en conscience, vous rendre grâce du fond du cœur.
» Ces choses, monsieur, sont, à mon estime, trèssupérieures à la plupart des productions belges contemporaines, contrefaçons écolières ou provinciales de l'art français, qui m'ont lassé, quelquefois, jusqu'au dégoût et jusqu'au vomissement.
» Accoutumé, dès longtemps, à dire ou écrire tout ce qui me plaît, je n'attends que l'occasion de publier sur ce point, mon sentiment. . .
f» J'aborde maintenant le sujet, d'importance infiniment moindre, que voici. Une agence de publicité me communique le document ci-joint : Le Passé de la vieille fille^ par Léon Bloy, inséré dans le Patriote de Bruxelles, à la date du 3 décembre.
» Ce conte véridique a été publié, le 20 octobre, par le Gil Blas, signé, en efiet, de mon nom, sous la rubrique déjà fort connue: Histoires désobligeantes, MAIS, avec ce titre : le Passé du Monsieur, — titre voulu par moi, exclusivement et absolument.
» C'est une règle que la reproduction de tous mes contes est interdite, et c'est uniquement par la négligence de l'imprimeur que le susdit ne porte pas cette mention, qu'on peut lire à la fin de chacun des autres, immédiatement au-dessous de ma signature.
f> Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, que le choix de ce morceau qui, seul, n'est pas expressément et typographiquement protégé contre les voleurs, démontre jusqu'à l'évidence un parti pris de m^ dépouiller, toutes les fois qu'on croira le pouvoir faire sans inconvénient. Votre Patriote me fait penser à ces caboulots, où la plus continuelle vigilance est indispensable, si on tient à garder son chapeau ou son parapluie.
» Cependant, je pourrais me consoler de cette friponnerie. J'ai l'habitude ancienne d'être filouté. La soi-disant dernière édition du Désespéré a été publiée,
l'ayril dernier, par la maison Stock, sans contrat préalablef sans autorisation d'aucune sorte et sans qu*on daignât m'en in former , publiée môme avec modifications et RETOUCHES !!! C'est un peu plus fort, n'est-ce pas ? que le Patriote^ qui me parait n'appartenir qu'à la pègre la plus infime.
f Je pourrais encore, à la rigueur, me cicatriser d'un semblant de collaboration à cette feuille de la Cour des Miracles, bien qu'une telle promiscuité me blesse profondément. Mais, Je l'avoue, le travestissement de mes œuvres m'exaspère et Je refuse, avec la plus indomptable énergie, de paraître épouser la sottise de mes démarqueurs.
n Tout le monde sait que Je suis le plus méprisable des hommes. Il n'est plus permis d'ignorer que l'ingratitude, la cupidité, l'ivrognerie, la paillardise, la calomnie, le chantage et le maquerellage le plus fangeux sont mes pratiques. Tout cela fut écrit par des citoyens de haut mérite qui se sont toifjours tenus soigneusement hors de portée des abatis de Marchenoir . Oserai-jevous dire que ces témoignages me consolèrent efficacement de plusieurs tintouins et développèrent en moi le sens esthétique?
» Ma réputation d'éc7nt?atn, cependant, fut respectée, j'ignore par quel prodige. Nul de mes justiciers austères ne voulut ou n'osa prétendre que l'art d'écrire m'était refusé. Il est donc assez naturel que je tienne à ce seul bien et que je ne permette pas aux helminthes littéraires de se propager dans mes intestins.
f» Si Je n'élevais aucune protestation, demain, sans doute» une autre feuille, brabançonne ou luxembourgeoise» donnerait, à son public le Navré, par exemple, roman de Léon Bloy, ou le Whist d'Excommuniés, du même auteur, avec les coupures ou remaniements jugés agréables ou nécessaires. Et Je n'en verrais pas la fin.
» La voilà donct ma protestation. Je parlerai plus fort, si on l'exige. S'il le faut absolument, Je ferai violence à ma nature pacifique et me départirai, non sans chagrin, de ma coutumière douceur. Provisoirement, J'arbore tout ce que Je puis avoir d'urbanité, de courtoisie et de révérence.
» Voulez-vous, monsieur, vous charger obligeamment d'oflfHr, de ma part, cette lettre à quelque périodique de Bruxelles, assez indépendant pour la publier ? Je l'adresserais directement à tel ou tel qui toi^ours Alt parfait pour moi, si je ne craignais de tomber fort mal, on même temps que J'aurais perdu l'occasion de vous demander quelque chose. On m'assure que tel est le secret de vous ravir.
n Agréez, etc.
"LÉON Blot. «• (1)