‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 6 sur 109 · Reçu le « Saint-Graal » du 20 mars, con · texte numérisé non relu

Reçu le « Saint-Graal » du 20 mars, con

tenant une lettre de Charles Buet qui affirme, dans un joli style, que je me suis trompé en disant qu'il n'y a jamais eu de croix sur la tombe de d'AurelôMy, et qui bondit sur cette occasion de dévoiler sa propre notoriété d'écrivain.

Quel ennui d'avoir à répondre à cet idiot!

5. — Pour la première fois, je vois pleurer de Groux. Est-ce un signe qu'il va obtenir enfin quelque chose? J'aime ces larmes. Hier il a échoué partout.

6. — Pas le sou et rien à porter au Mont-de- Piété. Je me sature de tristesse en relisant les vieilles lettres de mes parents morts et de quelques amis anciens qui m'ont lâché. J'arrive ainsi, vers le soir, à une sorte d'agonie.

7. — De Groux a réussi à faire installer ses deux grands tableaux, le Christ aux Outrages et la Procession des Archers, au Pavillon des Arts libéraux (Champ de Mars). Moi, je suis accueilli dans une petite caverne de l'enfer. Horrible journée.

8. — Lettre au « Saint-Graal » en réponse à Buet. Brouille certaine et irrémédiable avec une demi-douzaine de gens. Liquidation générale des amis douteux.

« Mon cher monsieur Signoret, je trouve dans le numéro du «« Saint-Graal «* , daté du 20 mars, uue lettre

de M. Charles Buet, qui m'accuse de vous avoir « induit en erreur »».

>• Cet universel brochurier, qui ne rate jamais l'occasion de se faire un peu de réclame, sait fort bien que c'est par moi que vous fûtes informé, le mois dernier, de l'absence infinie d'une croix sur la tombe de Barbey d'Aurevilly. Par conséquent, c'est bien contre moi que le message rectificatif est décoché.

» Vous auriez peut-être pu répondre que la note litigieuse du <« SaintrGraal » n'a été livrée à l'imprimeur qu'après vérification oculaire de la surprenante omission dénoncée par votre revue.

r» Vous auriez même pu faire observer que le «Saint- Graal » n'a pas dit qu'il n'y a jamais eu de croix, mais que, n'apercevant aucun vestige du Signe de la Rédemption sur la tombe d'un grand artiste chrétien, il a naturellement demandé l'explication de cet incroyable refus.

» M. Buet dénature l'interrogation et vous écrit une lettre sophistique dont il n'est pas même l'auteur, pour essayer de blanchir la seule personne qui ait, en cette occasion, besoin d'être disculpée.

w J'avoue très-sincèrement, avec dos regrets amers, que jusqu'au mois de janvier dernier, j'avais complètement ignoré cette monstrueuse infidélité. Ayant été honoré vingt-trois ans de l'amitié de Barbey d'Aurevilly et connaissant, mieux qu'un autre, ses pensées ou ses sentiments, j'estimais, en ma qualité de catholique, plus profitable et plus profond de prier pour les morts dans les églises, en présence du Saint Sacrement, que

de faire d'hygiéniques pérégrinations dans les cimetières, et je n'avais pas visité la sépulture du cher grand homme qui serait mort désolé s'il avait pu prévoir l'avanie horrible d'être enterré comme un impie.

» Comment aurais-je pu prévoir moi-même une sacrilège négligence que l'imagination la plus soupçonneuse n'aurait pas conçue?

» J'ajoute qu'un voyage de près d'un an, à l'étranger, pourrait, au besoin, me servir d'excuse.

» Donc, aux environs du 15 janvier, un anonyme correspondant, me supposant responsable, m'adressa des remontrances indignées que je transmis sur-lechamp à la personne concessionnaire, avec l'expression de mon étonnement le plus douloureux.

» Je reçus alors une réponse tellement ambigiie que je fis une enquête immédiate dont le résultat fut, pour moi, la certitude absolue qu'aucune croix n'avait jamais été posée ni commandée, et qu'on mentait en l'affirmant ; — certitude que n'ébranlent guère les témoignages exigus invoqués par M. Buct, sous la dictée de la dite personne concessionnaire.

f> Enfin, le 27 janvier, à bout d'instances et de patience, exaspéré de ces blagues sinistres, j'écrivis la lettre suivante :

«« Paris, 27 janvier 1892.

« Mademoiselle, je reçois une lettre de L., votre entrepreneur de sépulture, qui m'apprend qu'on vient de lui commander une croix en fer forgé pour la tombe de d'Aurevilly; je suppose que cette commande est de

VOUS, qui vous décidez enfin, après trente-trois mois d'un inconœvable oubli.

w J'avais donné moi-même, quelques jours auparavant, — bien que n'ayant aucun droit sur la sépulture — l'ordre d'exécuter une croix plus modeste, en vue de réparer une négligence odieuse qui finirait, un jour ou l'autre, par déterminer un scandale public, et pour qu'il ne fût plus dit que le grand écrivain catholique avait été enterré comme un chien ou comme un athée.

» Je me retire donc et vous cède la place, heureux, après tout, que vous ayez bien voulu vous rendre à mes avis. La Croix, fut-elle plantée par des idolâtres, est toujours le Signe de la Rédemption.

» Si vous n'avez pas assez aimé notre grand mort pour épouser sa foi religieuse, je me félicite de vous avoir fait comprendre, du moins, que vous ne pouviez pas refuser à sa pauvre tombe, cet honneur suprême que l'Église ne refuse pas toujours aux parricides et aux apostats.

w Votre LÉON Bloy «.

«• Ahl J'y croyais peu, à cette commande qu'on m'avait fait assavoir, et je n'hésite pas à confesser que je ne feignais de la prendre au sérieux qu'en vue d'obtenir un efiet d'intimidation.

n Naïf que j'étais! Six semaines plus tard, rien n'était fait encore, et il a fallu l'intervention du ««Saint Graal » pour déterminer quelque chose. Si les admirateurs chrétiens do Barbey d'Aurevilly aperçoivent

désormais une croix sur sa tombe, c'est à vous qu'ils devront ce réconfort, mon cher monsieur Signoret,

n Ma dernière visite au cimetière Montparnasse est du l**" avril. J'ai ou la chance d'y rencontrer deux ouvriers qui m'ont exhibé le plan d'une grille prétentieuse surmontée d'une croix, et qui, habilement interrogés, m'ont appris que la commande datait de douze jours seulement.

n Espérons maintenant que ce travail sera terminé avant six mois. Espérons aussi que je pourrai garder ma patience, car je suis diablement tenté de ce que l'Évangile nomme les scandales nécessaires.

" Ne sentez-vous pas comme moi, cher monsieur, que l'absence de la Croix sur la tombe d'un tel chrétien, — ne fïtt-ce que vingt-quatre heures, — équivaut à une véritable profanation ?

f» Cordialement, Léon Bloy.

»» P. S. Il va sans dire que je refuse toute passe d'armes avec M. Charles Buet qui va probablement vous envoyer ime* cinquantaine de pages dont quarante-neuf, au moins, consacrées à rénumération de ses œuvres. On m'assure qu'il est en train d'expédier le 1 17* rossignol. L. B. « (1)

(1) Publié le mois suivant par le «* Saint Oraal » avec cette addition consolante : « 4 mal. La croix est enfin posée. Laide, hélas ! mais tout de même posée et scellée dans de la pierre dure, — tirée de quelles réfractaires profondeurs ! — par les obstinés lapicides que nous sommes, mon très-cher monsieur Signoret. Donc, Laiti Deo I L. B. »

40. — Rameaux. Alios salvos fecity seipsum non potest salvum facere. Ceux-là seuls qui sont du Saint-Esprit peuvent entrevoir le gouffre de cette parole juive.

H. — Apparition de Montchal, dédicataire du Désespéré. Pauvre Louis! vieilli de dix ans, ravagé par le chagrin, à moitié détruit par les misères... L'Allemagne le mange.

43. — Départ de Montchal pour Dresde. Le reverrai-je seulement, ce « frère d'élection » que je vois disparaître avec un déchirement ?

15. — Crise argentine. Terme impayable. Dettes écrasantes. Je revis les anciennes tortures du Désespéré. Je me sens comme captif dans quelque sale prison vitrée de corne, d'où je pourrais à peine soupçonner les formes lumineuses du Monde divin qui est tellement ma patrie.

16. — Office du Samedi saint. Bénédiction du cierge pascal. Flammas ejus Lucifer matutinus inueniat, Ille^ znçua/ii, Lucifer, qui nescit ogcascm. nie qui regressus ab inferisy humano generi serenus illuxit. Evidemment, l'Eglise ne sait pas ce qu'elle dit, et c'est pour cela qu'elle est infaillible.

17. — Pâques. La joie de l'Eglise me pénètre en sens inverse du commun des fidèles. En ce jour d'allégresse, je sens plus durement ma capti-

vite. Cette idée d'une prison m'obsède au point que les grands cierges de l'Autel me paraissent ressembler à des barreaux.

A la fin, pourtant, les larmes bonnes, les larmes consolatrices me viennent, au souvenir de tant de Pâques douloureuses où le plus âpre carême continuait pour moi, où j'étais seul et sans secours...

Une pâle espérance renaît. Il n'est pas possible, vraiment, que Dieu m'abandonne, car enfin, quelles qu'aient été mes fautes, j'ai pratiqué la miséricorde souvent et même, quelquefois, jusqu'à l'héroïsme. Rien ne peut effacer cela. Puis, je sawdes choses que nul ne sait. Elles ne m'ont pas été montrées uniquement pour me faire souffrir.

48. — Exégèse géométrique. Le Triangle équivaut à la Croix, c'est-à-dire à deux angles droits.

19. — Déjeuné chez Demay qui s'étonne de m'entendre parler de la Providence et qui m'objecte niaisement le hasard.

— Cher ami, dis-je à ce pauvre garçon, un homme viendra tout à l'heure pour moi et cet homme, peut-être, me sauvera. J'ignore son nom, je ne sais d'où il viendra, mais je sens qu'il va venir. Appellerez-vous cela le hasard?

Exclamations de Demay qui se déclare prêt à me

regarder comme un prophète si l'effet se produit. Un quart d'heure après, le personnage annoncé se présente sous les traits d'un ami perdu de vue depuis plus d'un an, qui s'informe de mes affaires et me fait espérer d'éblouissants et prochains subsides.

20. — De Grouxareçu ce matin six cents francs. Il m'en donne spontanément cinq cents, comme il m'en donnerait cinq cent mille, c'est-à-dire avec la certitude et la volonté de rester éternellement mon débiteur.

Pavillon des Arts Libéraux. Le Christ est admirablement placé, la Procession aussi. Me voici juste au-dessous de cette dernière que je ne connais pas encore. Immense tableau qui me déconcerte, qui me désole. Je n'aperçois ni dessin, ni couleur, ni quoi que ce soit, lorsque, m'éloignant tout à coup, l'étonnante beauté de cette œuvre m'apparait. Quel visionnaire aimé de Dieu que mon grand et pauvre Henry De Groux !

C'est plaisir de le voir jouir de son succès, lequel est évident et considérable. Mais c'est surtout le terrible Christ aux Outrages qui tire la foule. Malgré les protestations de quelques femmes que déroute l'absence de pommade et de lavabo ; malgré la hautaine réprobation d'un soutanier visiteur dont j'étudie, quelques instants, l'animale physio-

nomie, Timpression générale est qu'il n'y a que (le Groux dans cette exposition.

24. — Visite à ma propriétaire dont l'aspect est celui d'un gros fromage mobilisé par la vermine. Paroissienne qui donne le pain bénit et fait des affaires. Nulle miséricorde à espérer. Cependant elle n'est pas plus parfaite que le fameux parricide qui avouait «n'être pas parfait», car elle me rend vingt francs de trop sur le billet de cinq cents. Ma restitution immédiate la dégèle. Ce trait de probité lui donne sans doute à penser que je suis un imbécile.

25. — Pétards anarchistes. Explosion copieuse chez le marchand de vins où Ravachol fut arrêté. Les gens vertueux sont mal à l'aise dans leurs culottes... Spîritas ubit vult spirat: et vocem ejus audis, sed nescis unde veniat, aut quo vadat...

27. — Mon cher Léon Bloy, ce que vous écrivez ne peut pas être lu dans les salons. Opinion d'un homme bien élevé.

MAI

3. — L Invention de la Croix! c'est-à-dire la commémoration, dans TEglise, de cet événement démesuré : La Croix de Jésus retrouvée miraculeusement, dans les ruines de Jérusalem, par sainte Hélène, mère de Constantin, en 327. Depuis trois siècles, on ne savait ce qu'ËUe était devenue. Depuis trois siècles, on était forcé de se passer d'EUe!

Cet objet, le plus précieux qu'il y eût au monde, était caché sous la terre. La Croix n'avait point eu de part à la Résurrection, étant restée au milieu des morts. Il y eut trois cents ans pendant lesquels personne ne put donner des nouvelles de ce Signe et il vint un Jour tout-à-fait unique, absolument différent de tous les jours qui s'étaient écoulés depuis le commencement des jours, où quelqu'un le retrouva parmi les décombres...

Qui pense à cela?

8. — Rosserie merveilleuse d'un Colombien milliardaire ou prétendu tel, venu à Paris pour se débarrasser de quelques millions. Ce rastaquouère devait me fourrer dans ses bagages et m'emporter à Bogota. Mes livres sur Christophe Colomb et l'approche du Centenaire de la Découverte me désignaient pour des conférences dans les principales villes de l'Amérique du Sud. Occasion superbe.

J'apprends, aujourd'hui, que mon rastaquouère a soudainement filé sans un mot pour moi. Je vivais, depuis quinze jours, sur l'espérance que m'avait donnée cet homme.

Journée comble. Georges L., ami de trente ans, me lâche. La croix, plantée, enfin ! sur la tombe de Barbey d'Aurevilly, lui tourne le cœur. Puis, une dame athée, à qui je fais du chagrin, lui a défendu de me voir.

9. — A propos des lieux communs dont je veux, un jour, élaborer VExégèsCy je dis à de Groux que telle parole banale, éternellement ressassée par les imbéciles, est une affirmation prodigieuse de leur néant et que, par conséquent, elle est divine.

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