A de Groux
« Mon cher Henry,... Vous êtes venu à moi, parce que vous êtes un artiste, comme un poisson se précipite sur un haillon rouge, supposant, par une merveilleuse erreur, que J'étais, moi-même, im artiste. Mais l'hameçon vous a transpercé la gueule et vous êtes devenu ma proie, — la proie d'un pêcheur vorace, que vous ne connaissez absolument pas, pour qui l'art n'est qu'ime amorce vulgaire, bonne à capturer les anguilles ou les merlans qui se laissent prendre par les yeux.
»» Quand vous aurez épousé les pratiques indispensables dont vous ne sentez pas encore le besoin, et dont la beauté profonde vous est inconnue ; quand vous aurez renversé Vobsiacle, — car je devme un obstacle, — alors, éclatera pour vous la magnificence réelle qui vous afiame, et que vous cherchâtes si vainement sur des torche-culs. Alors, je pourrai vous ouvrir la porte, la petite porte cachée sous ma somptueuse et dérisoire tapisserie d'écrivain.
» Mais qu'ai-je dit? Vous sentez le besoin de ces pratiques ; seulement, vous ne reœnnatssez pas ce besoin, et vous buvez du vitriol en place d'eau pure.
w Quand vous aurez pris l'habitude de la confession, de la communion fréquentes, vous me reconnaîtrez moi-môme, parce que j'incarne ce besoin qui vous consume, qui vous a poussé vers moi, qui vous a mis dans ma main, — sans que vous ayez rien compris à votre évolution surnaturelle, absolument rien.
f» VObéissance marche devant nous, dans une colonne de nuées ; nous n'avons pas d'autre guide au désert, et il faut la suivre.
n Vous m'avez dit souvent, aujourd'hui même, que votre confiance en moi est parfaite. Vous êtes persuadé qu'il ne peut venir de moi « une remarque vaine ou de médiocre importance ». Soit. Comment se fait-il, alors, qu'après votre Confirmation, après cet événement énorme, qui a établi entre uoas un lien de parenté substantielle que rien ne peut rompre ; comment, dis-je, a-t-il pu se faire que vous ne soyez pas venu, je ne dis pas très-souvent, mais une seule fois, me crier : « Instruisez-moi, aidez-moi, montrez-moi le chemin, portez-moi si je ne peux pas marcher »» ? Quel prodigieux aveuglement 1
» Vous m'avez désarmé ainsi, et vous vous êtes désarmé. Vous vous êtes privé de la Joie que je pouvais vous donner, et vous m'avez privé du Pain qui vous avait été confié pour m'en rassassier.
„ Tous deux, par votre faute, nous avons manqué
d* Argent. Rappelez^vous, relisez le chapitre IX du Salut par les Juifs.
1» Henry, je vous le dis avec force, avec autorité, de la part de Dieu, — de ce Moloch adorable, que je reçois tous les jours et qui me brûle, — il dépend de vous de nous délivrer Tun et l'autre . Ce pouvoir vous est donné, et si vous n'en usez pas, vous me forcerez à vous accuser. Vous deviendrez, en réalité, l'auteur de mes souffrances et le plus impitoyable de mes ennemis.
» Je vous ai, combien de fois ! entendu parler de démarches importantes qu'il vous fallait faire sur le champ et qui ne souffraient aucun retard. Tout en dépendait, etc. Comment auriez-vous pu me croire si je vous avais dit simplement d'aller vous agenouiller devant im prêtre quelconque, avec la certitude d'agir ainsi plus utilement? En ce faisant, vous vous seriez épargné et vous m'auriez épargné des mois de misère atroce, toutes les angoisses, avanies ou humiliations qui en découlent.
» Je vous l'écrivais, dans ma dernière lettre, qui vous a fait tant de peur et dont je ne vois pas une ligne à retrancher, il y a sur vous quelque chose de redoutable qui peut devenir instantanément quelque chose de très-heureux, si vous êtes obéissant^ si vous faites ce qu'on vous a donné le pouvoir de faire. Jusque là, vous êtes effrayant.
« Car vous ne savez pas qui je suis, vous ne savez pas qui vous êtes et vous ignorez, d'une ignorance infinie, votre admirable partage.
w Je vous embrasse, Léon Bloy. »
Saint Paul est un type universel. Dans la vie de tout être humain, il arrive une heure, un moment unique, où on reçoit Téblouissement divin, où Jésus parle distinctement. 11 s'agit de dire alors : « Domine, quid me vis facere? » Tout est là et le reste n'est rien. Fût-on un assassin, un ignoble traître, un empoisonneur de multitudes, un esclave enchaîné du plus fétide populo, un journaliste!... tout est dans cette minute précieuse qui peut conférer la Résurrection et la Lumière. Mais il faut répondre comme saint Paul.
29. — Décollation de saint Jean-Baptiste. Antiennes du jour : « Domine, mi rex, da mihi in disco caput Joannis Baptistse. — Nihil aliud petas, nisi caput Joannis ». C'est donc cela qu'il faut demander, et rien autre. La Tête de Jean in disco^ dans un disque. (?)
Ce disque fait penser à une auréole, à une pièce de monnaie portant l'effigie d'un prince, au mouvement circulaire des mondes...
In disco. Ânne-Catherine Emmerich, — auprès de qui les poètes d'or semblent des chiasses de moustiques, — dit avoir vu la Décollation de Jean, par le moyen d'un instrument singulier et terrible, assez semblable à certains pièges à loups, dont les deux branches, demi-circulaires et
garnies intérieurement de lames affilées, avaient tranché la Tête en se refermant.
Ne serait-ce pas là ce qu'il faut entendre par le mystérieux discus ? Rien, dans le texte de saint Marc, non plus que dans celui de saint Mathieu, ne s*oppose à cette interprétation, malgré la tradition universelle du plat, dans lequel aurait été déposée la Tète du Précurseur.
Cimetière Montparnasse. Quartier juif, dans le voisinage de la tombe de d'Aurevilly. Reçu deux impressions fortes. La première, à la vue d'une tombe gigantesque en marbre noir, que je veux décrire soigneusement, un de ces jours. L'aspect de ce monument est diabolique et opprime le cœur, comme un cauchemar de damnation.
La seconde est procurée par la découverte d'une coutume juive, qui consiste à déposer des pierres sur certaines tombes, en conséquence, je suppose, du texte de la Loi (Lévitique 24, 16), qui condamne les blasphémateurs à être lapidés. Chaque visiteur, d'après ma conjecture, met une pierre sur la tombe de son ennemi (1). C'est ainsi
(1) On m'ftssure que Je me trompe, et que c'est exactement le contraire. Tant pis ! C'était rudement plus beau.
Mais non ! Je ne me trompe pas. Cest bien toij^ours le LévUique, Seulement, les juifs, qui ont perdu jusqu'au souve-
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qu'on trouve un très-grand nombre de ces sépultures, sur lesquelles s'aperçoit une masse plus ou moins considérable de cailloux. Quelquefois le tas est énorme. Je pense à ma propre sépulture, je pense à l'Himalaya.
L'absence de la Croix me fait horreur, il est vrai. Plus rien de cette paix rafraîchissante que je sens au milieu des tombes chrétiennes. Certes, je ne veux pas que ma petite fille vienne jouer dans ce lieu maudit, où le promeneur fait lever des rats énormes et je ne sais quelles autres bêtes affreuses !...