A un curé de village (Dordogne
« Monsieur le Curé, Ma mémoire est fidèle et je n'ai pas oublié votre nom, malgré votre silence de vingt-deux ans. Jo n*ai pas oublié qu'en 1872, j'eus le bonheur de vous arracher à la dissipation et d'être Tinstrument choisi de Dieu, pour que vous devinssiez un chrétien et, plus tard.uu de ses prêtres.Vousenavez, sans doute, complètement perdu le souvenir, puisque durant le tiers d'une vie d'homme, la destinée de votre Ananiczs n'a pu vous intéresser un seul jour, et que TOUS ne vous avisez enfin de son existence qu'à la minute où vous pensez avoir besoin de lui.
!• Il est IMicux, monsieur le Curé, que vous n'ayez pas été mieux informé. Vous me supposez, bien à tort, une influence, un pouvoir quelconque.
» La vérité, c'est qu'asrant, jusqu'à cette heure^ employé toute ma force et tout mon courage à servir Dieu par ma plume, je n'ai reçu d'autre salaire que la pauvreté parfaite et la haine universelle, ce dont je suis loin de murmurer, d'ailleurs.
« Les incroyants me détestent, parce que je bafoue leurs sophismes, et les croyants m'abhorrent, parce que je conspue leur lâcheté. A qui donc pourrais-jo m'adresser pour vous être vraiment utile ?
« Si vous étiez encore le petit farinier, de cœur simple et d'esprit candide, que j'ai connu en 1872, je vous dirais tranquillement : — Faites comme je fais moi-même. Quand j'ai besoin de quelque chose, je lo demande à Dieu et aux amis de Dieu qui sont ses saints. Je le demande, avec grande foi, aux âmes souffrantes des morts, à qui Dieu donne souvent lo pouvoir de nous assister, et il arrive alors, presque toujours, que je suis exaucé de quelque façon merveilleuse. Priez donc de toutes vos forces, monsieur le Curé, et ne comptez pas sur les hommes.
(Ici, quelques textes roboratifs, appropriés à la. parénèse).
»» Ne pensez-vous pas, monsieur le Curé, qu'il est plus, sûr d'être fidèle à ces préceptes divins que de quémander, comme vous le faites, la publicité de ces agences de prostitution et de blasphème, connues sous le nom de journaux, ou d'implorer le secours
des gens du monde, condamnés par Notre Seigneur d'une si terrible façon : Non pro mundo rogo ?
»» Agréez, monsieur le Curé, l'assurance de mon respect. » Léon Bloy. »
8. — Inspiré par le psaume XVIII* : Le matin, on ouvre les yeux pour la consolation, la miséricorde. On les ferme, le soir, pour la science.
9. — Grand'messe. Enorme sacrilège de la substitution du Salvam fac rempublicam au Salvum fac regetriy du Texte sacré. Rien n'est plus semblable au Reniement de Pierre que le Concordat.
« Omnes dii gentium daemonia », dit le psaume XCV*. Cette république, chantée dans nos églises, n'a-t-elle pas été prévue par le Psalmiste ? Je le pense terriblement.
Abraham, Isaac, Jacob, Patriarches, Rois et Prophètes! C'est une honte pour les chrétiens occidentaux de ne jamais invoquer de tels saints.
A quelqu'un qui nous abandonne pieusement :
— Tu nous a quittés pour aller à ceux qui ne vivent que de Jésus et qui, par conséquent, possèdent VArgenL Nous restons avec le Saint- Esprit et la Misère.
iO. — Les hommes modernes, presque tous esclaves du Démon, ont un instinct sûr de ce qui
est excellent, et le repoussent avec énergie. Ils détestent la santé, comme ils détestent la Béatitude.
La race juive est tellement avilie qu'il est impossible de se représenter un noble Juif. Comment se figurer Abraham, autrement que sous les traits d'un Chrétien?
Les Paraboles de Moïse. Quel sublime travail d'exégèse ! Chacun des articles de la Loi interprété comme une parabole évangélique !
« Il rêvait d'avoir un tel regard de fascination mystérieuse, que toute femme, à l'instant, pût être domptée. Et, toute sa vie, qui fut longue, il souffrit de n'avoir pas ce regard.
A Vheure de la mort, il s'apei^çut qu'il V avait. , »
Epitaphe d'une tombe abandonnée, dans un cimetière inconnu.
il. — « Anchoram animae tutam ac firmam, et incedentem usque ad interiora velaminis ». Saint Paul, s'adressant aux Hébreux, symbolise ainsi l'Espérance.
— L'ancre, m'est-il dit par Jeanne, c'est la Croix jetée dans les abimes d'en bas, et la Croix, c'est l'ancre jetée dans les abîmes d'en haut.
Nous ne pouvons pas périr, ajoute la même voix. Nous marchons sur ieau, comme saint
Pierre; nous sommes donc avec Jésus. La foi doit nous suflSre.
12. — A un écriturier millionnaire et lyonnais, auteur innommable d'une Vie d'Ernest HellOj qui m'avait envoyé, au mois de mai, une pièce de VINGT francSy pour que je lui conditionnasse de la gloire :
« Monsieur, Je suis heureux d'apprendre que vous avez lu mes pauvres Cochons. C'est la réponse d'un écrivain hideusement calomnié et seul, absolument seul, contre une armée de canailles. Unicus et pauper^ sed non erubescens.
r* Vous y avez vu la guerre aux « pomographes »», aux « hommes d'en bas »• Il y a peut-être quelque chose de plus, quelque chose comme une parole vivante, une parole d'Absolu proférée devant des lantômes impurs, une manière d'exorcisme jeté à la lace d'une société longtemps polluée dans les ténèbres et qui agonise. VEpée du Seigneur, n'en doutez pas, se lamente en esprit et en vérité. Après Hello, je parais être seul, désormais, à entendre cette grande Voix mystérieuse que j'ai pour mission de répercuter.
» Vous me reparlez de ce grand homme et de votre livre. Je crois vous l'avoir écrit : Un petit Dombre de lignes sur un tel sujet ne me convient pas. J'ai beaucoup à dire et je veux un article important, ne fut-ce que pour relever quelques inexactitudes.
» Ce travail serait déjà fait, si j'avais pu me recueillir assez pour un aussi grand eflTort. Il est
moins facile de parler d'Hello que de M. Zola, par exemple, ou de tout autre bateleur acharné à la besogne des démons. Mais je péris littéralement de misère, mon cher monsieur, et je me regarderais comme le plus yil de tous les chrétiens, si je sentais le besoin ignoble de cacher cette ressemblance avec Notre Seigneur Jésus-Christ.
» Savez-vous quelle est ma vie? Je me lève, chaque matin, avec cette pensée : Comment ferai-je, aujourd'hui, pour nourrir les miens ? Je doute fort que vous puissiez vous représenter l'effrayante angoisse de ce réveil... Je suis errant, presque tout le jour, cherchant le Dieu de pitié dans ses créatures inattentives. Quare me repulùti, et quare tristis incedo?
» Ah I je n*ai pas le dessein, croyez-moi, d'agir sur vous à la façon d'un mendiant, — bien que le Roi David, parlant au Nom du Christ futur, se soit nommé lui-même un mendiant. On m'a dit que des millions s'agitaient, ou dormaient, — je ne sais plus très-bien, — dans votre voisinage immédiat, et je vous plains de toute mon âme, si vous êtes de ceux dont il est parlé : — Quatn difficile^ qui pecunias habentf in regnum Dei int7*àbunt ! Mais je vous dois la vérité, puisque vous m'écrivez, puisque vous me demandez vous-même quelque chose...
«> Quel malheur si vous étiez exposé à Tinjustice de m'accuser de négligence I Aussitôt que la Providence le permettra, j'écrirai ce que je dois écrire de votre livre et, surtout, de mon grand ami, Ernest Hello. J'ai passé ma vie à faire pour les autres ce que personne
ne voulait faire pour moi. Ainsi ferai-je toujours, pour Tamour du Règne de Dieu et de sa Justice, dans l'espérance que le reste me sera donné par surcroît. Ainsi ferai-je, sans amertume, je Tespère, et sans nul souci des conséquences heureuses ou des conséquences malheureuses.
f> Vous savez, sans doute, que le plus sûr moyen de nuire à un écrivain, — moyen si eflScacement employé contre Hello, pendant vingt ans, — c'est le silence. Pourquoi faut-il que, devenant, à votre insu, l'auxiliaire de mes ennemis, vous vous en soyez servi contre moi?
" Tous les noms imaginables sont cités dans votre livre, excepté le mien. Humblement, vous objecterez, sans doute, que c'est un oubli dont Tmcurieuse postérité n'aura pas lieu de se prévaloir à mon dam. Mais vos intentions d'historien vous interdisaient d'ignorer que personne au monde, pas même la femme d'Hello, n'a pu connaître, mieux que moi, Yintellectualité de ce malheureux être de génie et de souffrance, qui me fit quelquefois l'honneur de me consulter, allant jusqu'à m'écrire qu'il voyait en moi une sorte de prophète et le plus haut esprit de son temps. Il vous était, en tous cas, fort difficile de n'avoir pas lu le Brelan d' Excommuniés, où j'ai pris la peine d'écrire ce que je pense de votre héros.
» Ah ! monsieur, quelle occasion vous avez perdue, d'élever votre étage, en vous manifestant mon témoin, mon seul témoin dans le monde catholique, et combien mon pauvre grand Hello ne s'indignerait-il pas
de ce péché d'omission^ à propos de lui, s*il vivait encore pour souffrir de rétonnante misère d'âme des adorateurs de Jésus-Christ !
» Agréez, etc., Léon Bloy. »
Cimetière Montparnasse. L'histoire de la tombe de Barbey d'Aurevilly a exaspéré en moi le besoin de voir, de toucher la Croix sur les tombeaux. Je supporte difScilement la pensée que d'Aurevilly a été privé de ce Signe, pendant près de trois ans. Ayant si passionnément adoré les femmes, toute sa vie, il lui fallait ce châtiment d'être condamné, par une femme, à la sépulture des réprouvés.
L'Eglise nous dit que l'Esprit de Dieu repose sur les ossements des Saints, et je sais que la Croix est la figure de l'Esprit de Dieu. Que penser d'un pauvre mort qui en est privé? Et que penser de la femme qui a pris sur elle d'infliger un pareil opprobre au grand écrivain?
Je fais remarquer à Jeanne que les tombes sans croix, les tombes d'athées, finissent toujours par s'enfoncer, plus ou moins^ dans la terre. Quelquesunes même disparaissent complètement. Il serait curieux de le vérifier dans divers cimetières.
i3. — Mot d'un inventeur: — Vous ne pouvez vous figurer la simplicité diabolique de mon appareil !
14, — Les Sacrements, me dit Jeanne, ne doîyent-ils pas réaliser, dans la GloirCj tous les besoins physiques de l'homme?
Le Baptême correspondrait au besoin de se laver;
La Pénitence, au besoin purgandi ventrem, ou au besoin de dormir ;
La Confirmation, au besoin de croître ; . L'Eucharistie, au besoin de manger;
L'Extrème-Onction, au besoin de guérir;
L'Ordre, au besoin d'être vêtu ;
Le Mariage, au besoin d'amour.
15. — Un bourgeois à Notre Seigneur Jésus- Christ mourant de faim :
— Mon ami, je suis charmé d'être choisi pour entendre vos supplications. Cette preuve de confiance m'honore et je veux travailler à m'en rendre digne. Je vais donc m'appliquer à prendre des habitudes charitables, et je ne doute pas que, dans le délai de dix ou quinze ans, je ne sois en état de vous faire spontanément l'aumône d'une belle pièce de deux sous. Réjouissez-vous.
i6. — XVIIl* Dimanche après Pentecôte. — Cum viDissET Jésus cogitationes eorum. Jésus voit les pensées. Quid est facilius? etc. Ce comparatif est étonnant. Il y a donc une des deux choses pro-
posées plus facile que l'autre. Enfin, la foule glorifie Dieu pour avoir donné un tel pouvoir hominibusj alors que Jésus vient de dire que c'est le Fils de l'Homme qui a ce pouvoir.
i7. — Fête des Stigmates de saint François d'Assise.
L'infaillible Liturgie mentionne les paroles de saint Paul aux Galates : « Ego enim stigmata Domini Jesu in gorpore meo porto »• Saint Paul avait donc aussi les stigmates, comme saint François !
18. — Fête de saint Joseph de Cupertino, l'un des hommes les plus extraordinaires qu'il y ait eu. Il ressuscitait les animaux et rendit manifeste, en sa personne, cette vérité que la Gloire, pour les corps, consiste à ne plus peser.
20. — Membrum virile symbolice Crucis effigies ab antiquitate videtur. Christus moriens in patibulo, emisit Spiritum. Vir coïtans et hoc modo cruciatus in muliere anhelans, emittit semen.
Il n'y a pas de pires bourreaux que ceux qui se sont fait une loi de ne jamais agir spontanément. J'ai un éditeur qui est comme ça.
22. — Pila te est le seul personnage de la Passion, mentionné dans le Credo. Viennent ensuite l'Offertoire, l'Oblation de l'Hostie et l'Oblation du
Galice : sacrificium prœparatum. Puis, le prêtre SE LAVE LES MAINS iiiter iniiocenteSy en accomplissement de la Loi (Deut. XXI, 6). Ici, je vois distinctement Pilate lui-même... 11 serait merveilleux de développer cela et de retrouver, au moyen de tels aperçus, la vie extérieure, sensible, de toutes les phases liturgiques de la Messe.
Lettre ironique de mon historien d'Hello, mécontent de l'allusion à ses richesses, et qui me lance par la figure une église, des écoles, une cure et je ne sais quelles autres fondations pieuses qui l'ont décavé. Réponse à ce parfait catholique de Lyon :
«* Monsieur, Je no crois pas un mot de ce que vous m'écrivez. Je vous informe, cependant, que chacun de mes autographes, peut se vendre jusqu'à vingt francs, à Paris, chez Sapin, rue Bonaparte, ou chez Sagot, rue de Châteaudun.
» Je serais heureux de contribuer ainsi à la prospérité de votre «• église », de vos «* écoles » et de votre « cure », — « sans parler du reste »>. Décimas do omnium quœ possideo, dicébat Pharisœus.
» L'omission absolue de mon nom n'a été, ditesvous, qu'un oubli, une distraction. Mon Dieu ! j'y consens de tout mon cœur, si cela peut vous être profitable. Mais les esprits litté7*aires, s'il s'en trouve parmi vos lecteurs, déploreront, sans doute, que, dans votre livre, vous n'ayez pas, « par pure distraction »»,
oublié de mentionner Ernest Hello lui-même I Sur ce point y aussi bien que sur quelques autres, toute la vérité sera dite prochainement et à un public nombreux. Soyez tranquille.
» Veuillez agréer, etc. Léon Bloy. »»
Le Figaro commence un feuilleton de Bourget, dont le New-York Herald va publier simultanément une traduction anglaise, car nous sommes au pinacle. Cela se nomme Outre-Mer. Impressions du voyage de Paul, en Amérique.
Dès le début, la plus abondante sottise éclate. L' (( enfant de pion » ne se connaît plus, d*être dans le pays de Targent.
23. — Evangile du jour, XIX' Dimanche après la Pentecôte. Le convive « non vêtu du vêtement nuptial », et qui ne répond rien, ne peut-il pas s'entendre du silencieux Joseph, que je vois partout où il est parlé de « liens », de « ténèbres », de « silence », et qui est exclu de partout, en attendant que vienne sa Parole, donec veniret uerhum ejus.
Jésus, qui est la Parole, a dit : Vado ad Patrem. Quand ce voyage mystérieux sera terminé, Joseph sera enfin en possession de son Verbe. Il n'y aura plus ni liens, ni ténèbres, ni silence, et il dominera sur « toute la terre d'Egypte ».
A M. de M. 9 ancien magistrat, propriétaire trèshonorable, dans un petit canton de la Meuse : I « Monsieur, Je me sens poiissé à vous écrire, à
I Toccasion du quinzième anniversaire de la mort de
I votre frère. Il occupe à Jamais, une place immense
i dans mon souvenir. Je vois, je verrai toujours sa face
! d'apôtre, au point de départ de ma vie intellectuelle
et surnaturelle qui a été, je le crois, peu ordinaire. I C'est par lui que me fut ouvert le sens intérieur des
Ecritures.
; » J'avais, alors, trente-trois ans. Dieu avait voulu
* je ne fusse absolument rien, avant d'avoir rencontré
I cet homme extraordinaire, et que j'eusse Ténormc dou-
leur de le perdre bientôt après. Il me reste cependant î la consolation de lui avoir donné, ne fût-ce que peu de
jours, le réconfort d'un grand espoir.
» Vous savez que votre frère, afiSigé très-cruellement et triste à en mourir, de l'affreuse médiocrité du monde catholique, avait cru discerner en moi l'écrivain, longtemps attendu, qu'il devait vivifier de son souffle, nourrir de sa parole, et dont la collaboration assidue lui aurait enfin permis de glorifier Notre-Dame de la Salette et le Saint Tombeau, d'une manière éclatante et magnifique, la seule qui pût contenter son cœur. Nous devions vivre désormais ensemble et courir, en priant et en travaillant, de pèlerinage en pèlerinage. •* Ne soyez plus en peine de votre vie »», me disait-il.
» Mais, étant de ceux dont il est écrit que <« le monde n'en est pas digne », votre frère dut s'éloigner, avant
d'avoir vu la réalisation de ce trop beau rêve. Accablé de chagrin, investi d'un deuil plus grand qu'à la mort de mon père selon la chair, Je sentis profondément le devoir de garder, comme un trésor, les instructions merveilleuses que j'avais reçues. Il me fut démontré que j'avais la mission d'accomplir, tôt ou tard, et en n'importe quelle manière, la volonté de ce mort.
n J'entrepris un livre d'exégèse sur la Salette et j'écrivis, Dieu sait à quel prix I un assez grand nombre de pages. Vers le milieu/ je dus m'arrêter. J'étais trop faiblement équipé pour cette entreprise gigantesque, et mon parfait dénûment me condamnait à l'impuissance. Comment opérer les recherches ou voyages absolument nécessaires ? L'abbé T. de M., votre frère, entendait fort bien qu'une œuvre de ce caractère exceptionnel ne pouvait être accomplie qu'à force de méditations, et dans la sécurité parfaite.
» J'avais donc cru pouvoir compter sur vous, comme le défunt, sans doute, y compta dans son agonie, et la déception fut énorme.
««... Votre connaissance, m'écrivait le père B., des M Missionnaires de la Salette, qui l'assista jusqu'au y* moment suprême, lui avait rendu l'espoir. Les deux y> derniers jours de sa vie intellectuelle^ il me parla » beaucoup de vous et de l'œuvre que vous aviez » entreprise de concert. Il ne doutait pas du succès. »» J'ose croire qu'il l'attend de là-haut... Dans un » intervalle de son délire, il fit cette remarque : » — Si j'avais mieux la tète à moi, il me faudrait bien » écrire un bout de testament. — Vous vous croyez
» donc bien malade? lui dis-je. — Je ne sais pas, 9» répondit-il, en s'assoupissant. Peu de temps après, n il voulut se lever, prit une plume et écrivit des »» mots sans suite et indéchiffrables »».
n La lettre, d'pù j'extrais ces lignes, est datée du 10 octobre 1879. Dix jours après, sur ma demande formelle do certains éclaircissements, le même père me répondait :
«... Mes occupations très-absorbantes m'ont empê- ** ché de faire de longues explications à M. de M. , mais n je crois avoir mieux fait. Je lui ai communiqué vos " deux lettres, en lui glissant légèrement qu'au génie ** qui enfante et qui souffre, il faut un Mécène, S'il « veut l'être (et il le peut), il a dû déjà vous donner » de ses nouvelles, ou bien il ne tardera pas de le » faire... C'est un homme excellent... Mais, peut-être, » Celle que vous avez entrepris de louer, veut-elle » vous faire acheter le succès par la souffrance et la » privation »».
» Pressentiment qui s'est trop réalisé. Toujours forcé d'ajourner mon livre, pour ne pas mourir de &im, je suis entré dans le tourbillon littéraire où j'ai fini par conquérir une sorte de célébrité, au prix de souffrances qui ont été presque sans mesure.
» J'apportais, en effet, dans ce milieu frivole, le même besoin d'indépendance et de rectitude absolue qui m'avait, auparavant, poussé vers votre frère, et qui devait infailliblement exciter, autour de moi, la défiance universelle. Malgré des travaux jugés consi-
dérables, je n'ai pu vivre de ma plume qu'avec des peines infinies.
*• Aujourd'hui, à quarante-huit ans, je me trouve dans cette situation peu banale de passer pour un écrivain de haute valeur et d'être, néanmoins, chaque jour, fort embarrassé pour ma subsistance.
» Il est donc assez naturel que je me souvienne, parfois, des promesses de votre frère. Vous ne pouvez avoir ignoré que son intention était de les accomplir, vivant ou morty et vous avez certainement deviné sans peine quelle pouvait être sa volonté^ quand il écrivit son testament indéchiffrabi^,
»» Si le père B. avait eu l'âme plus ardente, il vous aurait parlé avec plus de force et ne vous aurait pas conseillé, — bien vainement d'ailleurs, — d'être mon Mécène^ alors qu'il s'agissait uniquement de vous exhorter à la justice. Il vous eût fait un devoir d'exécuter la dernière volonté du mort, volonté si connue de lui et de vous, et d'autant plus respectable qu'il n'avait pas eu le temps de l'écrire.
»> Au mois de septembre 1880, vous m'envoyâtes, pour un voyage à la Salette, cent francs (\), sur la prière d'une personne qui vous pressa vivement — et ce fut tout, absolument tout.
» Résultat : quinze années de misère noire et l'impossibilité d'achever une œuvre nécessaire, à laquelle je n'ai cessé de penser, que je suis, plus que jamais, disposé à reprendre avec énergie, dans la plénitude de ma force intellectuelle, si le loisir m'en est accordé, et dont la réalisation est, peut-être»
indispensable au repos éternel de l'âme de votre frère.
» L'anniversaire de sa mort, je le répète, m'a déterminé irrésistiblement à vous demander en son nom, pour la première et probablement la dei*nière fois, si c'est votre intention de comparaître à votre tour, devant Dieu, sans avoir essayé de réparer cette effrayante injustice.
» Agréez, etc. Léon Bloy. » (1)
24. — Notre-Dame de la Merci. Lisant le psaume ExspectanSy j'imagine tout à coup TÂpparition de la Salette, — cette préoccupation centrale de ma vie! — la Dame mystérieuse assise, en larmes, sur la pierre, et disant Elle-même ce psaume qu'on croirait Lui appartenir, depuis trois mille ans :
— Exspectans exspectavi... exaudivit... eduxit de lacu miseriœ... statuit super petram... Et immisit in os meum canticum novum... Ecce venio... Annuntiavi justitiam,.. Labia mea non prohibebo... Quelle vision ! Quel drame!
Dans le psaume Nisi Dominas^ je remarque aussi : Merces fructus ventris. La « Merci » est le fruit du ventre. Faut-il avoir Dieu dans le cœur, pour être continuellement visité de telles pensées !
(1) Sans réponse, naturellement. J'ai déjà fait remarquer que le destinataire était un chrétien des plus honorables.
Je compare le Livre de David à une vaste plaine qu'on peut croire d'une désespérante uniformité. On a marché longtemps, sans voir autre chose que le sol plat et les bruyères, comme aux environs du sublime château de Grozant dans le Berry.
Cette forteresse fameuse ne se montre pas et,, cependant, le guide affirme qu'on est arrivé, qu'on touche presque les ruines. Toujours la plaine. Un pas de plus, et voici qu'un gouffre apparaît. Le formidable donjon, perché lui-même, est à moitié chemin de l'abîme. Vision brusque d'une magnificence inoubliable.
Ainsi des psaumes. On touche à la contemplation, il ne faut plus qu'une goutte de lumière, une seule goutte, et on sera dans les splendeurs et les. éblouissements.
Sans doute, on peut dire cela de chacun des Livres saints. Mais le psautier est tellement l'ombilic des Ecritures, et Jésus est tant appelé Fils de David!