Au Général des Chartreux, à la Grande Chartreuse
« Très-Révérend Père Général, Un de mes amis, M. Alcide Guérin, qui a dû vous paraître im intrigant, a cru pouvoir prendre sur lui de vous écrire pour vous faire connaître ma situation plus que difficile, dont il est profondément affligé. Je n'ai pu le blâmer de son zèle, mais je crains, naturellement, que sa démarche n'ait paru trop équivoque, et je tiens à dissiper toute incertitude, en vous écrivant à mon tour.
» Je sais que M. Guérin vous a parlé de mes relations anciennes avec votre prédécesseur, le R. P. Général Anselme-Marie, qui fut mon protecteur et mon ami, au début de ma vie littéraire; mais il n'a pu vous dire à quel point ce vénérable et saint religieux, dont je conserve pieusement un assez grand nombre de lettres saturées de la plus vive tendresse, daigna m'honorer de son amitié,
» Il m'encouragea dans la voie difficile où je m'engageais, me préserva, quelque temps, des atteintes de la misère, me soutint, dès les premiers pas, avec une charité parfaite et une merveilleuse douceur.
n Plus tard, j'eus ITionnem» de célébrer la Grande
Chartreuse, dans celui de mes livres qui a le plus retenti, et la joie me fut accordée de déterminer, jusque parmi les ennemis de l'Eglise, une curiosité respectueuse que Dieu voudra, sans doute, miséricordieusement utiliser pour leurs âmes.
» M. Guérin a dû chercher à vous faire entendre que le R. P. Anselme-Marie, me sachant aujourd'hui menacé, se serait hâté de me secourir, et cela n'est certainement pas douteux. M. Guérin a pu être entraîné trop loin dans l'expression de cette pensée. Vous êtes seul juge. Mais, assurément, il a dit la vérité.
» Il est trop vrai que je suis en danger. Il est vrai aussi, que, plus d'une fois, je lui ai parlé, avec mélancolie, de cette illustre Maison de saint Bruno que j'ai chantée à la &ce d'un monde incrédule, par laquelle j'eusse été, naguère, si promptement délivré de mon angoisse, mais qui, désormais, ne se souvient plus de moi.
w Daignez agréer, etc.
f» LÉON Bloy. n
31. — Le travail sur Hello se précise dans ma cervelle. Quel beau sujet ! et quelle occasion de faire justice!
Pour la première fois, aujourd'hui, me semble-t-il, je suis frappé de ceci que, vivant dans Tabondance et me sachant privé de tout, Ilello ne m'offrit jamais l'hospitalité de sa vaste maison de campagne, au bord de la mer. Sa femme seule, je
pense, doit être accusée de cette cruelle et inconcevable omission. Il me chérissait, pourtant, à sa manière, jusqu'au jour où la jalouse M"* Hello lui suggéra de me fuir; mais quelle inconscience prodigieuse !
Extrait d'un brouillon de lettre à Hello, à la date du 18 août 1880 :
«... Pour ce qui est de la manière dont TEspritr Saint doit se manifestor, c'est le secret de la « gloire du Juste « dont parle Isaïe : Secretum meum mihi^ secretum meum mihi, secret divinement gardé, et qu'aucune créature humaine ou angélique — à l'exception, peut-êire, de Marie, — n'a pu connaître.
» On s'est moqué, avec plus ou moins d'agrément, de ce Lucifer qui a ignoré^ dit-on, la Divinité de Jésus- CSirist et qui l'a fait crucifier pour sa propre ruine. Je ne sais jusqu'à quel point cette grande Intelligence fut liée, alors. Mais, assurément, le Pervers connaissait les Ecritures et en pénétrait le sens ésotérique beaucoup mieux que tous nos docteurs réunis. C'était impossible qu'il ne vît pas que quelque chose d'infini s'accomplissait sur le Calvaire, mais il cherchait le Secret dont je vous parle, et il devait voir très-clairement que CE n'était pas cela !
» Dans ce sens, il ne fut pas trompé, car Dieu ne trompe personne, pas même le diable. Ce secret, il l'a cherché désespérément, cinq miUe ans; c'est ce secret qui est son enfer, et c'est à cause de ce secret qu'il « tremble *», comme le dit l'apôtre saint Jacques.
»... J'ai de fortes raisons pour croire que le Discours de la Salette, que j*ai appelé le Verbum nomssimum de TEsprit-Saint, contient, sous une forme extrêmement symbolique et enveloppée, le Secret qui désespère Lucifer. C'est la première Parole publique et universelle que Marie ait prononcée depuis les Noces de Cana, ainsi que je vous Tai fait remarquer. Les dix-huit siècles qui séparent les deux époques sont le mystérieux et terrible abîme de son Silence... »
NOVEMBRE
2. — La seule vraie dévotion, c'est la pitié pour Jésus, c'est-à-dire la Compassion de Marie.
J'apprends que Remy de Gourmont et une de ses amies qui fut curieuse de me voir, en 92, après le Salut par les Juifs, sont enragés contre moi, j'ignore pour quelle raison. C'est instinctif, sans doute, ces gens ayant leur « conversation in inferis ». L'amie serait mêlée, assure-t-on, à des prar tiques de messes à rebours, et aurait suggéré à Huysmans quelques-unes des pages les plus odieuses de Là-Bas.
Cimetière Montparnasse. La foule, heureusement, n'est pas trop compacte. Mais cette visite annuelle des Parisiens à leurs morts est si banale que je recueille dans l'air ambiant, l'idée que voici : Pourquoi une agence de publicité n'exploi-
terait-elle pas les tombes, comme on exploite les parois des urinoirs ou les plafonds des omnibus? On lirait ainsi Tannonce d'un chocolat nouveau ou d'un dentifrice américain sur les dalles tumulaires, et les murs disponibles des édicules manifesteraient les quatre-vingt mille guérisons récentes, obtenues par l'emploi de tel pharmaque dont l'éloge n'est plus à faire, etc., etc.
Une chose, pourtant, n'est pas ridicule. C'est l'illumination des petites chapelles. N'ayant jamais visité aucun cimetière, le Jour des Morts, j'ignorais cette coutume. Si on ne fermait pas les portes, quelle promenade, en priant, par les rues solitaires et illuminées de cette ville des âmes qui souffrent, des âmes qui ne peuvent pas parler et qui sont ainsi des âmes enfants!
Sortis de là et assis dans un café, nous sommes environnés d'êtres soi-disant humains, venus aussi des cimetières, et qui nous paraissent moins vivants que les dormientes qui nous ont émus tout à l'heure. Mannequins affreux, sous les bardes qui leur donnent une apparence d'humanité.
3. — L'empereur de Russie vient de mourir, dès le premier jour de ce mois des morts. Heureux prince !
Rappel d'une de mes idées les plus anciennes.
Le Tsar est le chef et le père spirituel de cent cinquante millions d'hommes. Responsabilité effroyable qui n'est qu'apparente. Peut-être n'a-tril réellement à sa charge, devant Dieu, que deux ou trois êtres humains, et, si les pauvres de son empire sont opprimés durant son règne, si des catastrophes immenses doivent résulter de ce règne, qui sait si le domestique chargé de cirer ses bottes, n'en est pas le vrai, le seul comptable? Dans les mystérieux arrangements de la Profondeur, qui donc est Tsar, qui donc est roi, et qui pourrait se flatter de n'être pas un domestique?
4. — Visite de Marins Tournadre, évadé d'un hôpital. Vainement j'essaie de lui faire avouer la sottise, l'ignorance et l'inexprimable ignominie des anarchistes militants.
5. — Le Général des Chartreux m'envoie deux cents francs. Il était temps. Mais il faudrait environ dix fois cette somme.
A Marins Tournadre :
M Mon cher Tournadre, Je pense que vous ne pouvez pas douter de mon affection pour vous. Quand je vous ai su malade, j'ai été à vous de tout mon cœur, avec le chagrin de ne pouvoir vous faire tout le bien que j'aurais voulu. Je crois aussi que, de votre côté, vous avez souhaité de m*ètre utile, et je veux,
autant que vous le voudrez vous-même, rester votre ami.
» Mais votes avez refusé de faire le Signe de la Croix dans ma maison, à ma table, et vous ne serez pas étonné, sans doute, d'apprendre que je considère ce refus comme un danger pour moi et pour les miens.
w Je ne refuse pas de vous voir et de vous serrer la main, dans la rue ou dans quelque café, surtout si je peux vous être bon à quelque chose. Mais je ne puis vous laisser pénétrer chez moi.
« Votre ami, Léon Bloy. »»
8. — Lettre de Tournadre qui prétend que j'ai voulu me débarrasser de lui, sous un prétexte quelconque. Réponse immédiate :
« Mon cher Tournadre, Je n'aime pas à fiiire de la peine à ceux que je reçois chez moi et que je nomme mes amis. Je vous ai prouvé, autant que j'ai pu, que j'étais le vôtre, et je le suis encore. Je voudrais, de tout mon cœur, pouvoir vous être utile et l'occasion s'en présentera peut-être.
» Mais, encore une fois, je ne peux laisser pénétrer dans ma maison un homme, — fût-il mon père, — qui juge ridicules les choses pour lesquelles je me ferais massacrer. J'ai passé ma vie à écrire cela, et, si vous m'aviez lu, ma lettre n'aurait pu vous surprendre. Vous auriez compris que je ne vous faisais pas une « querelle d'Allemand » et que cette affaire du Signe de Croix n'était nullement un prétexte, mais une question vitale, essentielle, absolue pour moi. Le
soin que j'ai pris d'écarter immédiatement ma petite fille, aurait dû vous éclairer.
«» Je ne suis pas de ceux qui « respectent toutes les opinions m, comme disent les bourgeois, dont vous êtes. Ah I non. Je suis pour l'intolérance parfaite et j'estime que qui n'est pas avec moi est contre moi. Il se peut que, rempli du besoin de me servir, de vous dévouer même, vous soyez, en réalité, un ennemi.
» Votre refus de dimanche m'a abasourdi, abruti. J'aurais dû m'y attendre, direz-vous. J'avoue que je ne m'y attendais pas. Je suis persuadé que vous pc *• viez réussir dans la démarche que nous avions concertée, et votre succès eût été pour moi une délivrance, vous le savez. J'ai sacrifié cela, pourtant. Il me semble que ce sacrifice doit vous montrer à quel point certains sentiments sont profonds en moi. Je ne considère pas la vie comme un ensemble de fumisteries.
» Comment se peut-il, mon pauvre Toumadre, que vous ayez si peu compris mon caractère?
» Votre ami, toujours,
» LÉON Bloy. »»
11. — Fin de mon travail sur Hello : Ici on assassine les grands hommes.
12 — Non seulement ce travail est accepté joyeusement, pour le Mercure de France, par notre aimable Yallette, mais on décide le tiré à part d'une brochure à deux cent cinquante exem-
plaires. Le titre éclatera en lettres d'or sur une couverture noire, puisqu'il s'agit d'un mort et que j'ai, surtout, l'imagination tumulaire.
43. — Nécessité chrétienne de se désintéresser des diamants, — quorum fulgur, oriens de locis tenebrarum, profecto carnis concupiscentiae flammas excitât, in despectu et desperatione pauperum.
Le Vent qui symbolise l'Esprit-Saint est surtout mePî^ant pour les navigateurs, qui ne peuvent pourtant pas s'en passer. Le Navigateur par excellence, c'est Pierre dans la Barque de l'Eglise. Que deviendra Pierre et que deviendra son bateau, si le Vent se déchaîne et si Jésus, seul capable de l'apaiser, est absent?
Or voici que le Maître semble s'éloigner...
Expedit vobis ut ego uadam : si enim non abiero, Paraditus non ueniet ad vos.
14. — Jeanne me dit avoir lu dans Anne-Catherine Emmerich que l'unique explication de la perpétuité de l'Eglise, c'est la communion du prêtre, — non des fidèles, mais du prêtre. Cela fut, je crois, toujours enseigné, mais les vérités divines sont telles que plus on les sait, plus on les découvre.
Office de Marie et matines des Morts. Joie
immense traversée d'éclairs, comme si quelque orage de lumière allait éclater.
Evangile de saint Matthieu. Tentation de Jésus. — Diabolus tentât Christum esurientem, semel i7i nomine David; TER Christus réfutât illum in nomine Moysi, Lueur dans le gouffre.
15. — Moïse, « rhomme de Dieu », le plus grand des hommes, celui dont Noé sauvé des eaux ne fut que la figure. Moïse, dans son berceau, avait déjà accompli Noé.
Pax hominibus bonœ voluntatis. Aux hommes de bonne volonté, il faut un Dieu de bonne volonté.
On venait de bénir quelques mariages, à la paroisse, mariages de riches, mariages de pauvres. A la porte, stationnait une opulente voiture encombrée de fleurs. Une pauvre femme nouvellement unie à un jeune homme d'aspect lamentable, et s'en allant à son bras, se trouva, tout à coup, en présence de cette voiture qu'elle fut obligée de tourner, comme un obstacle, pour s'éloigner à travers la foule. Naturellement, la foule, composée surtout de pauvres comme elle, l'insulta.
Occasion d'admirer, une millième fois, le goujatisme servile d'un peuple sans Dieu et Vabnégation spontanée de son idolâtrie devant tous les
signes de la richesse. On déplore, en de tels moments, de n'être pas, au moins, le calife de Bagdad, pour remettre instantanément les choses à leur place.
16. — Horrible situation des propriétaires, condamnés, par leur état, à persécuter les pauvres dont ils reçoivent l'argent, sans vouloir connaître les privations, les souffrances quelquefois atroces, ou même les deuils que cet argent représente... — J'exige, dit Moloch, que les enfants meurent.
Néant de tout ce qui n'est pas divin. Je pense à la musique^ à la plus belle musique du monde qui ne serait pas pour Dieu. Cette musique, dans les palais de la Justice et de la Lumière, n'équivaudrait-elle pas au silence? Et tous les autres bruits du monde, toutes les paroles vaines proférées par des portiers ou des orateurs fameux, ne paraîtraient-ils pas au-dessous du silence, infiniment au-dessous du parfait Silence?
17. — Visite aux Catacombes. Descente au milieu d'une cohue odieuse. Quelques pourceaux nés malins essayent de chanter des cantiques ou de psalmodier en dérision quelques phrases du plainchant des Morts^ aux éclats de rire bruyants de plusieurs drôlesses qui les accompagnent. Ces bestiaux sont excités, sans doute, par la lumière
des bougies allumées que le règlement euge des visiteurs.
L'ossuaire immense, où sont entassés avec ordre les ossements de huit millions de morts, nous pénètre de joie, nous comble de paix et de douceur. Certainement il doit y avoir là des reliques de saints inconnus, sur lesquelles repose le silencieux Esprit...
Nous pensons à une église dont les murs seraient intérieurement revêtus de ces débris, ex-voto sublimes d'une maison de prière qu'on dédierait à Notre-Dame de la Mort. Cette église devrait être souterraine et, les jours de fête, ceux qu'on homme les vivants entendraient les carillons monter du fond de la terre...
18. — Quand on se prétend catholique, ai-je dit à un petit jeune homme, j'exige qu'on le soit comme je le suis moi-même, c'est-à-dire dans l'obéissance absolue, — et dans le mépris absolu des blagues de l'occultisme ou de la magie qui me font horreur.
19. — Mort de Francis Magnard, le puissant lâcheur. La phalange macédonienne du Figaro fut dans sa main, et il est mort sans avoir rien fait pour la Justice. Il se glorifiait d'être le plus haut sceptique de son siècle.
Bonne sottise de journaliste : « Jusqu*au dernier jour, il a tenu à remplir ses devoirs... de rédacteur en chef».
Le récit très-rapide de Moïse nous cache la durée, dans les premiers chapitres de la Genèse. On est habitué à Tidée que la Chute a suivi immédiatement la création de la Femme. Pourtant, nos premiers parents, avant leur désobéissance, étaient exempts de la mort. Il faudrait donc compter les neuf cent trente ans du Premier Homme, à partir de l'Expulsion, le Temps n'ayant pu commencer qu'avec le Péché. Le séjour d*Âdam au Paradis terrestre appartiendrait, par conséquent, à TEternité et serait inexprimable en chiffres humains. Gela pourrait faire des milliers de siècles, d'après notre manière de concevoir.
21. — Nous avions reparlé de Fétonnante multitude des amis qui nous ont abandonnés, à propos de Tun d'eux, dont le souvenir s'offrait à Jeanne et dont la conduite est horrible. — Rien n'est plus simple, ai-je répondu, je suis VennemU l'ennemi de tous, cujus manus contra omnes, et manus omnium contra eum : et è regione universorum fratrum suorum figet tahernacula.
Mes amis eux-mêmes sentent cela. Il faut être tellement avec moi pour être mon ami !
Immense difficulté de servir Dieu vraiment.
Dieu veut tout, il exige tout et on ne peut pas lui échapper. — Nous sommes vendus à Dieu, me dit ma femme, nous sommes pris dans son filet, et nous savons que ce filet ne peut être rompu. Joie terrible qui commence par un cri de détresse!
24. — Semaine tellement affreuse que je renonce à écrire quoi que ce soit.
29. — Une sorte d'occultiste, assoiffé de mon estime, a cru devoir m'informer de ses pratiques pieuses. J'apprends ainsi qu'il récite assidûment le rosaire. L'ignorance du personnage est si compacte que je le soupçonne de ne pas savoir le sens de ce mot. Il a dû le croire synonyme de chapelet, vocable jugé, probablement, trop peu noble.
— Les démons, me dit Jeanne, doivent réciter le rosaire. Us tirent, en effet, toute leur force de la défiguration sacrilège des pratiques par lesquelles nous recevons la Vie, et ils doivent être d'une exactitude redoutable.
30. — A Périvier, qui m'avait fait espérer ma réintégration, plus ou moins prochaine, au Figaro :
•« Mon cher monsieur Périvier, Je vous remercie -de m'avoir répondu vous-mêTne, avec bienveillance. Je suis peu habitué à de tels égards, vous le devinez.
« Il n'est pas impossible », dites-vous. Soit. Rappelezvous donc que le jour où vous aurez besoin de quelqu'un pour régler son compte à Tafifreux bonhomme (Zola), je suis à vous, éperdument. Ayant obtenu cette peau, je puis être sage. (1)
M Votre dévoué, Léon Bloy. »
Mon très-cher ami, Alphonse Soirat, Tunique éditeur du Désespéréy me raconte qu'après la mort
(1) Au moment môme où je corrige les épreuves de cette partie de mon Journal, Emile Zola vient d'être condamné, par arrêt de la cour d'assises, à un an de prison et trois mille francs d'amende. Telle est l'issue du procès immense, intenté à cette crapule par quelques héros, pour le remuement et Vuniverselîe puanteur d'une société en putréfaction.
L'année de prison lui sera légère, sans doute, et les trois mille francs ne le crèveront pas. >• Jb vbux êtrb Traité oohmk UN VOLEUR BT UN ASSASSIN !!» « criait-il à la première audience. Plût à Dieu que les juges eussent entendu cette clameur de sa conscience ! Il n'y a pas d'écrivain qui ait autant avili la langue française, il n'y a pas de sophiste qui ait accroupi la pensée française dans des lieux plus bas, et on n'imagine pas un semblant d'homme qui ait mieux gagné le dernier supplice.
L'auteur des Rouffon-Macquart et des Trois Villes n'avait qu'un moyen de mettre le comble à son effroyable infatuation, c'était de fonctionner tout à coup en défenseur ou vengeur de l'innocence opprimée, d'apparaître ainsi, soudainement, inimaginablement, comme le dernier pilastre de la générosité nationale !!!!!
Je ne sais si le capitaine Dreyfus pourra, un jour, être réhabilité de sa trahison prétendue; mais, en supposant une telle victoire, comment pourrait-il jamais se réhabiliter et se décrotter de la chevalerie de M. Zola ? {24 Fétrier 1898),
308 LE MENDIAI^T INGRAT
cruelle de l'un de ses fils, arrivée au Pré Saint- Gervais, le 16 avril dernier, il alla, naturellement, trouver le curé de sa paroisse et supplia cet ecclésiastique d'avoir égard à son extrême pauvreté, en lui faisant à peu près l'aumône du plus humble de tous les services religieux.
— Faites-le enterrer civilement !!!
Telle fut la réponse de M. l'abbé Lavalle, curé desservant de Saint^Gervais, que je signale à l'admiration de ses supérieurs et de ses confrères.
Il est toujours au même poste, où il attend, ave<' la sérénité d'une admirable inconscience, les ouragans de calottes et les typhons de coups e souliers promis à un tel clergé.
<( Le clergé saint fait le peuple vertueux, a di^ un grand philosophe; le clergé vertueux fait le peuple honnête; le clergé honnête fait le peuple impie ». Je le demande à W le Cardinal-Aixhevêque de Paris, M. le Curé Lavalle ne serait-il pas une bouture précieuse du clergé qui va venir, du clergé impie ?
DECEMBRE
l^'. — Un pauvre homme qui a une grande pratique des idées banales, me sert l'argument é'^ lé de la montre et de l'horloger, non pour établi l'existence d'un Ouvrier, mais pour dire que cet ouvrier a créé un objet définitif, sans autre but que de le créer tel, et que cela ne prouve rien. J'ai honte d'écrire ces choses de néant.
Mais voici ma réponse :
— Cette montre est si peu définitive que, dans quelques années, peut-être, les horlogers, en vendront d'autres, d'un mécanisme infiniment plus simple et qui coûteront à peine un sou, lesquelles marqueront VHeure de Dieu.
Il nous semble que la mort est le dépouillement suprême, parce que notre corps est une chose visible. Si on savait, ce dépouillement apparai-
trait probablement aussi peu considérable que le balayage d'une faible couche de poussière sur un meuble précieux. De combien d'enveloppes notre âme n'aura-t-elle pas à se dépouiller encore ? 3. — A Henry de Groux :
•« Je veux essayer de vous «* dire quelque chose », mon très-cher ami. Je serais peu digne de votre amitié si je ne tentais pas un effort pour vous consoler. Vous vous trompez quand vous me dites que votre lettre est pitoyable, je la trouve très-belle, moi, et j'ai même inscrit, dans mon journal, Tarrivée de cette lettre comme un événement. Il me serait difficile de vous dire combien je vous aime. Votre apparition dans ma vie terrible a été une des rares joies complètes que la pitié divine m*ait accordées. Je voudrais que vous en fussiez convaincu.
» Lorsque votre lettre m*a été remise, je venais do relire, dans le Mercure ^ mon article sur Hello et j*ai été saisi de voir que cet article, lu probablement par vous aussi, à la même heure, était comme une réponse anticipée. Vous avez dû sentir, dès la première page, qu'il avait été écrit pour voies.
n N'est-ce pas admirable que Dieu ait mis entre nous une telle affinité de pensées et de sentiments? Tout ce qui vous afflige a été tellement enduré par moi, depuis tant d'années I Vous vous croyez «* privé d'intuition supérieure »>, alors que vous êtes précisément comblé de ce don, alors que vous êtes tout vibrant et sanglotant du voisinage de la Splendeur I
« Mon bien-aimé Henry, sans le savoir, vous toiichez au mystère le plus profond, quand vous me parlez des « pauvres bêtes » et le «* chagrin »» dont vous vous plaignez, croyez-moi, n'est qu'un aspect de la Joie divine qui rôde autour de vous, pour vous dévorer. Nos âmes rachetées du Sang de Jésus-Christ ne sont pas « maudites », mais condamnées à enfanter Dieu dans la douleur. Quand Dieu sera né, les torrents de joie tomberont sur nous et nous entendrons les chants des anges.
w Je retrouve en vous, avec quel attendrissement ! les manières de sentir de cet homme extraordinaire que j'ai rencontré à la Salette, en 80, et que je nomme «* TAmi des Bètes », dans mes Histoires désobligeantes qui vont vous être envoyées. Cétait un être sublime. J*en ai eu d'étonnantes preuves et je ne crois pas ravoir fait plus grand qu'il n'était. Par lui, j'ai compris combien il faut être l'ami de Dieu pour aimer à ce point les animaux, dont Thomme abuse et qui souffrent par sa faute.
y* Par sa faute^ voilà le mystère. Avant la Chute, l'homme devait se nourrir exclusivement d'herbes et de fruits. Et les animaux eux-mêmes, quoi que puissent dire les savants, n'avaient nul besoin d'autres aliments. Le texte de la Genèse est formel sur ces deux points. La Chute est venue disloquer cet ordre, et nous sommes toujours à la période de dislocation. Rien n'est à sa place.
» En punition de ce premier crime, dont \2l plénitude est un autre mystère absolument impénétrable,
l'homme fut condamné à dévorer les animaux ; et ceux d*entre les animaux qui ressemblaient le plus à ce Chef coupable qui les entraînait dans sa disgr&ce, ceux qu'on nomme, pour cette raison, des bêtes de proie, furent condamnés, du même coup, à manger les autres bêtes, à manger l'homme lui-même. Tel est Tordre humain substitué à l'Ordre divin, c'est-à-dire le désordre épouvantable qui vous fait souffrir et que, seuls, peuvent entrevoir des individus tels que vous, espèce rare, je vous en réponds.
»» Nul autre que Dieu ne pouvait rétablir tout cela, et c'est en ce sens que le roi David, inspiré directement, a écrit : « Tes jugements sont un grand abîme. Seigneur, tu sauveras les hommes et les bêtes, » Vous qui parlez amoureusement des humbles créatures qui réchauffèrent Jésus enfant, sachez que ce même Jésus, Fils de Dieu, était né tout exprès afin de mourir pour elles, en même temps que pour nous, et que c'est l'Esprit-Saint qui a dit cela. Mais n'oubliez pas que le pauvre Jésus ne pouvait sauver la création qu' « en espérance », comme l'afflrme saint Paul ; que son Sacrifice n'est pas consommé ; qu'il est toujours cloué à sa Croix ; qu'il continue, depuis dix-neuf siècles, de souff'rir avec ceux qui souffrent ; et que sa Rédemption ne peut être accomplie qu'à l'avènement de la Troisième Personne par laquelle tout doit être « restitué ».
» Quelque obcures que puissent vous paraître ces pensées, vous y êtes préparé, sans doute. Plusieurs de nos entretiens et, surtout, la lecture du Salut par les
Juifs, VOUS ont habitué à croire, du moins, qu'il peut y avoir là quelque chose de vraiment grand.
» Jésus dit dans l'Evangile : « Je suis la Vérité », et la vérité, mon cher Henry, c'est qu'il faut soufirir, puisque celui qui se homme la Vérité, celui qui déclare ainsi son Nom de Famille, est précisément le Chef des souffrants et des suppliciés. Il faut souffrir comme il souffre, pour les autres et dans les autres, hommes ou bêtes, en se disant que les paroles de Dieu ne sont pas vaines, et qu'il est tout à fait certain que les plus humbles des opprimés seront à la fin vengés et à la an consolés, quand viendra l'heure des rétributions infaillibles. Nous ne sommes à la torture que pour confesser la Gloire.
»» Savez- vous que pour être un vrai chrétien, c'està-dire un Saint, il faut avoir un cœur tendre dans xme carapace de bronze ? Saint Luc raconte, qu'au centre de la plus inexprimable douleur, le Christ eut pitié des brutes qui le crucifiaient et qu'il supplia son Père de leur pardonner. « Ils ne savent ce qu'ils font », lui cria-t-il. Songez, maintenant, que le boucher ou le charcutier immonde qui, non content de massacrer de pauvres êtres, les défigurent ignoblement, ridiculement, après leur mort, continuent, — en une manière, — dans les plus insondables ténèbres, Timmolation du Sauveur, et qu'ils sont enveloppés dans Sa Prière. Ils en ont d'autant plus besoin qu'ils sont plus abjects, plus inconscients, plus calfeutrés dans une ignorance effroyable de ce qu'ils font.
«* Jésus est au centre de tout, il assume tout, il
porte tout, il souflfre tout. Il est impossible de frapper un être sans le frapper, d'humilier quelqu'un sans l'humilier, de maudire ou de tuer qui que ce soit, sans le maudire ou le tuer lui-même. Le plus vil de tous les goujats est forcé d'emprunter le Visage du Christ pour recevoir un soufflet, de n'importe quelle main. Autrement, la claque ne poiu*rait jamais l'atteindre et resterait suspendue, dans l'intervalle des planètes, pendant les siècles des siècles, jusqu'à ce qu'elle eût rencontré la Face qui pardonne...
M Le chagrin et l'indignation, parfaitement nobles, qui vous retournent le cœur, au spectacle des canailleries dégoûtantes dont vous me parlez, vous deviendraient un équilibre, si, vous souvenant habituellement des réalités profondes, vous pensiez à l'immensité de ce Pardon. Les gens qui tuent ou qui font souffrir, ceux qui dégradent ou qui déshonorent, en quelque manière que ce soit, l'œuvre divine et qui, par conséquent, ne peuvent pas savoir ce qu'ils font, sont euxmêmes dans une si horrible misère, qu'il a fallu que Jésus mourant les insérât dans le testament de sa Passion, pour qu'ils obtinssent miséricorde.
» Relevez donc votre âme par la contemplation des choses qui ne se voient pas. Soyez un homme de prière et vous serez un homme de paix, un homme vivant dans la paix. Dites-vous bien, je vous en supplie, que tout n'est qu'apparence, que tout n'est que symbole, même la douleur la plus déchirante. Nous sommes des dormants qui crient dans leur sommeil. Nous ne pouvons jamais savoir si telle
chose qui nous afflige n*est pas le principe secret <le notre joie ultérieure. Nous voyous actuelleioant, dit saint Paul, per spéculum in cenigmate, à la lettre : « en énigme par le moyen d*un miroir «>, et nous ne pouvons, pas voir autrement, avant la venue de Celui qui est tout en feu et qui doit nous enseigner toutes choses. Jusque-là nous n'avons que Tobéissance, l'amoureuse obéissance qui nous restitue, sur la terre, le paradis perdu par la désobéissance.
» Vous le voyez, mon très-cher Henry, j'essaie de vous dire «* quelque chose », ainsi que vous me l'avez demandé, sans trop savoir si j'y parviens. Mais je fais ce que je peux, en vérité, tout ce que je peux, car je suis moi-même un homme souffrant et pauvre. Je me tiens pour honoré^ — acceptez cela simplement, comme je vous le donne, — je me tiens pour honoré et fevorisé fort au delà de mes mérites, d'avoir été choisi pour opérer quelque bien dans une âme telle que la vôtre. Il n'y a rien de plus haut qu'une âme. En ce sens, je suis votre serviteur avant d'être votre ami, et le don que vous me &ites de votre affection est une aumône dont vous ignorez le prix.
» Je savais bien ce que la paternité ferait en vous. Avant d'être père moi-même, je comprenais mai l'Oraison dominicale. Pater noster. . . Quand ma petite fille me parle, il me semble que mon règne aiTive... Vous sentirez cela.
»» Notre vie est toujours douloureuse, impossible même, et ressemble à un miracle continuel. Nous n'y comprenons rien, et personne n'y comprendrait rien.
n a fallu passer par des angoisses inânies. Mais nous nous tenons dans la main de Dieu, dans le creux de Sa Main, et il nous garde.
•• Votre LÉON Bloy.
» P. S. Pas de nouvelles de Tailhade. Qu'importe ce fantôme ? Il peut vous être utile d'apprendre que de Gourmont et la vieille personne que vous savez, ont fait les plus grands efforts auprès de Vallette pour qu'il ne publiât plus rien de moi. Je ne me souviens pourtant pas de les avoir offensés. Gomme ils sentent le besoin de se venger de la Langue de Dieu ! n
4. — Apparition des Histoires désobligeantes, enfin ! Il y a bien six mois que j'ai livré le manuscrit. Ce nouveau rayon de ma gloire éclaire un homme sans le sou.
Emprunté trente francs à un père capucin qui me parle de Zola et de son livre ignoble sur Lourdes. On ne touche pas impunément à Marie. Il y a des exemples de profanateurs du Corps du Christ qui sont devenus des saints. Jésus souffre tout, pardonne tout. Celui qui lui a percé le Cœur est sur les autels. Mais il ne veut pas qu'on touche à sa Mère, ni à sa Croix, ni à son Vicaire, ni aux Reliques de ses Saints, et la situation de Zola est certainement épouvantable. (1)
(1) Voir plus haut, page 307. — Quand ce livre paraîtra, Emile Zola vivra-t-il encore? Il faudrait un peu plus que de
Exécuté chez Dentu, cette fameuse corvée du «service de presse» qui consiste, pour moi, à faire envoyer mes livres à mes créanciers, pour économiser mes propres exemplaires. Je ne m'épuise pas, d'ailleurs, eh dédicaces. Banalité surprenante.
6. — Tacite et Néron. Le rôle de ce dernier semble exceptionnel. Il existe une prophétie sybilline mentionnée par Lactance : Matricidam profugum a finibus esse uenturum, etc., qui Ait appliquée à Néron, dont le lieu de sépulture est ignoré. On croyait, parmi les chrétiens d'alors, que ce personnage avait été caché, tenu en réserve pour reparaître à la fin, devant être le précurseur de TAntechrist. Les bafouillages du gros Ernest sur cette matière sont à dégoûter du néant.
Il est étrange, après tout, que la plénière abomination des persécuteurs ait été mise sur cette seule tète, quand on songe à tant d'autres bour-
raadace pour le présumer. Le pontife du Naturalisme, immolé, déchiqueté et traîné dans les excréments, sous un prétemte quelconque, par la belle jeunesse qu'il engendra, n'est-ce pas le rêve le plus plausible et le plus consolant ?
La déconfiture de l'abominable goujat aura été, du moins, l'occasion de vérifier, une fois de plus, l'abjection merveilleuse de toute la presse, à plat ventre, hier, devant le tirage à cent cinquante mille du romancier, et jetant, aujourd'hui, des torrents d'ordures à la face du condamné.
(U février 1898),
reaux de TEglise naissante qui ne furent pas moins atroces. Il est vrai que Néron fit mettre à mort saint Pierre et saint Paul et que, dans un sens, le supplice de ces deux Apôtres continue toujours.