‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 77 sur 109 · A Henry de Groux · texte numérisé non relu

A Henry de Groux

« Mon cher Henry,... Votre lettre manquait de simplicité. Votts vous regardiez votes-même^ avec beaucoup d'attention ; vous feisiez, — ô de Groux, — vous faisiez de la psychologie^ et, par conséquent, c'était mauvais, pour ne rien dire de plus.

» Poiu* Tamour de Dieu, cher ami, laissez les analyses aux chameaux puants dont c'est le métier, et mettez-vous à genoux, simplement, pour entendre chanter votre cœur. Vous êtes si bien dans cette posture !

f» Quelle rage aviez-vous de me contredire? J'ai écrit, publié, une fois de plus, qu'Henry de Groux est un grand artiste, « le plus grand t> peut-être. Eh I bien, après? S'il me plait, à moi, de parler ainsi de vous, m'en contesterez-vous le droit? Et si je ne vois

pas le moyen de parler autrement, faudra-t-il que je renonce à Tusage de la parole ou de récriture?

» Ahl cà, est-ce que le séjour en province vous détériore au point de croire qu'on devient un grand artiste, et que ce titre ne peut être valablement décerné qu'aux individus qui ont produit des œuvres d'un certain confort ou de dimensions prévues ?

f> Celui qui n'est pas le plus grand artiste du monde avant d'avoir tracé une ligne, ne le deviendra jamais. On ne devient rien, pas même un imbécile, pas mêmeun porc. On naît grand artiste comme on naît saint,, comme on naît n'importe quoi, et l'éducation n'est qu'un discernement. Rien de plus. Il n'est pas permis à César de têter comme les autres hommes.

n Mais j'espère que vous êtes remis déjà de cette attaque de lieux communs et que vous me croirez désormais.

» Je suis heureux du bon effet sur vous de mon nouveau livre, lequel, vraisemblablement, sera étouffé comme les autres, mieux que les autres, s'il leur est jugé supérieur, n'en doutons pas. J'en arrive, d'ailleurs, à ne plus même souflHr de cette injustice. Je trouve tout simple que Bourget, par exemple, soit vêtu de gloire et ruisselant d'or, — cependant que je suis regardé comme une crapule.

» L'exemple de Remy de Gourmont ne prouve-t-il pas que nul, parmi les gens qui écrivent, ne doit m'épouser? Qui donc, mieux que celui-là, savait combien est fausse ma légende? Qui^ mieux que lui, pouvait savoir combien il est vrai que je suis un artiste.

et avec quelle iniquité merveilleuse je fus toujours privé do mon salaire, opprimé par la multitude des lâches ou des imbéciles, jusqu'à en mourir ?

» Noblement, il a grossi de son unité le nombre de ces derniers. Mais qu'il prenne garde. «Te dis les mots que je veiuCf quand je veux, au moment calculé par moi, et c'est un jeu où je passe pour avoir gagné mes contemporains. Il serait humain de le lui rappeler.

f Et je ferme ici ma lettre. Nous sommes extrêmement malheureux. Hier, je n'aurais pu vous écrire, faute de trois sous. La détresse est infernale et recommence tous les jours. On meurt lentement de misère, en attendant l'heure où on ne pourra même plus mourir, puisque ce serait encore une manière d'être.

»• Cela, c'est le point de vue simplement humain, celui que nous méprisons. L'autre, c'est d'attendre et de croire, quand même, fussions-nous à l'agonie. Nous faisons ce que nous pouvons. Mais chaque instant doit être arraché au désespoir.

» Votre LÉON Bloy. w

La Nécessité et la Liberté sont identiques — en Dieu. La Nécessité de Dieu, c'est sa Gloire.

10. — L'historien d'Hello a demandé au Mercure et réglé d'avance trois exemplaires de ma brochure : Ici on assassine les grands hommes^ <c bien que, dit-il, piteusement, j'aie déjà payé assez cher, étant la victime de Léon Bloy ». 11 serait amusant que ces exemplaires fussent destinés à

des journalistes de Lyon qui auraient entrepris mon carnage.

Loi. Quand il ne reste plus que vingt sous dans une maison, c'est presque toujours une pièce du Pape. Occasion, pour les pauvres diables, de maudire le Vicaire de Jésus-Christ.

14. — Ce matin, à la messe, j'ai eu, un instant, ridée d'offrir ma pièce du Pape au chaisier, pour voir s'il la refuserait. La crainte de désoler quelque dévote riche, à laquelle il l'aurait immédiatement faufilée, m'a retenu.

— Il n'y a rien à faire avec vous, m'a dit une dame, vous marchez dans l'Absolu.

— Dans quoi voulez-vous donc que je marche ? ai-je répondu.

là. — Réveillé, au milieu de la nuit, par le carillon des Basiliques du Ciel. . .

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