A Louis Montchal, dédicataire du Désespéré
(* Mon cher Louis, Je profite, en toute hâte, de quelques sous qui m'arrivent pour te renvoyer ton manuscrit, dont je n*ai pu rien faire et que j'ai gardé beaucoup trop longtemps, je l'avoue.
«t II est tout à fait incontestable que j*ai paru t'ouhlier. Qu'est-ce que cela prouve, sinon que je suis très-malheureux et que la souffrance me fait silencieux? Depuis dix ans, le dédicataire du Désespéré doit connaître son Léon Bloy.
» Tes lettres et celles de M™* X. m'ont assez appris, m'ont assez montré votre enfer. C'est une chose vraiment plus mystérieuse que vous ne paraissez le croire, l'un et l'autre, que la persistance et la
durée de notre mauvaise fortune. Depuis 85, nous n'échangeons que des lamentations ou des confidences douloureuses, à moins que, lassés de nous affliger réciproquement, nous ne gardions un morne silence.
^ Rien ne nous a réussi de ce que nous avons entrepris pour surmonter la misère. Elle s'est, au contraire, aggravée, hélas !
f» Plût à Dieu, cependant, chers amis, que vous fussiez aussi peu abattus que moi ! Plus je souflre et moins je me désespère. Aucune avanie ne me jette par terre, aucun écueil ne me fait sombrer, aucun marteau ne m'écrase. Je suis indémolissable.
n Combien de fois ne vous ai-je pas écrit que j'espérais tout, que j'attendais tout, fût-ce au fond du gouffre, du plus bas et du plus horrible goufire ! Je vous l'aurais écrit plus souvent, si j'avais toiyours eu les 25 centimes d'un timbre postal, car je n'ai, en vérité, aucune autre diose à dire.
» Ma très-profonde et très-inébranlable comiction, c'est que je suis résef^é pour être le témoin de Dieu, l'ami très^ûr du Dieu des pauvres et des opprimés, lorsque l'heure sera venue, et que rien ne prévaudra contre cet appel. J'ai l'incomparable et miraculeux honneur d'être nécessaire à Celui qui n'a besoin de personne, et j'ai été salé de douleur pour un long voyage.
» La littérature, pour laquelle je ne vis pas et qui n'est pas mon objet, m'apparaît, depuis longtemps, comme un instrument quelconque de mon supplice, en attendant que vienne mon jour. Mais la forme spéciale.
l'aspect voulu, l'espèce essentielle de ma tribulation, c'est la Misère.
M Tu ne sais pas, Louis, et tu ne peux pas deviner combien cette misère a été parfaite. Comment auraisje pu te la faire comprendre, puisque tu n'as Jamais su pénétrer dans l'Absolu qui est ma demeure? Assurément tu es celui de tous les hommes que j'ai le plus aimé. Je n'en ai pas vu d'autre à qui dédier l'eflroyable poëme de désolation et d'amour qui se nomme le Désespéré. Mais pourquoi faut-il que Je n'aie Jamais pu tirer ton âme dans ma lumière, et qu'il y ait entre nous de tels abîmes?
» C'est effi*ayant^ mon cher Louis, de penser que nous n'avons rien à nous dire. » Tu as toujours raison », m'écrivais-tu, il y a quelques jours à peine. Sous cette forme ou une autre, voilà tout à l'heure dix ans que tu m'approuves avec la même énergie, sans avoir, une seule fois, essayé de t'enquérir de mon principe et de mon Dieu. N'est-ce pas incompré-* hensible et désolant?
«• J'avais du pain pour toi et tu n'en as pas voulu. Tu n'as même pas paru t'en apercevoir. J'étais tellement désigné pour t'entramer dans l'orbe immense de la Contemplation, de la Joie supérieure 1 Qui sait même si les tourments affi*eux qui nous sont venus des hommes et des choses, n'eussent pas été rendus impossible? Car je sais, d'une science certaine, que tout ce qu'on demande vraiment finit par être obtenu et que la paix est le patrimoine des hommes de bonne volonté.
y> Pour parler net, il y a plusieurs aimées que tu devrais être catholique avec moi. M'ayant rencontré, ayant trouvé l'homme de certitude et d'équilibre que, tant de fois, tu déclaras être » Tunique », tu n'avais absolument qu'à le suivre, en te configurant à lui. Il fallait renoncer généreusement à tes préjugés d'atnour ou de haine, ne rien garder pour toi, donner tout ton cœur, te faire semblable à un en&nt et devenir mon disciple. Nous aurions hiflniment moins souffert, l'un et l'autre, et j'aurais donné un but précis à ta merveilleuse activité qui n'en a pas, qui n'en a Jamais eu, tu le reconnais toi-même.
« Dans une de tes lettres antérieures, tu me parlais de ton dessein d'écrire un livre sur Genève. Je n'ai pas eu le courage de répondre à cette lettre qui m'affligea profondément. Le livre sur Genève ne doit et ne peut être lait que par mot, et tu n'ignores pas que c'est un de mes projets les plus chers. Ce projet serait déjà exécuté, si Je n'étais pas un indigent.
» Rappelle-toi ce que Je t'ai écrit tant de fois
Documenté comme Je puis l'être, je voudrais que ce livre fut le plus terrible du monde. Mais Je prendrais la chose d'infiniment haut, comme il convient de la prendre.
» Genève est autre pour moi que pour toi. Ce n'est pas une ville où on m'a personnellement offensé. Ce n'est pas non plus une ville où foisonnent exclusivement les hypocrites, qui pullulent non moins ailleurs, en Angleterre, par exemple, ou en Allemagne, pour ne rien dire de la France. Ce sont là .tes points de vue.
9> Pour moi, Genève est la viHft basse du monde, la Cité infâme parmi les infâmes. Dico vabis, quia Sodomis in die illa remissitcs erit^ quam illi civitati. C'est le foyer de la cafardise et ^ Tégoïsme âmgeux du monde moderne, depuis trois cents ans, et c'est là ce que je veux montrer.
« Tel est le point de vue de TEglise. Il ftyt être catholique pour une telle besogne, il le faut absolument. Mais il est indispensable que ce soit fait d'une manière définitive. Pour cela ma plume est nécessaire et non pas la tienne, et tu serais criminel de me déflorer un pareil sujet.
» Voilà, mon cher Louis, ce que j'avais à te dire sur ce point. Tu aurais cessé d*ètre le <• frère d'élection », si ces remarques ou réprimandes te révoltaient.
n Me croiras-tu, mon ami, si je te dis que je souffrirais volontiers pour que tu partageasses ma foi et mon espérance? pour que tu priasses avec moi? Mon espérance, hélas I Je suis sans aucun moyen, non seulement de te la faire épouser, mais de te la flEdre comprendre, puisque je serais forcé de parler un langage surnaturel à un homme qui n'a ou ne veut avoir que des vues simplement humaines.
•• Elle est sublime, pourtant, ma chère espérance, et sa plus grande beauté, c'est d'être invincible. A la grâce de Dieu donc, mon très-cher Louis.
» LÉON Bloy. »
17. — J'empêche un malheureuiL de se tuer ce soir. Je l'intéresse à la vie, en lui offrant le
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spectacle de mon déménagement qui aura lieu demain.
18. — Déménagement noir et installation au fond de Timpasse Cœur de Yey, à Montrouge, dans un pavillon sinistre, épouvantable. Le malheureux d'hier est venu nous aider. Quelle présence que celle de ce condamné à mort par lui-même, vacillant déjà, mais si faiblement, du côté de la vie et de la lumière I
26. — Réveillé, à 4 h. environ, par les cris terribles de Jeanne, je me précipite pour assister au dernier soupir de notre fils André. Moment effroyable. Nouvel épisode à mon effroyable vie!... (1).
27. — (c ... Jamais mère et enfant, jamais époux ne se retrouvèrent avec une extase d*amour com-
(1) Les incidents qui précédèrent cette mort et les circonstances horribles qui raccompagnèrent et la suivirent, ont été racontés dans la Femme pauwe. On ne recommence pas un tel effort. C'est assez et trop d'une fois. Donc, silence.
Je tiens seulement à désigner par son nom le médecin des morts, — resté anonyme dans ce yéridique roman -* crétin verruqueux et molestateur, dont le goujatisme sans pareil aggrava si diaboliquement notre chagrin. Ce docteur à gifles se nomme Lecoq et continue, paraît-il, ses farces à Montrouge, sans que rien puisse expliquer la miraculeuse patience de toute une population qui ne Ta pas encore assommé et traîné dans les ordures.
parable à celle du corps et de rame du juste se réunissant. » Père Faber. Aspects de la mort.
28. — Enterrement... Me autem propter innocentiam suscepisti : Et confirmasti me in conspectu tuo in œternum. ... Fac nosy Domine^ in Paradiso cum beatis parvulis perenniter sociari.
— Tout ce que j'avais de plus précieux, je l'ai offert pour vous, ai-je dit au désespéré qui voulait se tuer, quelques jours auparavant. Voici, mon Dieu, ce petit corps déplorable. Je vous l'offre pour que ce malheureux homme vous connaisse. Je vous l'offre d'un cœur brisé, et je ne peux rien faire de plus, en vérité!
30. — Puanteur horrible de notre maison. Nous en sommes à nous demander si ce tabernacle de douleur et de misère, qui paraît avoir déjà tué l'un de nos deux enfants, n'est pas maléficié, de toutes manières, par la présence de quelque relique affreuse...
3. — Exégèse des Lieux Communs. — « L'occasion fait le larron ». Le Larron se nomme Dismas, et l'Occasion, c'est Jésus mourant. A solis ortu usque ad occasum. «L'intérêt de la vie», autre lieu commun. Qu'est-ce que cela? C'est la Présence de Jésus. Interest vita. Dans l'Evangile de saint Jean, Jésus déclare que c'est lui-même qui est la Vie-
4. — Parcouru avec dégoût les journaux du matin, relatant le triomphe de Rochefort, qui vient de rentrer à Paris, aux acclamations d'une sale multitude. Paul Adam lui-même applaudit à la victoire du vieux chienlit. Honte des hontes et pressentiment de la fin des fins.
Au Prince Alexandre Ourousof, à Moscou :
M Cher ami, Voici ma nouvelle adresse... J'ai dû quitter, le mois dernier, un appartement convenable
pour mlnstaller dans un tout petit pavillon glacé et insalubre, habitable seulement en été. Ce déménagement a coûté la vie au plus Jeune de mes deux en&nts, frappé à mort dès le premier jour. L'effroyable humidité du lieu a immédiatement saisi ce pauvre être déjà souffrant, que nous n'avons pu réchauffer, sans doute, comme il l'aurait fallu, et, une semaine plus tard, le 26 janvier, il expirait dans nos bi'as, à 4 heures du matin. Je pense, mon ami, que le simple énoncé de cet événement doit me dispenser de phrases et de commentaires.
n C'est un noir chapitre de plus à ma vie noire, et la douleur d'un homme tel que moi doit être pudique. J'ai pu trouver l'argent des funérailles. De quoi me plaindrais-je ?
>» Les • Cochons », ne pouvant m'exterminer, ont réussi, du moins, à tuer mon petit garçon. Grande joie pour eux, s'ils l'apprennent. Mais ils ne savent pas qui je suis^ ni ce que je suis, les sales démons I et que les comptes seront réglés exactement, un certain jour. Votre Léon Bloy. »
6. — Dans la rue. Des goujats s'amusent à flamber des rats dans une cage de fer suspendue au-dessus d'une porte. Ce spectacle désespère Jeanne qui me presse d'intervenir. Ne comprenant pas d'abord, puis hypnotisé, je m'élance enfin au milieu de l'ignoble groupe que je dissipe en un clin d'œil. Cette vision nous a remplis de l'horreur la plus douloureuse. La terre est épouvantable
Ecclésîaste. Frappé de l'expression sub sole^ particulière à ce livre et qu'on y rencontre, mystérieusement, vingt-neuf fois, je m'avise de l'interpréter par sub imagine Solis, et cela me donne une sorte de clef pour pénétrer dans le vestibule de la maison close du Roi de Gloire.
dO. — L'homme que j'ai sauvé du suicide, le mois dernier, — condamné, cette fois, par Dieu, — tombe chez nous, agonisant et dénué, pour s'y regarder mourir. L'installation de ce moribond complète la physionomie démoniaque de notre demeure. Les larves grouillent et les ténèbres ont l'air d'aboyer. Froid atroce, toujours.
13. — Continuation de cette hospitalité. On a obtenu du moribond, homme ignorant et nourri, cinquante ans, d'idées banales, qu'il se confessât hier. Ce soir, il a parlé encore de suicide. Ecrasé de fatigue et forcé de le laisser seul, je me dis que je le trouverai peut-être mort dans son lit, à deux pas de nous, demain matin.
15. — Notre hôte a disparu. Une de ses parentes est venue le chercher. Il ne mourra donc pas chez nous. Mais voici que ce cauchemar est remplacé immédiatement par un autre plus terrible. Notre petite fille bien-aimée, notre Véronique, à son tour, est en danger, dans cette maison où se promènent
les habitants des sépulcres et que nous n'avons pasle moyen de fuir.
17. — En veillant la petite malade, essayé de lire 0' Meara, adaptant au récit des persécutions odieuses dont Napoléon fut victime, la parfaite angoisse de mon propre cœur.
Etonnante médiocrité intellectuelle de Napoléon. Ce grand homme est le père de tous les lieux com* muns du XIX* siècle, et plus ils sont abjects^ plus leur extraction est sensible.
18. — Notre suicidé est mort, hier soir, dans lesbras d'un concierge. Sa dernière parole : — Merci,, monsieur, cette fois, ça y est !
Cet homme, dont le souvenir sera plus que sombre, et qui n'était pas même notre ami, est entré dans le Passé, comme si un gouffre l'eût avalé. Je pourrais croire qu'il est mort depuis vingt siècles, tellement la durée est une illusion.
Notre maison n'est pas seulement puante, noire et glacée, on y reçoit en outre, des impressions telles qu'on la pourrait croire visitée. — Attendons-nous à tout ! me dit ma femme. Moi-même, je me détraque, et j'ai l'âme crispée lorsque la nuit tombe.
Nul secours à espérer. Notre médecin refuse d'attester l'évidente insalubrité du lieu; l'adminis-
traiion municipale ne veut pas intervenir; un avo- -cat consulté me décourage et l'immonde propriétaire se tape le ventre. — Torrentem pertrcmsiuit anima nostra : forsitan pertransisset anima nostra aquam intolerabilem.
23. — La plus ruineuse des folies, décidément, c'est de n'être pas un maquereau ou un imbécile.
24. — Toujours cette puanteur horrible, ce fromage de charogne Gela me rappelle les affres de mes hebdomadaires visites au Gil Blas.
Nous sommes indiciblement seuls. Trouverai-je Jamais l'Ami inconnu que j'ai tant cherché?
MARS
1*"'. — Une femme de ménage, admirablement salope, me fait appeler devant le juge de paiiL du XIV* arrondissement, vieux républicain imbécile, comme la plupart des juges de paix.
Autant que je puis voir, toute la fonction de ces magistrats est résumée dans le mot si bête et si lâche de conciliation. Une domestique voleuse réclame ce qui ne lui est pas dû, et le juge mécanique, sans aucun souci d'approfondir quoi que ce soit, sans nul égard pour les plus légitimes présomptions morales, s'applique invariablement à établir une balance, une sorte de mitoyenneté entre la demande injuste et le refus indigné... La sagesse de Salomon serait plutôt onéreuse en de tels emplois.
Certain de l'inutilité d'une résistance et, d'aîl-
leurs, comblé de dégoût, je me laisse dépouiller par ce juge intègre.
9. — Apparition du capitaine Bigand-Kaire, jusqu*à ce jour inconnu de moi. Ce marin m'a lu, parait-il, sur les océans. Puis, il a appris ou deviné que je mourais de misère, et il vient à moi. Projet d'une tombola. Un nombre indéterminé d'artistes, amis ou victimes de cet homme de mer, donneraient des toiles ou des dessins, et le placement, il est vrai, fort hypothétique, de trois ou quatre cents billets, me ferait un viatique pour l'achèvement de la Femme pauvre.
14. — Apprenez, monsieur Léon Bloy, que je suis athée et matérialiste. — Fort bien, cher monsieur, vous me voyez charmé de savoir que je suis en présence d'un imbécile.
La pestilence redouble et la misère ne diminue pas.