A un bienfaiteur
« Mon dier M. S. Je n*ai pas cru avoir le droit de refuser les vingt francs que J'ai reçus de vous, ce matin, cet argent m'étant envoyé par Quelqu'un que vous ne connaissez pas et dont vous n'Mes que le messager, — bienveillant pour moi jusqu^à cette heure. Je veux le croire. Mais, comme Je fus toujours et veux toujours être un homme d'une irréprochable droiture « Je ne pense pas qu'il me soit permis de cacher à
M* Bigand les accusations énormes dont vous le chargez. Il lira donc votre lettre. J'ai horreur de susciter une querelle, surtout entre deux hommes qui m'ont, Tun et l'autre, montré de l'amitié, mais je serais ignoble à mes propres yeux, si j'acceptais que Fun d'eux se prévalût de mon silence pour accabler l'autre. Il est nécessaire que M. Bigand sache au moins ce dont on Taccuse.
» Je l'ai vu avant-hier. Il venait m'apporter une liste de noms d'artistes et d'œuvres d'art recueillies pour moi avec grande fatigue. Sa démarche, évidemment droite et sans nulle ombre d'ambiguïté, avait surtout pour objet de me donner l'espoir d'un résultat prochain et heureux. Sa bonne foi était éclatante comme le jour... Si je pouvais concevoir le moindre soupçon, le contrôle serait trop facile. Que pouvais-je faire, sinon d'admirer le dévouement d'un homme qui n'est plus jeune, qui peut avoir perdu les illusions botes de l'adolescence, qui a, sans doute, quelque droit au repos, et qui se donne bénévolement im pareil souci pour moi ?
M Gardez-vous de croire, cependant, que ces réflexions soient sorties de telle ou telle conversation que j'aurais pu avoir avec M. Bigand. Je n'ai besoin d'au-* cune suggestion extérieure pour penser de la sorte. Il me suffit d'interroger ma conscience. Vous ne devez pas accuser un homme — qu'il soit ou non mon ami^ — d'actes honteux et qui passent pour déshonorants, même chez les canailles, sans fournir immédiatement des preuves. Je ne pourrais, en ce point, vous approu-
ver sans me démentir, puisque vous dites» en propres termes, que je suis « la loyauté même ».
» Je prévois trop que cette lettre va changer les dispositions de votre cœur. L'expérience me dit que j*ai tout à craindre à cet égard, et vous pouvez être sûr que la perte soudaine et inexplicable d'une amitié que je devais croire providentielle, sera parmi les catastrophes les plus bizarres de ma vie. Quoi qu'il en soit, je repousse, dès à présent, avec toute l'énergie de mon &me, votre proposition de me secourir « de quelque manière que ce soit ». Cela, vous en conviendrez, est absolument inacceptable, fussé-je plus malheureux encore que je ne le suis.
s» Je reconnais bien volontiers que, depuis le 25 février, je n'ai vécu que de ce que vous avez donné ou procuré. Mais ne pensez-vous pas que les dédicacestrès-nombreuses que vous tirâtes de moi, et les lettres confidentielles que me dictait ma confiance en vous, et dont vous ferez peut-être un usage peu noble, ne soient une compensation plus que suffisante, — sans parler de Thonneur que vous vous êtes fitit à vousmême, en vous introduisant chez moi, contre ina volonté première, vous le savez bien, abusant ainsi de ma misère qui me forçait à tout CBàontl J'ai reçu quelquefois des secours anonymes d'admirateurs qui me savaient pauvres et ne voulaient pas être payés^ de leurs bienfaits. Evidemment vous n'êtes pas de cette école. » (1)
(1) Telle fût la fin d'une liaison des plus dangereuses. Bn
16. — Le malheureux de Groux nous écrit de- Bruxelles, où il souffre dans son corps et dans son âme, livré à la misère, malade et rongé de soucis. Il a exposé là un tableau qu'il cherche à vendre. S'il ne réussit pa9, il ira le porter à Amsterdam.. Sa situation nous accable. Pourquoi tant de souf-^ frances à une créature si noble? et pourquoi* de telles souffrances dans les ténèbres ? Car nou9 sentons bien, malgré ses protestations, qu'il tient au monde par quelque lien que lui-même ignore, et que c'est l'obstacle dont il meurt. Il nousparle de la prière, il nous affirme qu'il priesouvent. Mais cette vaste confiance en Dieu dont nous subsistons, nous autres, et qui le délivrerait de tant de démarches inutiles, nous sentons bien qu'il ne l'a pas. Nous nous demandons ce qui pourrait humainement le sauver et le sentiment de notre impuissance nous écrase.
En chemin pour consulter, derechef, contre mon propriétaire, le décourageant avocat mentionné plus haut, je me sens tout à coup trèsmisérable, très-désarmé, absolument incapable d'intéresser à ma cause un personnage si impor-
rôponse à cette lettre. Je reçus quelques ordures ôpistolaires, avec d'injurieuses recommandations sur Venveîqppe, et le^ « Mendiant ingrat » Ait délivré de ce bienHaiteur.
tant, et j'y renonce pour me confesser, formant le projet d'écrire. Mais, écrire quoi? Cette confes- 4»ion ne doit-elle pas suffire, ne doit-elle pas être préférée à tout, et ne dois-je pas compter sur Dieu, exclusivement? Mon propriétaire est un fantôme, mon avocat est un fantôme, je suis moimême un fantôme, mais Dieu ne voudra pas que ies opprimés soient confondus.
Excellent effet de ma confession. Je respire Dieu, comme on respire le souffle du ciel par mne porte ouverte.
47. — Ce pauvre Bigand qui a soif de paix, fut mal inspiré, vraiment, lorsqu'il entreprit •d'agir pour moi.
18. — Au XVIII* siècle, une vieille femme légua, par testament, sa fortune à son chat. Ce testament, naturellement, fut annulé par les hommes. Mais Dieu ne l'annula pas. L'acte est demeuré irrévocable^ comme tous les actes humains, et le chat de cette vieille scélérate lui redemandera son héritage, éternellement.