‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 81 sur 109 · A de Groux · texte numérisé non relu

A de Groux

« ...J'accepte. Je ferai des conférences en Belgique. {En principe, je les hais, vous ne l'ignorez pas. Je suis itrop dans l'Absolu pour que le rôle d'un Tailhade me •convienne. Une bombe unique , d'ailleurs, serait tout

à fait insuffisante pour mon apothéose ou mon extermination. Je vaux mieux, n'eslx^ pas? et ma personne invoque de plus « beaux gestes ».

» N'importe, c'est accepté. Je parlerai à vos Belges et je serai insolent, comme il convient de Tétre toujours, quand on est un bon chrétien.

>' Ah ! je n'ai pas à faire le dégoûté I

» Vous me recommandez la violence, Demolder aussi. Quel enfantillage!... Fiez- vous donc un peu plus à moi. Hé ! que diantre voulez-vous que je fasse? Oui, pour Dieu ! que voulez- vous que je fasse, en présence de n'importe qicel publiCj si je ne vocifère pas désobligeamment ?

« Henry, j'ai le cœur percé comme une cible, je sms saturé d'horreur, et le monde m'est infiniment, indiciblement odieux. Si vos chiens veulent des outrages, ils en auront pour leur argent, pour leur sale argent, que jamais ils n'auraient la velléité de purifier, en l'ofifrant gratuitement à un artiste, fut-il le plus grand du monde !

9» Savez-vous ce qui me décide, c'est de savoir que vous serez là près de moi, vous, l'ami vaillant, le seul peut-être parmi ceux qui viendront me regarder souffrir... „ votre Léon Bloy. »

23. — Commencé la lecture d'En Route^ le récent livre de Huysmans, dont Fart pénible me harasse et dont rignorance documentée me lève le cœur.

24. — Continué En Route. Le vrai titre du livre serait : En Panne. Huysmans ressasse des niaise-

ries et des saletés, sans jamais avancer d*un pas. Cependant il découvre le Catholicisme et s'étonne profondément de la trouvaille. Ennui énorme.

L'indigence d'imagination de ce découvreur et le creux de sa cervelle donnent le vertige. Il n'a que des yeux et des oreilles, — dans le sens le plus charnel, bien entendu, — et encore. Quelques pages, il est vrai, relatives à ses confessions ou communions, peuvent toucher, mais c'est une force étrangère à lui, et on voit si bien la trace de certaines lectures ! En somme, compilation identique aux compilations antérieures, mais infiniment plus ennuyeuse. Rien n'est exaspérant comme de voir cet homme s'examiner, en quatre cent cinquante pages, au moyen d'un microscope acheté la veille, et dont il ne sait même pas se servir.

Simple trait profondément caractéristique. Dans En Route, les enfants, haïs et méprisés, comme dans tous les livres antérieurs, sont invariablement appelés gosses. Que penser de ceci : l'apologie du Catholicisme entreprise par un écrivain dont l'instinct a toujours été d'avilir ?

25. — Achevé En Route. Que ne suis-je encore l'ami de Huysmans ! Je lui donnerais un précieux conseil.

Après Là-Bas et En Route, pourquoi n'intitulerait-il pas ainsi son prochain tome : En Haut! Tout le monde DESCEND?

27. — Epuisement et langueur. Décidément la jeunesse est bien défunte, — la pauvre jeunesse qui fut mienne^ mais qui me parait avoir appartenu à un autre et dont je n'ai jamais pu jouir, même en offensant Dieu.

30. — Quelqu'un me parle de la haine universelle dont je suis l'objet. Combien de fois ai-je entendu cela! Cette haine semble faire partie des devoirs du citoyen. Elle est injustifiable et mystérieuse, en ce sens qu'elle est épousée par des êtres qui ne me connaissent pas, dont je n'entendis jamais parler et à qui je n'ai pu faire aucun mal. Je suis donc un personnage bien étonnant !

31. — Dimanche de la Passion et dernier jour de mars très-pâle, neutre comme la Belgique.

Lettre d'un nommé William Picard, écrivant au nom delà Société anonyme «l'Art», de Bruxelles. En accomplissement de promesses éblouissantes, on m'offre cent cinquante francs pour une conférence unique, voyage compris. Si ma conférence attirait cinq cents auditeurs à quarante sous, ce serait le même prix, évidemment. Bonne affaire pour les anonymes.

d50 LE MENDIANT INGRAT

Réponse :

« Messieurs les Anonymes, J'estime que votre oATre

de cent cinquante francs I voyage compris !II à un

écrivain qu'on suppose vaincu par la misère, est

insultante pour cet écrivain et déshonorante pour

la Belgique.

w LÉON Bloy. w

Voici Texorde, heureusement conservé, de cette conférence qui eût été une si belle tentative de déniusèlement littéraire :

Mesdames, Messieurs,

Je commence, naturellement, par solUciter votre malveillance. Il est trop évident que le comble de l'injustice et du ridicule serait de couvrir d'applaudissements ou d'étouffer sous les fleurs, mi écrivain, supposé grand, que les journalistes ont vomi.

Vous sentez bien qu'il serait monstrueux de me priver ainsi du salaire de mes efforts et que vous ne pourriez m'infliger l'affront d'une bienvenue, sans violer outrageusement les saintes lois de la plus élémentaire hospitalité.

J'^goute que ce serait une trahison et une lâcheté sans nom.

Eh quoi ! Depuis quinze ans, j'aurais travaillé nuit et jour, à me rendre insupportable à tous mes contemporains ; j'aurais crevé de misère pendant les trois lustres les plus beaux de ma vie très-chienne ; j'aurais enduré la faim, la soif, la nudité, le froid

excessif, la chaleur extrême, les hargneuses réclamations de propriétaires innombrables dont je suis devenu répouvante.

Et qu'esta» que cela? Juste ciel I J'aurais entendu sangloter, j'aurais vu mourir des êtres chers, enveloppés dans mon destin; je me serais moi-même arraché le cœur avec des griffes ou des tenailles, pour qu'un jour, ô Dieu tout-puissant I pour qu'un certain jour, des citoyens belges m'attirassent dans le traquenard de leur courtoisie I pour qu'étant au milieu d'eux, j'aperçusse, autour de moi, des visages sympathiques, des mains tendues, des cœurs ouverts!...

Se pourrait-il que vous abusassiez à ce point de ma confiance I Quelle chute alors I et que deviendrait ce beau rêve de toute ma vie d'être le crachoir des malédictions de Tunivers? d'être vêtu, comme d'un manteau lumineux, du mépris infiniment agréable des honnêtes gens? de ne recevoir jamais que de salopes injures ou de crapuleux défis? de pardtre enfin la plus basse crotte du décrottoir littéraire et de croupir glorieusement dans les déjections des plus limoneux pourceaux du journalisme?

désirable, voluptueuse et rafraîchissante ignominie ! Fontaine de délices vers laquelle doit soupirer tout artiste fierl ne m'en privez pas, messieurs, je vous en supplie. Lancez-moi quelques excréments, quelques valides excréments sortis du cœur. Fortifiezvous à la pensée que j'ai l'ambition de vous déplaire et laissez-moi l'espérance d'y parvenir.

J'ai formé le dessein de vous entretenir d'un indi-

vidu lamentable dont les infortunes vous dégoûteront, j'en suis persuadé.

Il se nomme Caïn Marchenoir. Nous n'avons qu'un cœur et qu'une âme, et je suis, après Dieu, son unique ami. C'est un écrivain des plus obscurs. Il est ignoré des dames et ne peut être lu avec fruit que par un petit nombre d'incendiaires.

Quand je dis qu'il est obscur, c'est par indigence de vocables. Il est au centre de l'obscurité, au plus profond d'une caverne noire. Les rares nyctalopes qui ont visité ce solitaire, n'ont pu s'approcher do lui qu'en tâtonnant et sont revenus découragés. Moi-même qui l'ai tant pratiqué, j'avoue le connaître mal; cependant notre commerce ayant été des plus assidus, des plus intimes, j'ose me flatter de vous servir quelques références de première main sur ce personnage énigmatique.

Ah I c'est une entreprise carabinée, je l'avoue, et d'une exécution d'autant moins facile que je me suis interdit sévèrement de compter sur l'intelligence ou la longanimité de mes auditeurs.

Il est vrai que je ne suis pas ici pour m'amuser. Jugez vous-mêmes I

D'une part, je suis forcé de manquer de respect — oh ! mais absolument — à tout un lot de mufles notoires, généralement honorés dans tous les pays du monde. Voyons, vous n'attendez pas, je suppose, étant donné surtout le siyet de ma conférence, que je vous parle d'une manière afiëctueuse des cochons de plume dont vous faites, sans doute, vos délices, et que les

plus gras d'entre vous, — indubitablement, — sont accoutumés à regarder comme d'inégalables écrivains : les Daudet, les Bourget, les Zola, les Maupassant et la nauséeuse racaille des imitateurs ou thuriféraires. Il est trop clair qu'une expression quelconque de mes sentiments, à l'égard de ces masturbateurs adorés, ne pourra jamais que désobliger un auditoire d'où n'auront pas été soigneusement extirpés les capitalistes ou les négociants.

D'autre part, je suis malheureusement atteint d'une infirmité, d'un sorte de goitre infâme. Je crois en Dieu, comme Marchenoir, et je suis catholique jusqu'à la pointe des cheveux, comme lui encore. Vous me voyez installé, non moins que lui, dans l'intolérance absolue. Pour tout dire en un mot, nous estimons, l'un et l'autre, que l'Inquisition fut parcimonieuse de supplices et que la véritable charité apostolique est, avant tout, dans l'abondance et la qualité des massacres.

Cela nettement et insolemment posé, j'arrive à mon personnage Etc., etc.

AVRIL

3. — Donné à Bigand un exemplaire de Sueur de Sang. Dédicace : « à Edmond Bigand-Kaire que m'envoya, dans son Agonie, l'Adorable qui a sué le sang pour tous »; et un de mes rarissimes Cochons sur papier de Hollande : « Cupiebat implere uentrem suum de siliquis quas porci mauducabant : et nemo illi dabat. Léon Bloy d'après saint Luc. »

8. — Léon Bloy ?... Connais pas ! Belle réponse d'Alphonse Daudet à qui on parlait de moi chez des millionnaires.

12. — Vendredi Saint. Domine, mémento met, cum veneris in regnum tuum. Ces paroles du Voleur ne sont-elles pas le type excellent de la prière douloureuse et spontanément exaucée ?

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