‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 82 sur 109 · Un pauvre diable de protestant me disait · texte numérisé non relu

Un pauvre diable de protestant me disait

il y a quelques jours, après combien d'autres, qu'on voyait en moi beaucoup de haine. Les paroles de cet homme, d'ailleurs bienveillant, me sont revenues, ce matin, je ne sais pourquoi. Oui, c'est vrai, je suis plein de haine depuis mon enfance, et nul n'a aimé les autres hommes plus naïvement que je n'ai fait. Mais j'ai abhorré les choses, les institutions, les lois du monde. J'ai haï le Monde infiniment, et les expériences de ma vie n'ont servi qu'à exaspérer cette passion. Qui donc, même parmi les chrétiens, pourrait comprendre cela ?

Attendu des lettres consolantes qui n'arrivent pas. Jeanne m'a demandé si, parmi les souffrances prophétiques et figuratives dont il est parlé dans l'Ecriture, j'ai remarqué le Silence, — ce terrible et torturant silence des amis, dont j'ai tant souffert. 11 est singulier que je n'aie jamais songé à faire cette recherche.

14. — Pâques. J'ai froid jusqu'au centre de l'âme et je suis aussi près que possible du désespoir. Tel est, sur moi, l'effet de cette grande fête. Le dimanche de Pâques m'est ordinairement douloureux, quelquefois terrible. Impossible de cacher ma détresse, qui s'exprime à peu près ainsi : — Je ne parviens pas à sentir la joie de la Résurrection, parce que la Résurrection, pour

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moi, n*arrive jamais. Je vois toujours Jésus en agonie, Jésus en croix, et je ne peux le voir autrement.

Puis, ce matin, je me suis trop rappelé le passé, déjà si lointain (1879-1882) et, tout de même, si vivant encore, où je voyais la véritable Véronique, en larmes et déchirée par les tigres de la compassion^ devant Timage de Jésus livré à ses tourmenteurs... Ck)mment remonter de ce gouffre?.... Ce recommencement perpétuel de TAnnée ecclésiastique, toujours la même, sans que jamais le Seigneur éclate !...

Non venit regnum Dei cum observalione. Je le sais bien. Mais, parce que ce Règne ne doit être accompagné d'aucun signe, est-ce à dire qu'il faut l'attendre éternellement?

15. — Mot de ma chère Jeanne : — On assure volontiers que les gens sans Dieu souffrent plus que les autres. Ce doit être un lieu commun.

Il me semble, au contraire, que la souffrance profonde ne peut être connue que des amis de Dieu.

16. — N'ayant pu payer mon terme, à la minute, le propriétaire, sordide brocanteur de vieux pantalons, me décerne un commandement.

Aperçu, dans le jardin, l'abjecte figure de ce drôle.

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Dieu ! quelle face de bas mercanti, quelle devanture de sale manant aux joues rosesy comme les fesses d'un cochon ! 11 reste là, sous nos yeux, pérorant, une ou deux heures, avec ses ouvriers, et je ne saurais dire ce que me fait souffrir ce voisinage. Etre ce que je suis et me sentir opprimé parce misérable d'entre les ignobles, qui triomphe de ma détresse, après avoir procuré la mort de ïnon enfant!...

20. — Envoi d'un de mes Cochons au vieux Marcellin Desboutin. Dédicace: « Dœmones rogabant eum dicentes : Mitte nos in gregemporcorum. Et ait illis : Ite. S. Malth. VIII ».

25. — Fête de saint Marc. J'espère beaucoup de cet évangéliste qui a dit que Jésus « était avec les bêtes ». Je dis à ma petite Véronique : — C'est aujourd'hui la fête de saint Marc, et c'est le petit papa qui est le lion de saint Marc! La chère enfant écoute cela avec son beau sourire lumineux.

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