A un ami de Bruxelles
« Cher Monsieur, Une fois de plus, j'ai recours à votre obligeance. V Argus de la Presse m'informe, par le communiqué d'un sommaire, que Durendal{\), sorte de revue catholique publiée à Bruxelles, vient d'offrir à son public une tartine intitulée : « Léon Bloy le misérable », par Fol Demade.
» Il est, certes, peu probable que ce pauvre Demade qui s'est donné tant de peine pour s*élever jusqu'au niveau intellectuel d'un Charles Buet, ait enrichi do quelque trouvaille, en cette occasion, mon cliché fameux.
» Il a dû, très-assurément, resucer, après tant d'autres, les coïonnades vétustés qui forment, depuis quinze ans, la légende Bloy.
» Je ne m'en occuperais donc pas autrement et je me garderais bien de vous en écrire, — la vie, d'ailleurs, étant fort courte, — si je ne supposais, gratuitement peut-être, que ce bon Demade, incapable de désobliger une mouche, a dû être, en la circonstance, le porte-plume d'une certaine dame que je soupçonne d'avoir abusé de son innocence.
•» Je voudrais donc vérifier moi-même et je vous prie de m'envoyer, le plus tôt possible, Durendal(V.l).
f» Votre LÉON Bloy. «
30. — Idée de Jeanne. — Le Prêtre est caché dans rhomme, de même que Jésus est caché dans le pauvre.
MAI
2. — Lecture de la Vie de saint Antoine de Padoue, par le Père de Chérancé. Il faut vraiment aimer les saints pour avaler des livres si médiocres ! — Il semble, ai-je dit à Jeanne, que les supérieurs ecclésiastiques et les Chefs d'ordres devraient implorer à genoux des écrivains artistes pour écrire et populariser, dans le monde, la vie des saints....
 la réflexion, cette plainte n'est pas digne de moi. Fauteur du Fou, dans le Brelan d'Excommuniés. Car, voici le mystère : Jésus n'a vaincu le monde qu' « en espérance », et il est le Pauvre. Les magnificences de l'Art ne lui conviennent pas. La littérature pouilleuse des livres de dévotion, dont il est forcé de se contenter, jusqu'à la venue du Vagabond, est, par conséquent, une sorte de
langue misérable, ignominieuse, divinement appropriée à sa condition ; que dis-je ? une langue réservée^ occulte, accessible seulement au petit nombre, insupportable au monde superbe qui ne peut être purifié que dans les fournaises du Consolateur.
— Cette langue, ajoute Jeanne, est la parfaite pauvreté. Aussitôt qu'on sort de cette langue, on tombe nécessairement dans les gouffres sombres ou lumineux du Paraclet, et on lui appartient comme une proie.
3. — Tirage de la tombola organisée, à mon profit, par le terrible capitaine Bigand.
On congédie le personnage le plus étrange que j'aie jamais rencontré, chasseur d'héritages et d'héritières, qui me persécute, depuis quelques jours, pour que j'utilise mon éloquence à lui ramener une récalcitrante fiancée, deux ou trois CENTS fois millionnaire. C'est à donner le vertige de songer qu'on s'adresse à moi pour une pareille négociation! Il est inconcevable que notre porte ait pu être ouverte, une seule heure, à cet aventurier qui fait entrer dans notre maison l'abomination du Monde.
... Terram tenebrosam et opertam mortis caligine: terram miseriœ et tenebrarum, ubi
umbra mortis, et nullus ordo, sed sempiternus horror inhabitat.
Voilà FAbsolu, voilà le Royaume du Prince de ce Monde, qui est aussi Prince des Ténèbres. Per signum Crucis, libéra nos, Domine.
4. — La plus belle des loteries est celle que prophétisa David : Super vestem meam misenint sortent.
La mienne est moins rédemptrice. Les plus pressantes dettes payées, il nous restera peu ou rien, et nous ne pourrons même pas fuir notre maison affreuse.
Les pièces les plus importantes ont été gagnées par des inconnus ou des indifférents. Une vieille millionnaire athée, qui n'avait déboursé que vingtcinq francs, a raflé deux dessins remarquables dont Tun, de Charles Maurin, vaut environ, vingt fois sa mise. Vertu récompensée. C'est la loi des jeux prétendus de hasard, dont le principe est au royaume des Ténèbres et dont les résultats sont toujours désenchanteurs.
6. — Tout à fait à mon insu, Bigand avait pris sur lui, il y a quelques jours, d'écrire à Tailhade, l'invitant à prendre part à la tombola. Le naïf marin croyait cette démarche toute simple et plus qu'indiquée, supposant, avec candeur, que le per-
sonnage serait trop heureux de cette occasion de faire oublier sa vilenie.
Voici la réponse, qu'il me communique, à titre de a document d'histoire littéraire » :
« Neuilly-sui^^ine, le 3 mai 95.
« Vos deux lettres, monsieur, me parviennent, aujourd'hui, par le même courrier, dans la maison de santé où je me soigne depuis les débuts de l'hiver. Encore que je n'aie point accoutumé d'entendre aux sollicitations présentées sous la forme peu civile et, pour ainsi parler, comminatoire, dont vous usez, me semble-t-il, assez mal à propos, je compatis d'une âme trop sincère à l'infortune de Léon Bloy, pour ne lui point venir en aide selon mon faible pouvoir.
M Vous trouverez, sous ce pli, un mandat sur la poste de vingt francs, en échange duquel je vous prie de vouloir bien ne me retourner aucun billet de tombola.
» Quant à la légende, à quoi vous faites allusion, de Léon Bloy perdant sa place pour m'avoir soutenu, — en même temps, d'ailleurs, qu'Octave Mirbeau, Georges Vanor, Jean Carrère et maints autres que j'oublie; car je fus alors un brillant « sujet d'article » — il se peut qu'elle soit en faveur à Cancale (1) ; mais nous savons tous, ici, que Léon Bloy se vit forcé de quitter le Gil Blas^ pour avoir refusé réparation par les armes à un confrère vitupéré. Dans l'intérêt même de
(1) Le capitaine Bigaad était, alors, habituellement domicilié à Cancale. Je pense qu'il est inutile de recommander la finesse exquise de ce rappel géographique.
votre ami, je ne crois pas qu'il soit fort habile dliisister sur cette fâcheuse aventure, ni de présenter violemment, ainsi que vous le faites, la carte à payer de la gratitude. Pour tant méprisables que soient les gazetiers de notre temps, ils ont, au moins, gardé fort intact le préjugé de Tépée. Aussi, monsieur, et bien que vous paraissiez la personne la plus étrangère du monde à ces revendications d'honneur, souflTrez que je vous conseille quelque retenue dans le récit que vous ferez de la querelle de Léon Bloy avec Lepelletier. Vous nuiriez par trop d'emphase à un écrivain que j*aime et que vous paraissez curieux de servir avec efficacité. J'ai, monsieur, Thonneur de vous saluer. » Laurent Tailhade. »
Le destinataire de cette épître musquée m'informe qu'il a renvoyé immédiatement le mandat venu trop tard pour la tombola, et qu'il a écrit, en même temps, une lettre miséricordieuse, Tailhade a de la chance d'être un infirme !
8. — Bon de poste de vingt francs, avec ces mots : a Les meilleurs compliments de Laurent Tailhade arrivé trop tard pour la tombola ».
Réponse du mendiant ingrat :
« Les vingt francs reçus de vous, Tailhade, iront à des choses nobles que je ne perdrai pas mon temps à vous expliquer. Je renonce à ma première idée de vous renvoyer cet argent, démarche flère qui serait certainement incomprise. Votre lettre insolente et
menteuse au capitaine Bigand-Kaire, ému de pitié pour vous et qui me Ta domiée comme un « document historique », ne m'étonne pas.
n II était naturel que je fusse renié par vous. Je sais qu'il ne faut demander de l'intrépidité à personne, surtout à un morphine. Cependant, vous auriez pu, lorsque à cause de vous, les plus vils goigats de lettres m'insultaient, murmurer au moins quelques syllabes à l'oreille de l'interviewer. Vous saviez admirablement ce qui se passait, et par l'effet de quelles manigances crapuleuses un écrivain pauvre, qui s'était déclaré pour vous, avait été privé de son pain. Ces quelques syllabes que vous jugeâtes compromettantes pour vous, lui eussent été fort utiles, alors. Il n'espérait rien de plus, ayant fait la chose librement et spontanément, sans aucune arrière-pensée. Mais il paraît que c'était encore trop, et la lettre fort tardive qui orne le frontispice de Léon Bloy devant les Cochons^ il a fallu qu'Henry de Groux vous l'arrachât. Plus tard, craignant toujours de paraître mon ami, vous vous êtes si parfaitement dérobé qu'une année entière a pu s'écouler sans que je reçusse deux lignes de vous, sans que je vous rencontrasse.
^ Pour finir, vous écrivez une lettre atroce au seul homme qui ait entrepris de guérir l'effroyable plaie dont je souffrais à cause de vous, abusant de votre situation de valétudinaire qui empêche cet homme de vous châtier.
*> Cela dépasse la mesure des jean-foutreries, monsieur le torero. Soyez donc restitué à l'estime des
M gazetiers qui ont gardé intact le préjugé de Tépée » et recevez l'assurance de mon absolu dégoût.
» LÉON Bloy. n
10. — Reçu la revue belge « Durendal » — Léon Bloy le misérable^ par Pol Demade. Sottise rare. Tartine assez longue. C'est bien ce que j'avais supposé. Mais je me trompais en parlant d'une dame qui aurait pu laisser son empreinte sur le mastic de cette cervelle. Il y en a» me semble-t-il, plusieurs. J'ai même recon/iu la patte balourde du gros Buet, dont l'intelligence est glabre et le sexe intermittent, comme chacun sait. Ce Demade, m'a-t-on dit, est une des chandelles du catholicisme belge. Il s'est fait, dans ce cocasse milieu, une sorte de réputation, en utilisant des idées ou des bouts de phrases d'écrivains français innombrables, parmi lesquels Barbey d'Aurevilly, Ernest Hello, Villiers de l'Isle-Adam et moi-même. C'est désarmant.
Tout l'effet de ce travail d'imbécile a été de me porter à relire la brochure : Ici on assassine les grands hommes, qui m'est imputée à crime noir. Plût à Dieu que j'eusse toujours écrit d'aussi nobles pages ! (1)
(1) Lettre, fort inespérée, du dit Pol Demade qui sollicite des documents « cruels » dont il me suppose détenteur.
12. — Lu un article de d'Esparbès sur Jeanne d'Arc (!), de la plus exacte infamie. Le pauvre diable qui me déclarait, en 92, ne pas vouloir
Sollicité lui-même par le plus pressant besoin d'ôtinceler, à mes croûtes, il oublie provisoirement que je suis « un misérable, un brigand de lettres, un exceptionnel goujat », et s'aplatit jusqu'à me proclamer : « affamé de justice ». Voyons, Pol, un peu de tenue, mon garçon ! 29 mai 1897,
Pour en finir avec cette DurendcU,
A Henry Carton de Wiart, membre du comité de rédaction :
« 19 août 1897.
« Monsieur, On me fait lire, dans la sotte revue Durendaî, V « Introduction » de Belluaires et Porchers, dont je vous ai donné le manuscrit autographe, il y a neuf ans, alors que je vous croyais un ami.
*i Vous avez pris sur vous de livrer cela au public, sans mon autorisation, d'une manière clandestine et dans un désintéressement absolu du préjudice qui pouvait résulter pour moi d'une publication anticipée et défectueuse, — abusant avec vilenie de l'insuffisance des lois qui protègent si faiblement la propriété littéraire.
n Votre conduite à mon égard fut si odieuse et si merveilleusement goujate, que je ne devrais pas être surpris. Cependant, cette main basse, très-belge, sur le bien du pauvre, confine à l'ESCROQUERIE, en ce sens que je me trouve privé, par là, d'un inédit qui pouvait, un jour ou l'autre, m'étre profitable, — et je ne savais pas que vous fussiez juste au même point que les brigandeaux du PatiHote.
« Ne vous récriez donc pas trop si, désormais, je me jette avec avidité sur toute occasion qui pourra se présenter de vous exprimer, publiquement, le parfait mépris dont je vous offre ici l'investiture. » Léon Bloy. »
faire baptiser son enfant, me semble, aujourd'hui, frappé de crétinisme et de rage. C'est à croire qu'il a été embauché par quelque loge maçonnique où il reçoit d'abjectes consignes.
Encore Pol Demade. Article sur En Route. Cette ânerie nouvelle, qui m'est envoyée de Belgique, j'ignore par qui, ne m'amuse même pas. C'est vraiment trop bête.
A cette occasion, je repense au triste livre de Huysmans qui fait quelque bruit, depuis deux mois. Je me rappelle qu'en un endroit, cet imprévu docteur juge médiocre le rituel du mariage, ignorant, sans doute, que le mariage est un Sacrement, et même «un grand sacrement», selon saint Paul. Ailleurs, il a l'équité de condamner le roi David, et dans quel langage! sans soupçonner, une minute, la majesté colossale d'un personnage que l'Esprit-Saint nomme sans cesse le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ... Il est vrai qu'il ne faut pas demander à l'auteur des Sœurs Vatard^ une intelligence quelconque ou même une approximative notion du Livre sacré. En général, cet apôtre semble croire que la Religion est une esthétique. Quel cerveau !
Les pages d'En Route qui veulent être lyriques, font penser à des fleurs artificielles qu'on
368 LE MENDUNT INGRAT
offrirait à Marie dans un pot de chambre (1).
18. — Conversation avec Jeanne. Nous nous moquons de la science, de Fart, de l'honneur, du déshonneur, des lois ou des convenances de toutes sortes. Tout ce qui n'est pas strictement TÂmour de Dieu nous parait au niveau de Tordure.