‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 85 sur 109 · Â un de mes lâcheurs qui veut me revoir · texte numérisé non relu

 un de mes lâcheurs qui veut me revoir

« Vous avez été simplement affreux. Vous vous êtes fait introuvable, comme tant d'autres, quand le malheur est tombé sur nous. Je n'oublierai pas cette fin d'hiver, dans une maison homicide. On grelottait de misère, entre un petit garçon mort et une petite fille mourante, et personne ne se présentait. Nul, parmi les admirateurs ou les convives de naguère, ne s'est demandé, alors, si je n'avais pas besoin de quelque secours et ne m'a lait l'aumône d'une visite.

» C'est Dieu qui sait ce qui se passe dans votre cœur, mais comment pourrais-je compter sur votre amitié? •« Fidèle, malgré les apparences », dites- vous. Ne sentez-vous donc pas l'ironie atroce de cette formule? Comme chrétien, cependant, je n'ai pas le droit de vous rejeter absolument et je ne refuse pas de vous serrer la main, quand je vous rencontrerai. Mais je vous prie de ne pas venir chez nous.

» LÉON Bloy. f>

23. — Ascension. — L'Ascension est, pour moi, une fête étrange et j'ai grand besoin de surnaturel pour supporter ce que dit saint Luc des Apôtres revenant à Jérusalem, cum gaudio magno. Comment se réjouir du départ de Jésus? J'ai toujours vu là l'occasion d'un deuil infini.

24. — J'ai fort pensé à cette chose de mon passé lointain : la prière obstinée que je faisais tous les jours, pendant des heures et pendant des mois, il y a beaucoup plus de vingt ans, offrant pour mes amis, J. B. d'A., Georges L. et Victor L., — les seuls, alors, et qui tous trois m'ont abandonné^ — ce que je pouvais avoir de plus précieux. Pour l'amour de leurs âmes, je demandais de souffrir démesurément, d'être suffoqué de douleur, piétiné par les démons, voué à l'injustice, à l'ignominie, au ridicule, et méconnu de ceuxmèmes pour qui je me sacrifiais. Prière admirablement exaucée.

A la sortie de l'église, un vieillard m'a proposé de m'affilier à la confrérie du Saint Sacrement, me conseillant, déjà, d'aller voir le président qu'il cherchait à faire valoir en le déclarant propriétaire,,. Réponse : — Ah! il est propriétaire, votre président! En ce cas, il n'y a rien de fait. Vous me reparlerez de votre confrérie, lorsqu'elle sera présidée par un mendiant,

26. — Syllogisme. — Qui demande à être mangé? C'est Jésus (S. Jean, VI). Or, la forme parfaite de l'Idolâtrie, c'est l'Anthropophagie. Donc Jésus est Dieu et homme tout ensemble.

Mais Dieu seul veut être mangé. Dieu seul peut

être mangé. Il y a là un joli gouffre. D*allleurs, qu'est-ce que manger? Qu'est-ce que tout? puisque nous ignorons toujours la limite du naturel et du surnaturel, du visible et de l'invisible.

27. — Oh ! l'infâme, le diabolique rire des bourgeois qui s'amusent de l'ivresse d'un petit enfant !

30. — J'essaie de pénétrer dans l'église. Impossible. Barrière de tous les côtés. C'est la solennité, toujours odieuse, à Paris, de la première communion, et les pauvres ne peuvent entrer. Dieu luimême serait forcé de payer vingt centimes. Le Pauvre est expulsé de sa maison et les femelles des riches y exhibent leurs toilettes. Simonie et prostitution.

Véronique. Oublierai-je les consolations que me donne cette enfant? Quand je suis rentré, ce soir, elle était couchée. Je me suis assis à côté de son lit et je lui ai dit : — Le petit papa a du chagrin. La chère créature, alors, m'a serré dans ses bras et m'a couvert de baisers, en gémissant de tendresse. Quelles larmes douces me sont venues, mon Dieu!

31. — Misère horrible. Je croyais pourtant bien n'avoir pas fait en vain cette course immense. Il me faut revenir à pied, tel que je suis venu, sans un centime et le cœur plein de sanglots. Déception fréquente. 11 semble, parfois, qu'une idée m'est

apportée par un ange, et, bientôt après, je crois entendre Téclat de rire d'un démon. Hi sunt qui uenerunt de tribulatione magna. Il y a vingt ans que j'endure ce supplice, l'ayant demandé pour que les lâches amis qui devaient m'abandonner devinssent les amis de Dieu.

Il n'y a pas longtemps, Véronique, me voyant fort triste, vient à moi, me prend par le cou, et, avec une tendresse extrême, me dit : — Mon cher petit papa, ne pleure pas, je te donnerai quelque chose. Et la pauvre enfant cherche, parmi ses jouets, ce qu'elle pourra m'offrir.

Aujourd'hui, à la messe, ce souvenir me remue le cœur avec trop de force pour ne pas correspondre à quelque chose de divin. Y a-t-il rien de plus déchirant que la compassion de celui qui n'a rien et qui veut, pourtant, donner quelque chose ? Et Dieu n'est-il pas le Pauvre des pauvres?

JUIN

1*'. — Jeanne me dit éprouver une sorte d'enthousiasme à la pensée que, demain, fête de la Pentecôte, on sera sans aucune espèce de ressource.

2. — Pentecôte. Journée d'abstinence et de jeûne. Véronique a ce qu'il lui faut. Tout est donc très-bien. On espère vainement le parrain de cette enfant. Il sait, pourtant, que nous souffrons et il pourrait nous secourir. Deux francs seulement nous feraient tant de bien ! Un tel jour de fête ! C'est hideux! Autrefois, pendant trois ans, il s'est exactement régalé chez nous, tous les dimanches et jours fériés. Maintenant, on peut mourir.

La journée s'achève, cependant. La salade aussi. On a vécu, toute la journée, d'une salade. Tout cela dans les ténèbres «extérieures». Car voici

une circonstance des plus étranges : Ce soir de Pentecôte, nous sommes sans lumière /...

5. — Pour échapper à la plus probable des crises de mélancolie, étudié les trois premiers chapitres des Actes. Secours immédiat. Je retrouve cette sensation divine de manger la nourriture invisible et puissante, dont parle Raphaël, dans le livre de Tobie.

Jeanne demande si les vingt-quatre vieillards, en vêtements blancs et couronnés de couronnes d'or, du n'* chapitre de l'Apocalypse, ne seraient pas simplement uingt-quatre petits enfants.

Idée d'une beauté accablante, venue de ceci que la vieillesse doit être envisagée, non comme une déchéance, mais comme un décor, à l'instar de la jeunesse. Introibo ad altare Dei, dit un trèsvieux prêtre, avant de monter à l'autel, introibo ad altare Dei : ad Deum qui lœtificat juventutem

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