‹ Le mendiant ingrat:Chapitre 86 sur 109 · MEAM · texte numérisé non relu

MEAM

7. — Au comte Roselly de Lorgues, pour qui j'ai donné deux ans de ma vie, et accompli gratuitement d'énormes travaux :

« Mon cher Comte, J'ai reçu, hier, par un de mes rares amis, une somme de quarante francs, que vous lui aviez confiée pour moi. Cet ami dévoué avait pris sur lui de vous aller voir, bien qu'il sût ma résolution

de ne plus vous importuner, même en cas de danger mortel. Je vous remercie, non pour moi qui n*ai plus besoin de rien, étant devenu ou m'effi>rçant de devenir exclusivement un homme de prière, mais pour ma petite flUe, une eniknt frêle de quatre ans à peine que cet argent peut empêcher de mourir.

» Agréez, Léon Blot. »

8. — A droite de notre infâme demeure, du côté du couchant, s'élève rapidement une maison monstrueuse d'où notre jardin semblera le fond d'un puits. Cette bâtisse énorme, à laquelle nous voyons travailler tous les jours, sans exception, nous parait quelque chose de positivement infernal.

A Henry de Groux, à Spa :

« Mon très-cher Henry,... Tout ce qui arrive est adorable, je le maintiens, avec toute Tautorité de ma misère qui est parfaite comme Dieu est par&it, et qui est adorable elle-même, par conséquent. Nous aurions beau nous plaindre, les uns et les autres, nous ne pouvons nous évader de cette loi et nous ne parviendrons jamais à donner la vie à un grief plausible contre la Providence. Si nous manquons d'argent, c'est que l'argent nous serait funeste, et nous en serons certainement accablés, le jour où ce métal aura cessé d'être, pour nous, une occasion de péril.

n Croire cela, voir cela, tel est Tunique moyen qui nous soit offert de ne pas tomber au-dessous du niveau des brutes. Si vous avez mal au pied, mon

pauvre Henry, c'est que la locomotion vous serait nuisible en ce moment, et si je suis moi-même immobilisé, quelque temps encore, avec ma femme et mon eofknt, dans cette impasse diabolique, c'est, indubitablement, que l'air pur et le parfum des fleurs nous seraient moins favorables queFodeur de fosse d'aisances et le relent de charogne que nous respirons ici.

» Je pense, mon cher filleul, que vous me connaissez assez pour sentir que je vous parle sérieusement. C'est une remarque bizarre que, quand on est, comme moi, installé, domicilié dans l'absolu, — vous m'entendez bien, dans l'Absolu, — il devient à peu près impossible d'affirmer ou de nier quoi que ce soit, sans avoir l'air ironique. Exemple : les Histoires désobligeantes, livre à jamais incompréhensible pour des scribes de banlieue, tels que votre «* cousin «• Pol Demade.

» A propos, Demolder m'a envoyé le haut travail de ce mufle pieux qui n'aime pas du tout qu'on soit pauvre: Léon Bloy le misérable^ dicté ou inspiré par M"** Hello, M"* R., Buet, peut-être aussi Georges L., l'ami de trente ans, etc., etc., car tout un peuple fut consulté. C'est très-beau.

»» Pour revenir à mon argument, remarquez, je vous prie, combien j'ai le droit de vous convier à l'adoration des gestes de Dieu. Songez que nous ne possédons presque jamais un centime, depuis quinze jours environ, que les menaces nous pressent de toutes parts, que nous avons pratiqué le jeûne d'un Vendredi Saint très-rigide, le Dimanche même de la

Pentecôte, et qu'avant-hier, notre Véronique retombait malade, nous donnant à craindre la même fièyre qui faillit la tuer en février, en ce terrible février où le genre humain parut nous abandonner. Je me hâte d'igouter que c'était une fausse alerte et que la chère petite va déjà beaucoup mieux. Je ne parle pas de quelques autres tourments dont le récit emplirait environ quatre-vingts pages d'un texte serré.

» Eh bienl après? Ne savons-nous pas, au moment même où nous subissons un choc douloureux, que c'est Jésus, couvert de plaies, qui tombe sur le tapis de boue de nos âmes, en nous suppliant, du moins, de ne pas trop nous hérisser contre lui, et qu'ainsi nous sommes comblés du plus inimaginable honneur ?

" Vous savez comment Job parle de la terre :

Terram tenebrosam, etc. Quoi donc ? Mais c'est là le séjour de l'iiomme déchu, le tabernacle des désobéissants, ce qu'on est convenu d'appeler la boule du monde, et nous sommes assez avertis, par ces Paroles certaines, qu'il y aurait du goitre ou de la malice à supposer que ce que l'Eglise nomme une « vallée de larmes » est, au contraire, un endroit lumineux et confortable. Heureux les pauvres, heureux les doux, heureux ceux qui pleurent et ceux qui sont avides de justice, heureux encore ceux qui ont pitié, ceux dont le cœur est pur et ceux qui sont pacifiques. Heureux enfin ceux qui souffrent persécution. Hé ! sans doute. Ne voyez-vous pas que tous ces élus, dont nous sommes plus ou moins, quoique très-iadignes, sont

admirablement situés pour déchiffrer le texte de Job, et que c'est toujours un commencement du Paradis d'entrevoir, ne lût-ce qu'à peine, un linéament du Verbe de Dieu.

» Tout cela, pour arriver à vous dire, mon cher Henry, que nous ne devons pas nous affliger l'un l'autre. Je trouve excessif et fort injuste pour moi que vous ayez un si grand chagrin de m'avoir mis dans l'embarras, comme si vous teniez à me donner le ridicule insupportable de paraître votre créancier. Mes réprimandes, vous l'avez vu, portaient sur un autre point. J'ai tout de suite compris que j'avais eu le besoin le plus céleste, le plus mystérieux, le plus pressant d'avaler ce noir crapaud, et qu'il avait été nécessaire que vous me l'ofirissiez vous-même pour que nous eussions de la peine ensemble, car c'est le trait de la Providence d'économiser les catastrophes.

I» Alors ne nous embêtons pas, mon très-cheri mais adorons. C'est la seule chose propre que nous ayons à faire. Pourquoi péririons-nous ? Ne sonamesnous pas trés-précieux et la superfine qualité de nos tribulations ne prouve-t-elle pas la sollicitude exceptionnelle de Celui qui nous travaille, comme des chefsd'œuvre, depuis si longtemps? Je vous dis que nous ne périrons pas. Je suis même parfaitement sûr que nous serions délivrés déjà, si vous aviez ou plus de confiance en Dieu qu'en vous-même. Relisez mes lettres.

» Je vous embrasse, Léon Bloy. »

»• P. S. La Bible d'Osterwald est une Bible protes-

tante et, par conséquent, de latrines. C'est moi, Henry, qui vous donnerai une Bible. »

9. — A Jeanne, à propos des exigences et de la rapacité d'un curé :

— Les prêtres de cette sorte ont ceci de commun avec les Juifs : l'inconcevable aveuglement qui les précipite à la catastrophe dont tout devrait les avertir. Les uns et les autres savent mille fois que le cynisme de leur avarice remue l'océan des pauvres. On dirait que cette certitude ne sert qu'à exaspérer leur imprudence, et c'est quelque chose de surnaturel de les voir galoper à leur destin. Judas a vendu le Fils de Dieu trente deniers. Ces horribles prêtres l'ont racheté de la Synagogue, avec bénéfice, pour le revendre, avec usure, à la multitude des chrétiens.

11. — En représailles de ma lettre du 8 mai, Tailhade qui signe « Tybalt », à VEcho de Paris, et qui m'imite maladroitement, publie, dans cette feuille, une chronique à la louange d'un livre de Léon Daudet, digne fils de son Alphonse de père, livre où je suis traîné sur quelques fumiers.

Que tout cela me semble lointain, et combien toutes ces vanités d'animalcules me lassent et me dégoûtent! Tailhade m'accuse de poltronnerie (IJ et d'ingratitude (! II)

14. — Discours de réception à rAcadémie, du sémillant eunuque Paul Bourget. Sécrétion mucilagineuse dont les dames sont forcées de se contenter.

Aujourd'hui, je n'ai pas seulement touché le fond du gouffre, mais l'Ennemi a essayé de m'écraser le cœur, de me broyer le crâne sur les dalles.

— Seigneur Jésus, vous priez pour ceux qui vous crucifient, et vous crucifiez ceux qui vous aiment !

15. — Lecture d'une préface de Huysmans, publiée par le Figaro. Huysmans est devenu décidément un pontife, un oracle en matière de Magie et de Satanisme. Le ton d'autorité sans appel de ce métropolitain est miraculeux.

Etonnante jocrisserie des occultes (!) qui ont besoin de rites et de grimoires pour sentir la présence du Démon, et qui ne voient pas le Satanisme, — à crever les yeux, — de leur épicier, par exemple.

17. — Quand les hommes du monde manquent d'argent, tout leur manque et leur misère est épouvantable.

19. — Cimetière de Bagneux. Décidé à vivre, je retourne chez les morts.

— Nous ne pouvons avoir des amis que parmi les invisibles, me dit Jeanne, songeant, peut^tre.

à la multitude invraisemblable de nos lâcheurs. Aussitôt qu'on devient notre ami, on est forcé de devenir invisible.

Page 1