Fragment de lettre à un petit jeune
homme de Marseille qui me favorise, parfois, de ses avis :
« ... L'Analyse I Savez- vous que c'est un travestissement du Démon ? Dieu me préserve de parler sans respect d'un homme que TEiglise a mis sur ses autels et que je crois fermement un très-grand saint. Mais il est sûr que la Ck)mpagnie de Jésus a terriblement abusé des Exercices de saint Ignace, livre et méthode infiniment profitables, sans doute, à certaines âmes, mais dangereux, pour combien d'autres I et d'où est sortie l'odieuse, abominable, dépravante psychologie contemporaine. Toij^ours s'analyser, s'interroger anxieusement, se regarder l'ombiUcI La méthode Jésuite, enfiD de compte, aboutit à substituer la contemplation de soi-même à la contemplation de Dieu, et c'est ainsi que j'explique cette absence fuiîeuse de saints qui est un des plus indéniables signes actuels de la consomption du Christianisme. Fuyez l'analyse comme le Diable, et Jetez-vous à Dieu comme un perdu...
Vous aurez, alors, un moindre besoin d'accabler de vos conseils un homme qui pourrait être votre père... n (1)
(1) Ce Jeune homme, d'un pédantisme extraordinaire, ma*veineux, et tel que Je ne crois pas en avoir Jamais rencontré de semblable, eut l'art de se ûdre pardonner son impertinence, en se manifestant, plusieurs fois, comme un bienHaiteur, et de me soutirer de la sorte un grand nombre de lettres confidenHeUei. Quand le lot lui parut suffisant, il me lAcha...
On a souvent abusé de ma misère, mais ceci est le plus bel exemple que j'aie connu, de Ytmire ientimentàle.
A un religieux de la Saleite :
«* Mon cher Père, un malentendu déplorable m'inflige rhumiliation d'être le dernier à vous annoncer, à la fois, la naissance et le baptême de mon fils Pierre- Ange -Lazare, venu en ce vilain et douloureux monde, mardi dernier, 24, fête de Notre-Dame de la Merci, dans TOctave de l'Apparition de la Salette et de la Transflxion de Marie. Il y a même une particularité saisissante que je vous dirai. Cet enfant de douleur a été baptisé, le lendemain.
» On vous demande, cher Père, de prier pour lui. On vous le demande au Nom de Celle qui pleure sur la Montagne, et au Nom de Celle qui est Tespérance des capti&.Souvenez-vous qu'il a été mis sous le patronage de Pierre, ut Jesum sequatur, et sous celui de LBiZsvefUt portetur àb Angelis insinum Abrahœ, mais un peu plus tard, s'il est possible. Son père n'aurait peut-être pas la force de supporter un nouveau deuil. Votre par&itement dévoué,
n LÉON BLOY. f> (1).
(1) Je donne cette lettre parce qu*eUe parait avoir eu quelque chose de prophétique.
Consigné à la date du 10 décembre suivant :
— Notre Dame de Lorette. Mort de Pierre.
Pierre- Ange-Lazare, mon second fils, est né le 24 septembre 1895, fête de Notre-Dame de la Merci.
Jésus lui ayant dit de le suivre, comme, autrefois, au Chef des Ap6tres : Tu me iequere, il a été emporté par les Anges, ainsi que le Mendiant évangélique et la Maison Sainte, le 10 décembre suivant, Jour de Notre-Dame de Lorette.
Songe de Jeanne :
Une sorte de Méphistophélès lui montrait un instrument de supplice qui ressemblait à un glaive, et lui disait :
— Par ceci, tu seras rompue.
Alors Dieu, désignant la Croix, disait à son tour :
— Par ceci, tu dois mourir et vivre.
Tout cela, en langue danoise, suivant un rythme très-beau...
OCTOBRE
!•'. — A un brave garçon, parfaitement humble, celui-là:
« Le meilleur «« enseignement » que je puisse vous donner, c'est d'étudier les Saints Livres, de vous saturer de la Yulgate, de lire surtout le Nouveau Testament, du matin au soir. Il est impossible de dire — un Archange y renoncerait — à quel point il est honteux, pour ceux des contemporains qui se croient intellectuels, de connaître tant de livres et d'ignorer précisément ce Livre-là.
»... Ne vous âez pas à Huysmans. Son catholicisme est de bric-à-brac, et le plus suspect que je connaisse, n
2. — Parlé, avec la sage-femme, de la vaccination, qui est, parait-il, exigée par la loi, car toute liberté décampe. J'exprime fortement, quoique bien inutilement, mon horreur pour cette
ordure, dont rhumanité s*est si bien passée, jusqu'au dernier siècle, et dont l'Angleterre nous gratifia. Le courant moderne est, d'ailleurs, aux inoculations de tout genre. On finira par putréfier les petits enfants de quarante sortes de vaccins.
3. — Psaume XXVIII. Trouvé la concordance des Sept Voix du Seigneur avec le Septénaire. La joie de cette trouvaille me rend moins accessible à l'inquiétude. Dieu sait pourtant!...
9. — Lettres sur lettres, de mon jeune sot de Marseille. Aujourd'hui, il me propose des textes grecs, pour établir que je ne suis pas dans la bonne voie. Il me parle de sa « franchise », de sa « sincérité », et de notre manière diiférente de voir les choses. Je lui répondrais bien volontiers qu'il n'y a qu'une manière de voir qui est la mienne. Plus volontiers encore, je lui répondrais... autre chose. Tout cela devient par trop bête.
10. — Dès le matin, le supplice de l'angoisse est intolérable. Je me décide à courir chez le vieux Gérôme, qui voudra peut-être m'obliger encore. Cependant, j'en parle à Jeanne qui a pitié de ma détresse — car cette démarche de mendiant me désespère, — et qui me persuade aisément d'attendre.
 réglise, je dis en présence du Saint Sacrement : Envoyez-moi, par pitié, un signe quelconque, une idée. Faites-moi connaître votre volonté. J'obéirai sur le champ.
Je me rappelle, alors, le texte de saint Matthieu, le prince des prêtres, criant à Jésus, avec une force étonnante : Adjuro te per Deum vivum, et Jésus, qui, jusque là, se taisait, parlant enfin. Pourquoi ne ferais-je pas ainsi, puisque j'ai à vaincre le silence de Celui qui sauve, et que tant d'autres cris demeurent sans réponse? Ma prière devient donc cette adjuration, aussi forte que le permet ma faiblesse. Comment ne pas croire que cette idée m'a été suggérée, à ma demande, et qu'elle est vraiment un signe? Je rentre chez moi, ranimé, réconforté, espérant quelque nouvelle heureuse.
Aucune nouvelle, hélas ! n'arrive, et la journée se passe ainsi. Je perds bientôt le peu d'énergie morale dont la prière m'avait armé. Tout travail m'est impossible et je sens le plus horrible dégoût de toutes choses et de moi-même. Vers le soir, cela devient si lugubre que je vais chercher du secours dans une petite chapelle où j'en ai quelquefois trouvé.
Là, j'obtiens, en effet, un peu d'adoucissement,
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mais au milieo de qnelle tristesse ! Je pense à mes pauvres petits, à ma chère Jeanne, et mes pensées sont déchirantes. Comment savoir ce que Dieu vent!
— Domine, salva nos, périmas, disent à Jésus endormi, ses disciples épouvantés de la tempête, et Jésus les accuse de peu de foi. Or la Foi ellemême est un don de Dieu. Je crois bien que nous serons sauvés à la fin, mais les peines inconnues, qui nous sont peutrêtre réservées encore, me tordent le cœur, par avance, et je ne puis avoir, en de tels tourments, d*autre joie que celle que Dieu voudra me donner gratis. Je me souviens trop de la si récente mort de mon André.
Au retour, le démon noir tombe encore sur moi et me harasse tellement que j*apparais à la maison tel qu*un désespéré...
De combien de centaines d'autres journées sombres, cette journée n'est-elle pas le type?
11. — Ma misère d'âme est à son comble, aussi bien que l'autre misère. Je ne me souviens pas d'avoir élé plus malheureux, même à l'impasse. Ce qui est le caractère de ma souffrance actuelle, c'est le sentiment de ma faiblesse, la conscience de mon parfait épuisement. Je n'en peux plus.
Le pauvre Sauveur est toujours en croix. 11 fait
ce qu'il peut pour des milliards de créatures, tout ce qu'il peut, en vérité, mais il est en croix, et même au fond du gouffre, il faut avoir pitié de lui.
14. — Tribulation excessive, mais Dieu ne cesse pas d'être adorable.
48. — Chez Gérôme : — Maître, je viens vous demander Taumône. — Voici.
— Fils bien-aimés, disait saint François d'Assise à son troupeau de Bienheureux, n'ayez point de honte d'aller demander Taumône. Allez avec plus de confiance et de joie que si vous offriez cent pour un, puisque c'est l'Amour de Dieu que vous ofirez, en la demandant, quand vous dites : — Donnez pour V Amour de Dieu !
C'est comme ça, et non autrement, que je suis tiré, cette fois, des griffes de mon propriétaire.
Celui-ci, ancien domestique et très-vieux drôle, qui a cru lire je ne sais quelles pages de moi, accompagne sa poignée de main ignominieuse de ce jugement décisif, souligné, d'ailleurs, par un admirable clignement de ses yeux malins :
— Ah ! Ah ! monsieur Léon Bloy, vous écrivez des polissonneries I
17. — Je me demande où est, aujourd'hui, le chrétien capable de prendre au sérieux, dans leur
sens absolu, les paroles de Noire Seigneur Jésus- Christ touchant le mystère de la Pauvreté.
Relevailles de Jeanne. Tout est devenu si médiocre que la prescription du Rituel, exigeant que le prêtre aille chercher, « hors de Téglise, la femme agenouillée sur le seuil et tenant à la main un cierge allumé », et qu*il Tintroduise ; cette antique et pénétrante cérémonie est maintenant inobservée, à Paris, du moins.
20. — Lecture des lettres de Barbey d'Aurevilly à moi, dont j*ai heureusement une copie (1), faite, il y a dix ans. Triste souvenir.
Ces lettres sont, pour la plupart, très-médiocres. Raison^ sans doute^ pour intéresser le public, si elles devaient être publiées.
Si d'Aurevilly n'avait pas eu le don d'une bonté véritable que, seuls, purent connaître ses intimes, peu d'hommes eussent été plus difRciles à supporter. En supposant que cette collection soit, un jour, publiée par moi, je dirai tout dans une préface. Comment faire autrement? On doit la
(1) Les originaux, au nombre de 70, engagés, pour une somme dérisoire, à un marchand d'autographes, et que Je ne pus jamais racheter, ont été enfin perdus pour moi, en 1896, et dispersés, je ne sais où, avec plusieurs autres souvenirs plus ou moins précieux...
(Qu'importe Y puisque tout meurt.
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vérité, surtout aux morts, et le pauvre grand artiste que j'ai tant aimé, l'attend, peut-être, de moi, au fond d'un gouffre.
C'est énorme de songer aux peines que j'ai endurées près de lui, pour lui, près d'un quart de siècle, sans qu'il s'en doutât!
Je lui ai paru souvent ridicule et il n'avait à me donner que des plaisanteries pour tout réconfort spirituel. Il n'a pas fallu moins que la mort pour fixer son âme.
Amertume excessive de me replonger dans ce passé. Ah! combien de fois ai-je sangloté intérieurement, quand ce vieil enfant que j'essayais naïvement de gagner à Dieu, m'offrait, sans malice^ les calembredaines idiotes qui faisaient sa joie !
23. — Lu, dans un journal, Tétonnante catastrophe de la gare Montparnasse. Un train lancé à toute vitesse, crevant la façade, tombant sur le pavé et n'écrasant, par miracle, qu'une seule personne. On m'avait raconté cela, hier soir, et j'avais peine à le croire. Ainsi qu'il arrive ordinairement, nul n'est suggéré, à cette occasion, d'une idée quelconque.