‹ Le mendiant noirChapitre 10 sur 12 · L'INVITATION · texte numérisé non relu

L'INVITATION

— Hélas! mademoiselle, dit Xavier en finissant ; je desirais èi ardemment, que j'ai espère'!...

Hélène s'arrêta et demeura un instant pensive.

— Je ne sais pas , dit-elle après un long silence, — je ne sais pas l'avenir que Dieu nous garde ; mais je vous aime, Xavier, et je vous aimerai toujours.

Xavier se mit à genoux.

Hélène , souriante et calme , e'ieva sa main jusqu'à la bouche du jeune homme.

— Venez, reprit -elle, nous sommes fiance's.

« Je pourrai n'être point votre femme, mais jamais je ne serai la femme d'un autre.

Xavier pressa ses deux mains sur son cœur pour en contenir les battements.

Il ne trouva point de paroles pour se réjouir ou rendre grâce.

Hélène s'appuya de nouveau sur son bras, et tous deux reprirent silencieusement le chemin du château.

Pendant cela Neptune ne perdait point de vue la porte du jardin. Il était à l'affût.

Enfin, ce qu'il attendait arriva.

Madame de Rumbrye descendit à son tour le perron, appuye'e sur le bras de Carrai.

Au moment où ils passaient devant Neptune, celui-ci se jeta à terre, et, retrouvant cette adresse sauvage qu'il avait si souvent déploye'e autrefois, il se prit à les suivre en rampant.

Aucun bruit ne de'ce'lait sa marche ; il glissait silencieusement sur le gazon, se faisant un abri de chaque arbre fruitier et de chaque touffe de fleurs.

Madame de Rumbrye ne prit point le même chemin que ses hôtes; elles tourna court au bout de l'allée , et , suivant la lisière du parc sans y pe'nétrer, elle entra, toujours accompagnée de Carrai, dans une pièce de gazon déeou^ verte, au milieu de laquelle s'élevait un bouquet de hauts dahlias.

— Ici, dit-elle, nous verrons arriver de loin les importuns, et et vous pourrez vous expliquer enfin, Carrai.

— Je ne demande pas mieux,

répondit celui-ci. Je l'eusse fait plus tôt si votre fils n'était point venu se mettie en tiers dans la chaise de poste... Mais quel est ce bruit ?

C'était Neptune qui venait de se glisser sous le massif de dahlias.

— Ce n^est rien, dit la marquise.

Carrai, plus prudent, écarta les tiges flexibles des fleurs à la mode, mais il ne vit rien qu'une masse noire et inerte.

Une couche de fumier, sans doute.

Quand il se fut retiré, la masse

noire fit un imperceptible mouvement, et Neptune, plaçant sa tête au plus épais du feuillage, braqua ses yeux avides sur nos deux interlocuteurs.

— Ce n'est rien, en effet, dit Carrai en rejoignant la marquise 5 — mais avant d'entrer en matière, permettez-moi, madame, de vous faire une question. Etes-vous toujours bien re'solue d'en finir .^

— Vous me le demandez ! s'e'cria la marquise avec violence. N'avezvous donc point remarqué que M. de Rumbrye a amené cet in-

solent vagabond dans sa voiture i

.^■■■■■■■fli ■■-xii^ ^-« «■■■■■■■ F' LE MENDIANT NOIR. T. II. 47

— Si fait, répondit froidement Carrai ; — je l'ai remarqué.

— Dans sa voiture! re'péta madame de Ptumbrye ; — entre lui et Hélène î... à la place que devrait occuper mon fils ! . . . N'avez - vous pas remarqué que, pendant le souper, toutes les attentions du marquis étaient pour lui ?

— Si fait, dit encore Carrai.

— En ce moment même, ce Xavier n'est-il pas avec Hélène?...

— Si fait.

— Et VOUS me demandez si je veux en finir!... Il est teînps, Carrai! Si tu ne me de'barrasses pas de lui, la fortune de mon fils est manqueel... a ^

— Je vais le tuer cette nuit, dit Carrai avec un merveilleux sangfroid.

Neptune se sentit tressaillir de la tête aux pieds.

Ses vagues appréhensions ne Itii avaient point montré ce danger suprême.

La marquise fut quelque temps avant de re'pondre.

Sa tête s'e'tait penche'e sur sa poitrine.

Elle e'tait ou voulait paraître indécise.

Mais bientôt, rejetant une pudeur inutile, elle se redressa vivement, et, sans trahir d'autres sentiments qu'une inquiète curiosité, elle dit :

— Comment feras-tu ?

— Je le poignarderai, répondit Carrai.

Neptune mit sa main sur son cœur, et le comprima violemment.

Il avait peur que ses battements de'sordonne's ne fissent découvrir sa pre'sence

— Vous ferez pre'parer son lit, reprit Carrai, à l'extre'mitë de l'aile gauche... là,..

Son doigt étendu désignait la dernière fenêtre de l'aUe qu'il venait de nommer.

Le mendiant ne perdit point ce geste.

§166 Lt: ItfENDJA-NT NOIR.

— Je le ferai, murmura madan^e de Rumbrye. |

— Il n'y a point d'autre chambre habite'e dans cette aile?

. — Pas une seule.

— C'est bien Je fracturerai

la croisée, je prendrai sa montre et son argent... Demain on racontera que des voleurs se sont introduits au château

— Mise'rable ! pensa Neptune dont la haine faisait bondir le cœur.

— Tu es un bon serviteur, Carrai, dit la marquise en lui tendant la main. — Agis comme tu parles, et tu seras richement re'compensé.

— J'y compte, re'pliqua le mulâtre de cette même voix froide et dégagée qui ne l'avait point abandonné durant tout cet entretien.

L'atmosphère était lourde et chargée d'électricité , de gros nuages noirs à franges cuivrées roulaient au ciel jîquelques larges gouttes de pluie commencèrent à tomber.

La marquise voulut se retirer ;

mais Carrai lui saisit le bras sans façon , et dit avec un sourire e'quivoque :

— R estez , je vous prie , madame , je n'ai pas achevé.

— Que voulez-vous me dire encore ? balbutia la marquise dont un vague effroi fit trembler la main.

Carrai se recueillit un instant.

— Je veux vous dire , madame , reprit-il ensuite , que je vous hais du plus profond de mon coeur. Vous ayez abuse' de votre puissance.

— Vous avez mis votre pied sur ma poitrine , et quand j'ai demande grâce , c'est un amer et cruel sou-

rire qui seul a répondu à ma prière. . . Maintenant , vous me demandez un crime.

C'est bien. Je m'y attendais ; je le de'sirais , car ce crime doit briser ma chaîne.

— Oui... oui, Carrai, interrompit la marquise avec une douceur hypocrite.

— Après cela , tu seras libre je te jure...

— Qu'importe un serment de vous , madame ?. . . Voue savez mentir et vous ne croyez point à Dieu...

Je veux davantage , entendez-vous !

je V eux une garantie. . .

— Vous l'aurez.

— Quoi ! dit Carrai avec ironie , — vous me donneriez un billet sur lequel vous e'cririez : J'ai ordonné un meurtre au mulâtre Jonquille ! . . .

— Jonquille ! re'pe'ta Neptune ; — j'ai lu ce nom sur les papiers de bon maître !...

Il s'assura que ces papiers reposaient sur son sein.

— Et vous signeriez , reprit Je

mulâtre : — Florence-Aiigèle , marquise de Rumbrye?...

— Florence-Angèle ! re'péta encore le noir , dont la dernière incertitude se dissipa.

— Vous feriez cela? poursuivit Carrai.

La marquise de'gagea brusquement son bras , et prit cette impérieuse attitude qui , tant de fois , avait brisé la résistance de Carrai.

— Je crois que tu veux te révolter contre moi ? dit-elle en fron-

çant le sourcil.

— Le mulâtre haussa le e'paules.

— Epargnez-vous la fatigue de ce rôle de reine que vous jouez si bien , madame , prononça-t-il avec un accent sarcastique ; >— je n'ai plus peur de vous , parce que vous avez besoin de moi... Il y a plus :

vous avez peur , vous , madame , parce que j'ai votre secret.

La marquise n'était point femme à se laisser vaincre ainsi sans effort.

— ' Pauvre Jonquille ! dit-elle.

Tu as mon secret... mais je suis la marquise de Rumbrye , et toute accusation qui voudra m' atteindre passera pour une calomnie !

— Soit , mais vous n'oserez plus vous attaquer à Xavier; cette calomnie sera entre vous et lui comme un rempart... et M. Alfred Lefebvre des Vallées n'épousera point les dix millions de mademoiselle de Rumbrye.

— Et toi , tu seras démasqué , dit la marquise avec colère. On te montrera au doigt...

— Moi , je quitterai la France , interrompit le mulâtre.

Il se fit un long silence. La pluie tombait en larges gouttes sur les épaules demi-nues de la marquise , qui n'y prenait pas garde.

— Carrai, reprit-elle à voix basse, demande-moi autre chose et je le ferai.

— Nous voilà donc égaux tous les deux ! s'écria celui-ci avec une sorte d'exaltation. — Vous capitulez, maîtresse. . . Allons ! poursuivit-il , en ricanant , je veux être généreux; — vous ne signerez rien , vous n'écri-

rez rien j — mais vous m'aiderez !

— Moi!... vous aider...

— Je suis lâclie , vous savez , maîtresse. Votre présence assurera mon coup...

On entendit à ce moment la voix du jeune M. Alfred Lefebvre des Valle'es qui appelait sa mère , et lui jurait sa parole d^honneur qu'il apportait un parapluie.

— Non... non!... balbutia la marquise, je ne puis...

— Re'fle'chissez , madame , et hâtez-vous Si vous refusez, je

quitte à l'instant le château , et vous ne me re verrez plus.

— Ho-op ! ho-op ! fit le jeune M. des Valle'es ; — du diable si je sais où vous êtes , ma mère !

— Une fois que je serai parti , dit encore Carrai, — Xavier l'emportera. . . — M. de Rumbrye l'aime ; sa fille aussi...

— J'irai ! murmura la marquise.

— Ho-op ! ho-op ! chantait le grand garçon. — Croyez-moi si vous voulez , madame , il fait noir comme dans un four , et je ne sais pas où vous êtes !

Carrai et la marquise se dirige-

rent vers le château , dont les fenêtres resplendissaient dans l'obscurité.

— A quelle heure ? demanda madame de Rumbrye.

— On se couchera tard... à deux heures après minuit.

— J'y serai.

Le mendiant se dressa de toute sa hauteur. Son noir visage domina les têtes de dahlias. Il suivit longtemps du regard le couple assassin.

— Moi , pensa-t-il, j'y serai !

LE JIENDIANT NOIU. T. II. 18

Page 1