‹ Le mendiant noirChapitre 9 sur 12 · COURSE AU CLOCHER · texte numérisé non relu

COURSE AU CLOCHER

{Suite.)

XYIII.

Le cocher sangla deux coups de fouet à tour de bras.

Les chevaux reprirent un galop cahoteux et de'sespére'.

A la côte qui suivit la descente, ils regagnèrent quelque terrain.

Mais à mesure qu'on allait, la disproportiou de force devenait de plus en plus évidente.

Le mendiant s'agitait sur son coussin.

Il semblait, par ses mouvements désordonnés, vouloir communiquer une impulsion nouvelle à son véhicule.

— Ferme ! criait-il à chaque instant ; — sur ta vie, ne les perds pas de vue!

Le cocher taisait de son mieux,

mais ses chevaux mollissaient sensiblement.

Le moment vint où Neptune, penche' à la portière, perdit la chaise à un de'tour du cl>emin.

— N'ayez pas peur! dit le cocher. Au coude, nous allons les revoir.

On tourna le coude^ mais on ne vit rien du tout.

— Dix louis si tu les rejoins !

prononça Neptune d'une voix brève et sèche :

— Deux cents francs! murmura le cocher.

Son fouet coupa trois fois le

cuir des flancs de ses bêtes harasse'es.

La douleur les fit bondir en avant; puis elles s'arrêtèrent.

Le cocher redoubla impitoyablement.

Les chevaux, pris d'une sorted'agonie furieuse, coururent la tête entie les jambes, les naseaux fumants, les jambes bronchant à chaque pas ; mais ils allaient comme le vent, et le cocher frappait toujours.

Neptune, penché à la portière

comme un jockey sur la crinière de son pur -sang au Champs -de- Mars, haletait et criait machinalement :

— Ferme ! ferme !

Ses doigts crispe's broyait la paroi du fiacre.

Il bondissait en gémissant chaque fois que la course se ralentissait; chaque fois qu'un choc subit lui annonçait une impulsion plus vive, il poussait un cri de joie.

La nuit commençait à tomber.

On aperçut enfin au sommet d'une côte lointaine la silhouette de la chaise de poste qui se dessinait sur le brun azur du firmament.

En même temps , à perte de vue , se montrèrent , étagées en amphithe'âtre , les lumières des maiwsons de Meulan.

Le mendiant poussa un dernier cri d'encouragement , et retomba épuisé au fond du fiacre.

QuelqiAes minutes après , il se

fit un choc violent... les deux chevaux s'e'taient abattus à la fois.

— Mais on e'tait à Meulan , et, à dix pas de là , la chaise de poste arrête'e relayait.

Neptune s' élança hors du fiacre, jeta dix louis au cocher , et prit sa course vers la chaise.

Au moment oii celle-ci se remettait en marche, il sauta sur la planchette de derrière , se cramponna aux ressorts , et partit avec elle.

Le maître de poste voulut crier au postillon d'arrêter , mais la chaise dansait sur les pavés pointus de Meulan ; on n'aurait pas entendu la foudre tomber. D'ailleurs, il faisait nuit.

— Après une minute d'anxie'té , le mendiant perdit toute crainte d'être expulsé de son poste.

Pendant cela , les chevaux du fiacre , les flancs tremblants et la tête sur le sol , ne semblaient point devoir se relever jamais.

Ils se relevèrent pourtant , et

nous sommes fondes à croire qu'ils n'en coururent que mieux le lendemain.

— Ainsi sont faits les chevaux de fiacre.

La chaise continuait sa route au galop.

Au bout d'une heure , elle quitta le pavé pour entrer dans une large avenue dont les grands chênes alignaient an loin les cpiatre rangs de leurs troncs se'culaires.

En face de l'avenue apparaissait le château de Rumbrye , dont

le corps de logis , illuminé comme pour une fête , laissait dans l'ombre la belle architecture des deux ailes 5 bâties en briques et affectant cette forme sagement carre'e des monuments du siècle de Louis

Le mendiant était toujours sur sa planchette.

Ni la fatigue, ni les cahots de la route n'avaient pu lui faire lâcher prise.

Une haute grille de fer à ornement dorés coupait l'avenue à son milieu et fermait l'enceinte réservée du parc.

Le fouet du postillon fit sortir le garde de sa cabane , et les deux battants de la grille grincèrent sur leurs gonds rouilles.

La chaise passa rapide comme l'e'clair 5 le garde ne vit point Neptune.

Celui-ci sauta sur le sol à deux cents pas du château , et se glissa, inaperçu , entre les arbres du parc.

Il e'tait huit heures du soir.

Des valets expe'die's d'avance avaient tout pre'paré au château pour la re'ception de la famille de Rumbrye et de ses hôtes.

A peine la marquise était-elle

arrivée que d'autres chaises de postes enfilèrent l'avenue.

Le salon se remplit , et , lorsque monsieur le marquis vint à son tour suivi de sa fille , on passa dans la salle à manger , où un dîner confortable attendait les voyageurs.

Tout le monde y fit grand honneur , car la route avait aiguisé r appétit de chacun; mais notre impartialité nous force à déclaicr que le jeune monsieur Alfred Lefebvre des Valiées laissa bien loin

derrière lui les autres convives.

Deux boutons de sa redingote à l'anglaise partirent avant la fin

du repas , et sa voisine , qui était

une charmante femme , n'eut point

à se plaindre de son bavardage.

— Ma parole d'honneur ^ madame 5 lui dit-il seulement après le rôti.

— Je n'ai jamais mange' de meilleure poularde... Du diable si ce n'est pas la ve'rité !

La journée avait e'te magnifique.

Il faisait ime de ces chaleurs d'automne qui alourdissent l'air et enlève le soufle.

Toutes les fenêtres du salon , qui e'tait situé au rez-de-chausse'e , restaient ouvertes pour donner aux convives un peu de fraîcheur. Derrière un buisson de roses , vis-àvis de l'une de ces fenêtres , Neptune s' e'tait tapi et observait.

Le pauvre noir , jusque-là , n'avait pas retire' grand fruit des efforts surhumains qu'il avait faits pour arriver au château de Rumbrye.

iSaturellement exclus de l'intérieur , il ne pouvait que jeter de loin d'avides regards sur la marquise et sur Carrai , qu'il soupçonnait instinctivement de comploter la perte de Xavier.

Ils e'taient assis à table fort loin l'un de Vautre ; mais leurs regards se cherchaient, et plus d'une fois Neptune crut voir l'œil de la marquise e'tinceler de haine en se portant sur Xavier.

— Si je pouvais lui du-e qu'il est son fils ! . . . pensait-il ; — mais je n'ai point de certitude.

Quelque chose en moi me l'affirme hautement j mais , si elle nie , comment lui prouver son mensonge ?

Or , Neptune dans sa naïveté pleine de logique et de bon sens , ne pouvait point espe'rer qu'mie femme qui avait abandonné autrefois son enfant pût le reconnaître volontiers et l'accueillir , sans combattre , après plus de vingt ans écoulés.

On se leva de table. La es arquise fit un signe à Carrai qui s'approcha d'elle aussitôt.

Puis la porte du jardin s'ouvrit, et quelques groupes descendirent le perron.

Ces groupes , riant et causant , passèrent tout au près du mendiant, qui ne prit point garde à eux, tant il suivait ardemment les mouvements de Carrai et de la marquise.

Son œil était cloué à la porte du château.

Il ne vit pas même Hélène de Ruinbrye et Xavier qui passèrent

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à leur tour , et suivirent une sinueuse alle'e conduisant à la grille du parc.

■ Hélène appuyait son bras sur celui de Xavier.

C'était la première fois qu'elle se trouvait re'ellement seule avec lui.

Jusqu'alors leurs tête - à - tête avaient eu lieu sous les regards indilfe'rents , mais instinctivement curieux du monde.

Le mystère existe au milieu d'une fête ; qui ne le sait ? Mais ce mystère est plein de craintes j il gêne la pudeur et n'a de charmes que

pour les âmes blasées qu'il excite , provoque et re'veille.

A mesure qu'Hélène et Xavier s'éloignaient du château , les groupes se dispersaient , choisissant , au gre' de leur fantaisie ou de leur besoin de solitude , les alle'es latérales.

Bientôt on n entendit plus que de gais éclats de rire voilés par le lointain , ou le timbre cuivré de la voix du jeune monsieur Alfred Lefebvre des Vallées , qui jurait sur son honneur que la chaleur n'était point supportable.

— Ou bien encore que, depuis

son dernier voyage à Ruinbrye , les jours avaient raccourci j ce qui, affirmait-il , était e'tonnant.

Lorsqueles noirs ombrages du parc s'e'tendirent entre le ciel et nos deux amants , tout bruit avait cessé. Ils étaient seuls.

Hélène se sentit venir au cœur une émotion inconnue , pleine de joie et de tristesse.

Elle devina en ce moment ce que serait la vie avec Xavier ; elle

comprit en même temps l'amertume d'une séparation.

Ce fut une intuition , non pas un raisonnement.

D'instinct , son bras s'appuya plus e'troitement sur celui de Xavier , comme si elle eût craint vaguement qu'un autre vînt se mettre entre elle et lui.

Elle ne parla point ; mais un sourire mélancolique entr' ouvrit ses lèvres , et son grand œil , limpide et doux , chercha le regard de Xavier.

Celui-ci se recueillit dans son bonheur.

Tous ses espoirs s'exaltaient et devenaient certitude.

— Que nous serons heureux , Hélène! dit-il, enfin.

Ce cri naïf, que pas un hôte du château de Rumbrye n'eût pu entendre sans rire aux éclats , fut comme une réponse à la pensée d'Hélène.

ElU' ne s'effraya point.

Ceux-lk mentent , qui disent que l'innocence est craintive.

Il faut connaître le danger pour avoir peur.

La coquetterie tremble ou fait semblant ; la candeur se confie.

Hélène ne répondit point ; mais , changeant légèrement la phrase , elle répéta au fond de son cœur.

— Que nous serions heureux!

— Vous ne savez pas , reprit Xavier , je ne suis plus seul au monde maintenant ; j'ai la mémoire d'un père à vénérer , à chérir j j'ai un nom...

— Un nom noble? interrompit vivement la jeune fille.

Cette question serra le cœur de Xavier comme eût fait l'étreinte d'une main glacée.

— Non , dit-il.

Hélène laissa échapper un soupir.

— Ce n'est pas pour moi, murmura-t-elle; — moi... j'aimerai votre nom , quel qu'il soit. ,

— Merci ! s'écria Xavier. Oh !

qu'on peut souffrir en une seconde !

J'ai cru... mais je m'e'tais trompé:

merci !

Il prit la main d'He'lène , que celle-ci ne chercha point à retirer.

Puis , il raconta son histoire , mais non plus avec cet enthousiasme qui réchauffait naguère.

Un seul mot suffit pour jeter du froid dans Fâme , et ce mot avait été prononcé.

Le songe fuyait devant ce qui était réel.

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