AU CLAIR DE LA LIJNK
Xavier avait été conduit par im domestique à la chambre que madame la marquise avait fait pre'parer.
L^isolement de cette pièce ne lui causa ni surprise ni inquiétude.
Il s'y mit au lit plein de joie et s'endormit , l'esprit bercé par de consolantes pensées.
Pendant la soirée, en effet, le marquis lui avait témoigné un redoublemgit^' affection 5 etd' ailleurs, Hélène ne l'avait-elle pas laissée lire jusqu'au fond de son cœur ?
Vers une heure du matin il dormait profondément.
On frappa trois petits coups aux carreaux de sa fenêtre.
Comme il n'entendait point, on frappa plus fort ; puis une main , enveloppe'e d'un mouchoir , poussa le carreau qui se brisa sans trop de fracas, parce que ses fragments furent arrête's et retenus dans les plis du rideau.
Xavier entendit cette fois, mais il crut rêver, et se rendormit en murmurant quelques plaintes inarticule'es.
Une main s'introduisit par l'ouverture de la vitre brisée, et fit jouer
l'espagnolette de la fenêtre qui s'ouvrit.
Alors un homme enjamba l'appui et sauta dans la chambre.
L'orage e'tait passe'.
La lune de'gage'e de toutes vapeurs nageait , calme et brillante , dans l'espace.
Sa lumière tombait d'aplomb sur le visage de Xavier endormi.
L'intrus fit quelques pas dans la chambre et s'arrêta auprès du lit.
Un instant il contempla Xavier, puis il joignit les mains et parut murmurer une prière.
Puis encore il déposa un baiser sur le front du jeune homme.
Quand il se releva, la lune e'claira le visage d'ëbène du mendiant noir.
Il fit un geste comme s'il eût voulu réveiller Xavier; mais il se ravisa et se dirigea vers la fenêtre qu'il referma, en ayant soin de tirer les rideaux , ce qui plongea la chambre dans une subite et complète obscurité.
Cela fait, il s'accroupit sur le tapis, derrière le lit de Xavier.
Il y avait une demi-heure à peine qu'il se tenait à ce poste, lorsqu'il crut entendre, dans le corridor, le
286 LE MENDIAJJT NOIR.
bruit contenu de deux voix échangeant tout bas quelques rapides paroles.
Presque au même instant, une clé tourna dans la serrure et la porte s'ouvrit doucement.
Carrai se montra sur le seuil .
Il paraissait être sans armés.
Sans doute le mulâtre, craignant de trouver Xavier éveillé par hasard, avait voulu pouvoir feindre une simple visite nocturne, autorisée du reste par leur liaison intime.
La précaution était bonne : un assassinat ne se suppose pas ; et, si les choses eussent suivi leur cours ordinaire, le jeune homme s'eveillant en sursaut n'eût point
pensé voir en Carrai un meurtrier.
— Mais il y avait là un te'moin qui
ne pouvait pas se méprendre.
Le mulâtre s'avança souriant, et tenant à la main une bougie allumée.
Dès qull eût constaté le sommeil de Xavier, sa physionomie changea tout- à-coup. Ses sourcils
se froncèrent, creusant profondément les rides de sa joue, son regard e'tincela d'un feu sombre.
Il glissa sa main sous son habit, et en sortit un couteau-poignard tout ouvert.
Posant alors sa bougie sur la table, il l éteignit, après avoir choisi soigneusement la place où il devait frapper.
Il leva le bras.
Mais au même instant il sentit son poignet emprisonné par une
main vigoureuse, tandis qu'une autre main lui serrait la gorge.
Il poussa un grand cri.
Un seul.
Cri teirible, tout plein d'atroces souffrances.
Puis il râla horriblement, puis encore il tomba à la renverse, inerte et lourd comme une masse de plomb.
Le noir s'était vengé à la mode africaine.
Il avait étranglé son ennemi.
Xavier se leva, épouvanté, sur son séant.
Un silence profond avait succe'dé au cri d'agonie du mulâtre.
La marquise e'tait restée tremblante dans le corridor.
Courbée sous cette complicité positive que lui avait imposée Carrai, elle attendait, prête à fuir.
En entendant le dernier râle d'un homme , elle frémit de la tête aux pieds et voulut s'élancer vers l'autre bout de la gale-
rie ; mais à l' extrémité opposée, les rayons de la lune lui montrèrent, — elle le crut du moins, — une forme indécise qui semblait s'avancer lentement.
Eperdue, elle se jeta dans la chambre de Xavier et tira la porte sur elle.
— Est-ce fait? demanda-t-elle à • voix basse.
Xavier voulut répondre. Le mendiant lui imposa silence.
— C'est fait! dit-il.
— Est-il donc mort? demanda madame de Rumbrye, effrayée de
r obscurité presqu' autant que du
crime.
— Il est mort! dit le mendiant.
— C'est singulier, Carrai, reprit la comtesse, je ne reconnais pas votre voix.
Xavier se croyait le jouet d'un sonse bizarre.
— Où êtes-vous ?. . . dit encore madame de Rumbrye .
Elle trébucba contre le corps de Carrai.
— Un cadavre ! s'écria-t-elle épouvantée.
Le mendiant tira le rideau, et la lumière de la lune e'claira tout-à-coup
la chambre.
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