BON MAITRE A MOI
Le mendiant se recueillit un instant.
— L'enfant vous a dit vrai, repritil; il reçoit chaque mois quinze louis.
C'est moi qui les jette sur son balcon.
— Vous, s'écria Xavier; vous connaissez donc?..
— Nous causerons de cela quand nous serons seuls, interrompit le noir, dont la voix prit une inflexion douce, presque caressante.
Puis il ajouta en s'adressant au magistrat :
— C'est moi qui les lui donne chaque mois ces quinze louis.
— De quelle part?
— De la mienne.
Le procureur du roi haussa les épaules. Le nègre continua de le regarder en face.
— De la mienne, re'pe'ta-t-il. Je tends la main depuis bien longtemps.
On me connaît. Nul ne passe devant le mendiant noir sans ouvrir sa bourse. L'enfant lui-même m'a fait l'aumône bien souvent, car il a un cœur généreux... Si je voulais, je serais en état de lui donner le double.
— Mais pourquoi lui donnez- vous cela ?
— Pourquoi ! s'ëcria le noir, dont tous les traits exprimèrent une profonde et naïve surprise ; — vous me demandez pourquoi je lui donne cela?... mais... c'est pour lui, pour lui seul que j'ai tendu la main aux passants... c'est pour lui que je me suis fait mendiant !
Xavier était plus pâle qu'un mort.
Il écoutait, haletant, chaque parole qui sortait de la bouche du nègre.
Une pense'e torturante semblait l'obséder.
Le procureur du roi paraissait in-
trigué ; une émotion le'gère mais croissante se montrait sur son visage sévère.
— Vous dites vrai, brave homme, je le crois, dit-il ; et pourtant c'est là une e'trange histoire. Pour un dévouement si rare et si complet, il faut un motif bien puissant.
— S'il avait fallu faire quelque chose de plus difficile, répliqua le noir avec simplicité, je l'eusse fait.
— Vous aimez donc bien ce jeune homme?...
Le mendiant jeta sur Xavier un
regard d'inexprimable tendresse...
— Oliîoui, je l'aime! dit-il avec passion ; et comment ne Faimerais-je pas?...
Il s'arrêta et paru f hésiter.
Le procureur du roi, impressionné maigre' lui, ouvrit une oreille curieuse.
Xavierbaissa les yeux comme si le mot cju'il allait entendre eût dû être pour lui un arrêt suprême.
— Je l'aime tout seul en ce monde, reprit le noir j je l'aime tant, que j'ai
voulu lui cacher un bienfait dont la source l'eût fait rougir; je l'aime tant, que je ne l'ai jamais appelé mon fils, moi qui suis son père ! . . .
— Son père, répe'ta le procureur du roi presque attendri.
Xavier, lui, se couvrit le visage de ses mains, et tomba sans forces sur un fauteuil.
— Un nègre ! un mendiant ! . . .
murmura-t-il ; mon Dieu ! mon Dieu!
— Ne le blâmez pas , dit le nègre au magistrat, qui jetait sur Xavier
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un regard de me'pris et de pitié : il a Torgueil de son âge. Sa fausse honte est maintenant plus forte que la reconnaissance... Demain, il me demandera pardon.
— Je le souhaite, répondit le magistrat. Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à Xavier, vous êtes libre.
Vous pouvez suivre votre père.
Le jeune homme tressaillit violemment à ce mot.
Ses yeux se voilèrent ; il vit passer Hélène dans sa blanche parure de la veille ; le doigt délié de mademoiselle de Rumbrye lui montrait ce vieillard qui mendiait au portail d'une église,
et qui était son père ! Ce n'e'tait plus un obstacle qui le séparait d'He'lène, c'e'tait un infranchissable abîme.
Il se dirigea en chancelant vers la porte ; mais avant de passer le seuil il s'arrêta, joignit les mains avec force et les porta à son front.
— Mon père î murmura-t-il, mon
pauvre père I
Il s'élança et tomba en pleurant dans les bras ouverts du mendiant.
— Merci... merci ! dit tout bas le vieillard.
Puis il entraîna son fils, et, l'œil rayonnant d'un indicible orgueil, il jeta ces mots au procureur du roi :
f — Vous voyez bien que l'enfant a un cœur géne'reux !
Une demi-heure après, Xavier et le mendiant noir entraient dans la pauvre mansarde oii ce dernier faisait son domicile.
Le jeune homme était profondement triste. ^
Parfois, dans ces laborieux rêves, pleins de craintes folles et d'espérances exagérées où se plaisent les gens qui ne savent point le secret de leur naissance, parfois Xavier, sur des in-
dices légers, avait pensé que le nègre connaissait sa famille.
Parfois même il avait frissonne à l'idée que cet homme était peut-être son père.
Mais il repoussait alors cet extravagant soupçon ; il s'accusait de démence et riait lui-même des inconcevables écarts où se perdait sa rêverie.
Maintenant, ce n'était plus un soupçon, ce n'était plus même un doute.
La réalité terrible , poignante , était devant lui.
Certes, madame la marquise de Rumbrye n'avait pu deviner cette étrange catastrophe.
Son plan, si bien combine, avait e'choue' par Teffet d'un de ces hasards qu'il n'est point possible de prévoir.
Mais combien cet échec la rapprochait du but ! Comme elle se fût réjouie si elle eût pu monter les cinq étages de la maison de la rue Bour-
bon-le-Château, et coller son œil curieux à la serrure de la pauvre mansarde! Xavier était là, libre, il est
vrai, et à l'abri des honteuses entraves qu'elle avait suscitées.
Mais lequel vaut mieux, quand on aime une fille de noble race, d'être un homme sans aveu, suspecte' par la justice, ou le fils reconnu d'un nègre mendiant ?
Xavier ignorait le pie'ge que la marquise lui avait tendu ; il ignorait également l'intérêt qu'elle avait à le perdre; mais toutes ces pensées étaient pour Hélène, et, maintenant qu'il connaissait son père, il n'espé-»
rait plus.
Néanmoins, son bon cœur réagissait et combattait ce desespoir.
Il s'efforçait d'aimer cet homme dont le silencieux et sublime dévouement avait gardé l'anonyme jusqu'à ce que le hasard l'eût contraint à se re' vêler.
Il se sentait prendre d'admu'ation, de pitié et de tendresse pour ce pauvre pèreqni avait sacrifié les joies de l'amour filial au bonheur de son fils.
En entrant dans la mansarde, il prit la main du mendiant et la serra sur sa poitrine/
— Mon premier mouvement, ditil, a e'té r ingratitude ; ma première parole une lâcheté... Me pardonnerez-vous, mon père ?
Chut! fit le mendiant avec une sorte de religieux respect; — chut, enfant ! Ne m'appelle pas ton père, car, ici, il nous entendrait!..
Qui? demanda Xavier étonné.
— Lui, répondit le noir, lui ! . . .
Son doigt étendu montrait le trophée d'armes, pendu auprès de
Xavier ne comprenait point.
— Lui ! . . continua le mendiant tremblant d'e'motion.
Et il ajouta, en essuyant une larme :
— Bon maître, à moi !
Un fougueux espoir fit bondir le cœur de Xavier.
— Expliquez-vous, dit- il, expliquez-vous, au nom de D^euî
Le mendiant secoua lentement la tête.
— Petit maître n'est pas le fils à pauvre noir, dit-il, revenant involontairement à son patois nègre, comme cela lui arrivait toutes les
fois que ses souvenirs le reportaient à des événements depuis bien longtemps passes.
Xavier n'eut pas la force de répondre.
Son regard seul, de'mesure'ment ouvert, et le battement précipité de ses tempes annonçaient son anxieuse curiosité.
Le noir leva la main une seconde fois, et montra de nouveau le chapeau d'uniforme et les épaulettes de capitaine qui pendaient auprès de la fenêtre.
Xavier comprit enfin.
94 LE MENDTÀNT NOIR.
Un éclair de joie illumiîia sort ôêil.
Il se précipita et se laissa tomber sur ses deux genoux au pied du trophée.