BON MAITRE A MOI
[Suite.)
— Mon père ! . . . mon père ! criat-il.
— Bon maître, à moi ! re'pëta douloureusement le nègre.
98 Li; imi:jnj)iant noiu.
il se fit uu long silence.
Xavier, tout eiilier à son ('«>;(>islc joie , leuiereiail Dieu <îu loiul de I aille et soni^eail à ll('*Ièiie.
En ce premier moment tl'alKfj^resse enthousiaste, il la voyait à lui.
Les obstacles disparaissaient.
N'avait-il pas un père , maintenant?
liC vieux noir s était mis à i^irnoux près de lui.
Ses yeux s elaienl lennes.
LE ftlENIHANT NOIR. Ô9
Il semblait plongé dans un grave et triste recueillement.
— Il e'tait bon, dit-il enfin en donnant à sa voix un accent solennel ; — il était généreux, — il était brave ! . . . Il est mort... mais je suis resté l'esclave de son souvenir.
— Il est mort! répéta Xavier.
Puis, frappé d'une pensée subite, il se releva.
— Et ma mère ? demanda-t-il.
— Je la cbercbe depuis vingt-deux ans, répondit le noir.
Le jeune homme courba tristement la tête.
— Mort... inconnue! murmura-til. Au moins j'aurai la mémoire d'un père à che'rir j son nom sera mon he'ritage. . . Son nom ! . . . vous ne m'avez pas dit son nom !
— Il se nommait le capitaine Lefebvre.
— Lefebvre, redit Xavier, comme pour graver ce nom dans sa mémoire.
— Petit maître, reprit le mendiant avec mélancolie , ce nom-là serait maintenant celui d'un grand général si Dieu lui avait laissé la vie, car
il est mort bien jeune et son cœur e'tait fort.
— Parlez-moi de lui î s'e'cria Xavier; que je connaisse mon père! Il vous aimait, n'est-ce pas?...
En parlant ainsi, le jeune homme pressait les mains du mendiant dans les siennes.
— Il m'avait donné ma liberté, répondit ce dernier djont l'œil s'anima.
Il avait confiance en moi. .. moi, j'étais à lui... je l'aimais... je l'aimais encore plus que je ne vous aime, petit maître !
Il baisa la main de Xavier avec passion.
LE MENDUNI KOIR, T. II. ?
— Ecoutez, reprit- il doucement, il ne faut pas m'en vouloir si je vous ai laissé croire un instant que vous aviez pour père un mendiant. Cet homme qui rend la justice n'aurait point ajouté foi à mes paroles si je lui avais dit : —J'ai fait cela parce qu'il est le fils de mon maître qui est mort...
— C'est vrai, interrompit Xavier, Votre dévouement dépasse toute croyance. Oh? je ne suis pas ingrat, mon brave ami !
— Vous êtes son fils ! dit le noir avec emphase. — Point de recon-
naissance ! Il avait ordonné ^ j'ai obéi.
Il prit la main du jeune homme et l'assit sur le pied du grabat , tandis que lui s'accroupissait à terre sur un débris de natte.
— Ne parlez plus ! reprit-il en passant sa main sur son front comme pour recueillir ses souvenirs j — je vais vous dire son histoire et la vôtre.
Xavier prêta l'oreille attentivement.
Le mendiant continua d'une voix lente et grave :
(c — Il y a de cela vingt-quatre ans. Nous reçûmes de la Guadeloupe la nouvelle que les noirs de Saint- Domingue s'insurgeaient contre les colons.
« Cette nouvelle, deux ans auparavant, aurait fait bondir mon cœur d'orgueil et de joie; mais depuis deux ans je connaissais bon maître ; depuis un an il m'avait fait libre et je lui avais donné mon âme.
« Un jour il s'embarqua sur un navire faisant voile poiir Saint-Domingue, et je le suivis.
« On lui assigna pour poste la ville du Cap.
« C était un guerrier fort, intrépide, infatigable.
« Il savait que les noirs, indépendamment de leur propre esprit à la révolte, recevaient l'impulsion d'une volonté perfide et étrangère.
« Tous les matins, il partait avec moi.
« Seul , nous allions dans les camps de la plaine , parfois nous montions jusqu'aux cases isolées de la montagne.
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« Il parlait : je traduisais ses discours à mes frères.
(( Je les traduisais fidèlement, quoique mon cœur élevât sa voix pour me dire que ses paroles n'e'taient point dans l'intérêt de mes Irères.
« Il ordonnait : j' obéissais.
«( Quand la re'volte fut ge'ne'rale, il cessa de parler pour agir.
K Chaque matin nous quittions encore la ville , seuls et arme's jusqu'aux dents.
K Si bien cachée que fût une
LE aiENDIANT NOIR. \01
embuscade, nous savions la de'couvrir, parce que je mettais la sagacité de ma race au service de sa volonté.
«. — Quand jetais seul^ le soir, je demandais pardon aux dieux de mes pères, car j'avais trahi î
« Bien des fois nous fûmes surpris et attaque's. Il avait le courage d'un lion du de'sert.
« Ses ennemis tombaient autour de lui comme les lianes des forêts vierges sous la hache du pionnier;
« Moi, je ne frappais jamais; il avait eu pitié et ne me l'avait point ordonné.
« Seulement, lorsqu'une pique ou une flèche prenait la direction de son cœur, je présentais ma poitrine... »
Ici le nègre écarta les haillons qui couvraient son sein, et montra sa poitrine diaprée de larges cicatrices ; puis il reprit :
— « Quand, après cela, les troupes sortaient du Cap , elles marchaient à coup sûr.
« Bon maître connaissait la position exacte des pauvres noirs.
« Il revenait vainqueur.
« Une fois, au retour d'une de ces courses, nous étions harasses de fatigue.
« Au lieu de se coucher pourtant, bon maître fit sa toilette et se prépara à sortir.
« Je voulus le suivre.
« Il m'ordonna de rester. — Je restai.
« Depuis ce moment, chaque soir, il sortit ainsi sans me permettre de l'accompagner.
« Tantôt il revenait bien triste ; tantôt il était si joyeux que son allégresse ressemblait à de l'extravagance.
H' K Alors, je me souvins que j'avais été ainsi, au temps où, jeune guerrier, je suivais les pas capricieux de Baïda, mafiance'e, dans les frais oasis du pays de mes pères.
« Il aimait une femme ^ je le devinai; j'eus peur...
•< Et pourtant je ne cherchai point à connaître le nom de cette femme.
« S'il me de'fendait de le suivre, c'est qu'il voulait avoir un secret pour moi : il fallait que sa volonté fût faite.
« Il passait les nuits dehors et ne revenait qu'au jour.
LE MENDIANT NOIR. i11
« Je guettais son arrivée ; je ne dormais pas aliii de l'attendre ; et quand il de'passait l'instant où il avait coutume de revenir, je tournais dans ma case comme une bête fauve.
« J'aurais donné ma vie pour courir à sa rencontre, pour veiller sur lui; mais jene sortais pas, parce qu'il m'avait dit de rester.
« Il l'aimait bien , cette femme !
Combien de fois ne l'ai-je pas entendu murmurer son nom en levant les yeux au ciel comme on fait quand
on iniplore le Tout-Puissant ! C'était son idole en ce monde. " -- — -
« Moi, je priais Dieu de faire en sorte qu'elle lui donnât tout son cœur pour répondre à tant d'amour.
« Je sentais qu'elle pouvait le frapper d'un coup que ma poitrine ne saurait point parer.
« Mes pressentiments e'taient justes : elle ne l'aimait pas. »
— Pauvre père ! murmura Xavier.
— Pauvre hou maître ! répéta le mendiant.
« Il était bien heureux, car il ne savait rien ; il se croyait aimé 5 il e'tait sans crainte ni de'fiance.
« En ce temps, petit maître, vous e'tiez né.
« Cette femme dont je parle est votre mère.
(( J'ignorais votre naissance.
« Je ne devais la connaître que plus tard, dans un moment dont le souvenir restera là.
« Il montrait son cœur,
« Comme un poids écrasant et
cruel, jusqu'à ce que ces vieux membres soient un peu de poussière dans le fond d'un tombeau. . .