‹ Le mendiant noirChapitre 7 sur 12 · L'INVITATION · texte numérisé non relu

L'INVITATION

XVÏ.

^— Il faut pourtant que mon fils ait cette fortune, reprit la marquise à voix basse, et comme en se parlant à elle-même.

«II le faut!.. Monsieur de Carrai, ajouta-t-elle avec un sourii^e sournois.

« On dit que vous tirez l'épe'e comme Saint-George, votre confrère ?

— J'ai quinze ans de salle, repondit le mulâtre en se rengorgeant.

— C'est au mieux ! ... On dit encore que vous n'avez point votre pareil un pistolet à la main.

— Je fais mouche à trente pas, madame !

— Ce doit être charmant ! . . . Qu'ap-

pelez-vous laire mouche, monsieur de Carrai ?

La marquise donnait à sa voix une inflexion de plus en plus insinuante.

— C'est, repartit le mulâtre, mettre une seconde balle dans le trou qu'a fait la première.

— Mais voilà qui est merveilleux !

dit la marquise en se soulevant doucement.

«Alors, monsieur de Carrai^ vous devez être un homme terrible sur le terrain ?

164 LE IWENDïANT NOIR.

Le mulâtre re'fle'chit un instant.

Il jeta sur madame de Rumbrye un regard cauteleux et plein de haine.

Puis ce regard, rapide comme la pense'e, fut remplace par une expression habituelle d'obséquieuse obe'issance.

— Vous avez un homme à tuer ?

dit-il.

La marquise tressaillit d'abord à cette brutale question ; mais, au lieu de se re'crier, elle prit la main du mulâtre.

— Si vous faisiez cela, murmurat-elle, je vous tientirais quitte à tout jamais!

— Si je faisais... quoi? demanda Carrai, qui feignit de ne la point comprendre.

— Il faut qu'Alfred soit le mari d'He'lène de Rumbrye, dit la marquise avec impatience.

Cet homme est sur notre chemin. . .

— C'est vrai, repartit froidement le mulâtre.

Madame de Rumbrye frappa violemment son petit pied contre le tapis.

— Vous savez manier l'e'pe'e et le pistolet, poursuivit-elle ; — un duel !

— Je comprends, dit Carrai.

— Enfin ! . . .

466 LE BIENDIiLNT NOIR.

— Mais je suis lâche, madame, et j e ne me bats j a mais .

— Misérable cœur d'esclave î murmura dédaigneusement la marquise.

Carrai ne voulut point prendre garde à cette insulte, et il poursuivit sans s'émouvoir :

— On peut tuer sans "se battre...

Que vous importent les moyens, si le résultat est le même ?

Madame de Rumbrye baissa la tête et parut hésiter. Pendant cela, l'œil du mulâtre la couvait d'un regard furtif et rancuneux.

Sicile eût pu voir ce regard, elle n'aurait point hësitë, car elle aurait craint un piège.

— Il est bien jeune ! dit-elle enfin. Si on pouvait l'écarter autrement?.....

— Cela vaudrait mieux , madame. . .

— Et pourtant ce moyen mettrait fin d'un seul coup à nos embarras ! . , .

— D'un seul coup, madame.

Le sang-froid glacial du mulâtre e'cait si extraordinaire en un pareil

moment, que madame de Rumbrye se prit à le regarder avec inquiétude.

Mais Carrai avait eu le temps de composer son visage 5 elle n'y découvrit qu'une respectueuse et passive soumission.

— Eh bien ! dit-elle en glissant sur le sopha, de manière à se rapprocher de son confident, — comment faire?...

— Etes-vous bien résolue ?

— Mais.... oui.*., je suis réso-

— Ecoutez-moi donc.

Le mulâtre s'assit auprès de son ancienne maîtresse d'un air déterminé.

La seule pense'e d'un crime commun les mettait au même niveau.

— Demain, continua-t-il, vous partez pour le château de Rumbrye.

M. le marquis , en ma pre'sence , a invite' Xavier à venir lui rendre visite. Ecrivez-lui de votre côté...

— Non ! non ! s'e'cria vivement la marquise. Cette lettre pourrait. . ,

— Vous avez raison. Il ne faut point vous compromettre!... je me charge d'e'crire... Seulement, vous préviendrez M. de Rumbrye que vous m'avez invité.

— Soit.

— Le reste me regarde... A demain, bonne maîtresse ! nous nous reverrons au château de Rumbrye.

Le mulâtre sortit. \

Dès qu'il fut daiïs la rue, un rire convulsif souleva sa poitrine.

Il se prit a gesticuler avec force.

Les passants le prenaient pour un fou.

— Je tuerai, psensait-il, mais je serai son maître après avoir été' son esclave ! et alors oh! je me vengerai !

Il entra dans un café, où il écrivit rapidement quelques mots.

Ensuite il plia son billet, l'adressa à Xavier, et le fit jeter sur-le-champ à la poste.

Il se faisait tard.

Xavier était rentré chez lui et s'é-

tonnait fort que Carrai n'eût point reparu à l'hôtel depuis révènement de la matine'e.

Le mendiant ne lui avait point parlé de la lettre mystérieusement envoyée au commissaire de police, et le jeune homme restait sans soupçons.

Il n'avait point le temps d'ailleurs de donner son esprit à ces préoccupations secondaires.

Sa destinée avait si fort changé depuis quelques heures ! Désormais, il avait un passé ^ il pouvait croire à un avenir.

Certes, sa position actuelle était

loin d'être brillante, et la révélation du mendiant ne l'avait point fait enjamber d'un seul coup tous les degrés de l'écbelle sociale, comme il arrive d'ordinaire dans les romanesques péripéties des drames inventés à plaisir.

Sa naissance restait modeste, et c'était une bien triste bistoire que celle de sa famille.

Mais il avait craint un instant d'être le fils d'un nègre, d'un mendiant, tandis que son père se trouvait être un vaillant soldat.

Il avait désormais un nom honorable sinon illustre, et, quoi que pût

dire ou faire le vieux Neptune, il était bien re'solu à le porter.

Xavier avait un honnête et noble cœur. Il e'tait certes fait pour apprécier ce qu'il y avait de grand dans l'exagération d'obéissance qui dominait le dévouement de Neptune.

Mais cette abnégation puissante et irraisonnée sentait l'esclave.

Le bon noir s'abdiquait lui-même, pour ainsi dire, pour substituer à sa volonté propre la lettre d'une volonté étrangère. Quand il avait dit : « Bon

maître a ordonne ! » tout argument était superflu et réfuté d^avance.

Xavier ne pouvait le suivre dans cette voie.

C'est tout au plus s'il désirait retrouver sa mère, dont l'indigne conduite lui laissait un poids sur le cœur.

Il avait passionnément souhaité la fortune pour se rapprocher d'Hélène ; maintenant, comme il arrive toujours dans le premier moment d'un bonheur inespéré, il se croyait a bout de peine j sa joie lui cachait les obsta-

des qui restaient entre lui et l'héritière de Rumbrye.

Il était perdu dans ce de'dale de pense'es confuses qui viennent en foule assiéger F homme dont la vie a subi une crise heureuse ou malheureuse, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit.

Le mendiant noir entra doucement.

Il portait un paquet sous le bras.

— Petit maître, dit-il, je vous apporte votre bien.

Il déposa le paquet sur un meuble et s'avança vers Xavier :

— Peut-être m'accuserez-vous de l'avoir gardé trop longtemps, continua-t-il 5 mais j'aimais tant à contempler ces précieuses reliques, le soir, avant de fermer mes yeux pour le sommeil de la nuit ! . . . En outre, vous ne saviez point votre histoire 5 ces objets n'auraient eu pour vous aucun prix.

Xavier devina ce que contenait le paquet.

Il l'ouvrit respectueusement , et

étala sur la table les divers objets que nous avons vus , suspendus en troplie'e, dans la cliambre du mendiant.

— Voilà donc tout ce qui me reste de mon père ! dit-il en se parlant à lui-même.

A ces mots, Neptune prit une contenance craintive et embarrasse'e.

— Pardonnez-moi, petit maître!

balbutia-t-il.

Xavier ne l'entendit point.

— Pauvre pèreî continua-t-il.

Combien je suis jaloux de chaque objet qui compose ce triste trésor ! . . .

— Je vous le rendrai, petit maître, je vous le rendrai ! dit humblement le noir.

— Que me rendrez-vous ? mon brave ami.

— J'avais cru... J'ai eu tant de peine à me séparer de cela, petit maître ! Malgré moi, l'uniforme de bon maître s'est échappé de mes mains quand j'ai fait ce paquet. . . J'ai voulu le joindre au reste, mais. . .

Un sanglot souleva la poitrine du noir.

— Mais je serai seul maintenant dans ma demeure, poursuivit-il. Je

n'aurai plus rien... rien de lui!

Quand je dirai : — Bon maître à moi!... m'entendra-t-il encore?

— Garde-le, Neptune, dit Xavier attendri. Tu l'as mieux mérité que moi, et l'uniforme de mon père est à sa place au chevet de son fidèle serviteur. ^

Neptune frappa dans ses mains et fit un bond de joie.

*— Merci, dit-il j oh ! merci, petit

maître ! vous êtes presque aussi

bon que lui !

Un domestique de l'hôtel apporta une lettre à l'adresse de Xavier et sortit aussitôt.

Tandis que le jeune homme lisait cette lettre, un sentiment de bienêtre parut sur sa physionomie, et se refléta, comme dans un miroir, sur le large visage du mendiant.

Après avoir lu , Xavier fit deux ou trois tours de chambre en se frottant les mains.

— Je la verrai, murmurait- il ; je serai seul avec elle... je lui dirai le

LE MKNDIANT NOIH. T. II, 12

4 su L£ MENDIANT NOIR.

bonheur que Dieu m'a envoyé. . . Oh !

oui, j'irai ! Manquer une pareille occasion serait folie. . . Neptune, ajoutat-il en s'adressant au mendiant, je vais vous quitter pour quelques jours, mon ami.

— Me quitter ! répondit le noir ; — pourquoi?

— Je vais à la campagne.

— Je vous y suivrai, petit maître.

— >Cela ne se peut pas, Neptune.

Le nègre baissa la tête et se prit à réfle'chir.

— Il m'a chargé de veiller sur vous ! dit-il enfin d'une voix lente et ferme; je veillerai.

Tout se peut quand il s'agit de lui obe'ir...

Puis, tout-à-coup une pensée nouvelle traversa son esprit , et il reprit avec agitation :

— Vous avez un ennemi , petit maître.

C'était la troisième fois depuis deux jours que Xavier recevait cet avertissement.

lîii LE MENDIANT NOIR.

— Le connaissez-vous ? demandat-il.

— Je le connais, et^ sur le souvenir de bon maître, j'ai déjà jure' que je le tuerais !

— Le tuer ! répe'ta Xavier en tressaillant ; — y pensez-vous ?

— On n'oublie point un pareil serment! reprit le mendiant avec une sauvage énergie.

Puis , adoucissant soudainement

sa voix, il ajouta :

— Ijaissez-moi vous suivre, petit

maître,. . vous ne savez pas. . . j'avais oublié de vous dire : la venue de la police à la maison de jeu n'était point

l'efFet du hasard. J'ignore quel était le but de votre ennemi, mais vous avez été attiré dans un piège.

— Qui vous fait croire ?. . .

— J'ai vu.

Ici le mendiant raconta l'incident de la lettre confiée à l'Auvergnat, et la lecture que celui-ci en avait faite à voix haute sur le perron de Saiut- Germain-des-Prés .

— Et VOUS êtes sûr que c'est lui ?

demanda Xavier inde'cis.

— C'est l'homme qui, depuis deux mois, s'est fait votre ami malgré vous ; l'homme dont je me suis de'fie', moi, dès le premier jour j l'homme e nfin qui e'tait hier avec vous sur le balcon, et à qui vous avez eu l'imprudence de révéler ce que vous

saviez de vos secrets j'en suis

sûr !

Xavier fut quelque temps avant de répondre , tant sa surprise était grande.

LE MENDIAN^OIR. 487

— Carrai ! dit-il enfin ; — mais c'est impossible ! . . . Quel intérêt aurait-il à me tendre des embûches?

— Je ne sais, mais il l'a fait. . . j'en suis sûr ! . . .

— Mais cette lettre est de lui... dit encore Xavier en montrant le message qu'il venait de recevoir.

— N'allez pas ! n'allez pas ! s'e'cria Neptune. Cet homme est votre ennemi!

Le jeune homme réfléchit un instant.

LE IVWJ

188 LE IVWDIANT NOIR.

— Il faut que j'y aille, dit-il enfin d'un ton re'solu j — elle y sera.

Neptune secoua tristement la tête.

— Ma voix est trop faible pour combattre la voix de l'amour, murmura-t-il ; mais quelque chose me dit que ce n'est là qu'un appât de plus pour vous attirer au bord du précipice. . .

Je vous suivrai, petit maître... ne vous récriez pas ! Je sais qu'il est des lieux où le pauvre noir n'a point le droit de se montrer. Je sais que ma présence serait pour vous un embar-

ras, sinon une honte... mais je me cacherai ; ni vous ni personne ne me verrez, à moins que ! . . .

Il avait accompagné ces derniers mots d'un geste menaçant, mais il n'acheva point sa pense'e.

— Où allez-vous ? reprit-il.

— Au château de Rumbrye, auprès d' A..., dans le de'partement de l'Eure.

— C'est bien... Vous avez perdu * votre argent j il vous en faut, petit

maître.

Le noir déposa quelques louis sur la tablette de la cheminée.

490 LE 5IENDIANT NOIR.

Le front de Xavier se couvrit d'une épaisse rougeur.

-rr- Ne rougissez pas, dit doucement Neptune; — bon maître m'avait donné plus que cela : il m'avait fait libre... C'est une dette que je paie.

A ces mots, il se dirigea vers la porte ; mais, au moment de passer le seuil, il se retourna :

— A quelle heure partez- vous demain? demanda-t-il.

— Je ne sais... dans l'après-midi.

— -Au revoir, petit maître! Avant devons suivre, j'aurai le temps de consacrer quelques heures à ma tâche de chaque jour... Je chercherai votre mère.

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