COURSE AU CLOCHER
— Le lendemain, de bonne heure, Neptune, appuyé sur son bâton, descendit les cinq étages de son grenier et commença sa journée.
Il avait déjà parcouru Paris bien des fois dans tous les sens durant ces vingt anne'es.
Il avait scruté chaque maison, examiné chaque femme dont l'âge et la tournure se rapportaient quelque peu au type qu'il s'était imposé pour jalon, à la mère de Xavier, en un mot, telle que son imagination la lui représentait.
Jamais nul résultat n'était venu récompenser sa constance.
Ce jour-là, il n'allait plus complètement au hasard.
Il avait un indice, bien faible sans
doute, mais cela suffisait pour exalter son courage.
Il se mit donc en quête, plein d'espoir , tâtant à chaque pas sa poche pour se bien assurer qu'il était toujours possesseur du fameux mouchoir de batiste aux initiales F. A.
Tout d'abord , et sans he'siter, il se dirigea vers le faubourg Saint-Germain, qui est la patrie des équipages armories.
Il connaissait la dame et sa voiture ; mais les dames se lèvent tard , tandis que c'est le matin qu'on fait la toilette des e'quipages.
LE MENDIAM NOIIV. T. II. 13
Il comptait plus sur la voiture que sur la dame.
Son espoii' ne devait point être trompé.
Après avoir erre' inutilement pendant quatre ou cinq heures , fouillant du regard les cours de tous les hôtels et avançant la tête entre les discrets battants des portes cochères, si bien qu'on l'eût pu prendre pour un de ces gueux embrigade's que la police emploie, — dit-on, — à divers usages, il arriva devant une sorte de palais , situe' au milieu de la rue de Grenelle,
et dont la noble architecture semblait faire honte aux gentilhommières voisines.
La porte cocher e était entr ouverte.
Le mendiant y plongea son regard.
Il vit d'abord une chaise de poste, attelée de quatre bons chevaux , qu'inspectait soigneusement un grand jeune homme à la tournure anglaise, en costume de voyage.
Ce n'était point ce qu'il cherchait.
Il allait poursuivre sa route, lorsque le grand jeune homme ayant voulu jouer avec l'un des chevaux, celui-ci fit un saut en avant.
La chaise de poste s'ébranla et de'm'asqua une charmante calèche qui, le timon en l'air, attendait sans doute la brosse et l'éponge d'un valet.
A cette vue, le mendiant resta cloué à sa place.
Il examina de loin la calèche dans tous ses détails.
— C'est la même ! murmura-t-il
enfin d'une voix que la joie rendait tremblante.
Il entra re'solument dans la cour, et s'avança vers le grand jeune homme , qui n'e'tait autre que M. Alfred Lefebvre des Vallées, lequel, au lieu de son resplendissant costume de la veille, avait endossé la redingote à l'anglaise, noué la cravate uoir et chaussé la botte à cœur.
Ainsi costumé, ce jeune monsieur n'avait point l'air moins sot qu'en habit de bal.
— Ma parole d'honneur! dit-il en examinant Neptune à travers son lorgnon :
Voici un mauricaud qui a la barbe blanche ! le diable m'emporte si ce n'est pas drôle!... Je n'en avais jamais vu comme cela !
Le noir avançait toujours.
Il s'arrêta en face de M. Alfred Lefebvre des Valle'es.
Celui-ci baissa son lorgnon.
— John ! dit-il.
Un petit Bas-Normand, auquel on avait donné un nom et un gilet anglais, afin d'en faire un groom, parut à la porte des écuries.
— Prends un fouet, continua le jeune M. Alfred Lefebvredes Vallées avec un sang-froid tout britannique.
Il acheva de traduire son idée en désignant le mendiant d'un geste significatif.
Neptune comprit sans doute, car il serra d'instinct son long bâton, qui n'était point une arme méprisable.
204 LE MExNDIANT NOIR.
Heureusement, il n'eut pas besoin de s'en servir.
M. Alfred e'tait au tond un bon jeune homme.
I[ avait seulement voulu faire une spirituelle plaisanterie.
— Mauricaud, dit-il, en riant, si John avait seulement deux ans de plus, je le ferais boxer contre toi
Que demandes-tu ?. . . On n'entre pas comme cela à l'hôtel de Rumbrye.
— Rumbrye î répe'ta le mendiant qui ne put retenir un geste de surprise.
— On mendie à la porte, reprit
M. Alfred ; — jamais dans la cour. . . va-t'en !
Neptune ne re'pondit point, mais il tira de son sein le mouchoir, soigneusement enveloppe' dans une feuille de papier blanc, et le remit au jeune M. Alfred Lefebvre des Valie'es.
— Qu'est-ce là ? s'e'cria eelui-ci , qui eut soin de se ganter avant de toucher au paquet; — ma parole d'honneur, c'est un des mouchoirs de la marquise !
Il mit cinq francs dans la main de Neptune, et reprit :
— Du diable si ce n'est pas une
bonne journée pour toi, mauricaud . . .
bonsoir !
Neptune se retira aussitôt ; mais, au lieu de s'éloigner, il s'arrêta après avoir passe' le seuil de la porte cochère, et s'assit sur une borne , en ayant soin de rabattre son large ebapeau de paille sur ses yeux.
De temps en temps, il glissait un regard à traVfers la porte entr'ouverte.
Il savait de'sormais où retrouver cette femme qui avait les traits de
Xavier et dont le chiffre était celui de la mère du jeune homme.
Mais il avait appris autre chose encore.
Cet hôtel portait le nom de Rumbrye.
Jjenom du château où devait se rendre Xavier.
Une chaise de poste attendait dans la cour.
L'hôtel et le château avaient-ils le même propriétaire ?
Etaient-ce les hôtes de Xavier qui allaient prendre place dans cette voiture de voyage ?. . .
Comme il se faisait cette question, le son d'une horloge, affaibli par la distance, arriva jusqu'à son oreille.
C'e'taient deux heures qui sonient à d'Aquin.
naient à l'église de Saint-Thomas-
Le mendiant se leva brusquement.
Il était en retard ; il craignit que Xavier ne se fût déjà mis en route.
Or, peu familier avec la géographie du royaume, il ne s'e'tait souvenu que du nom de Rumbrye ; une nuit de sommeil avait fait sortir de sa me'moire le nom du village et même celui du département où était situé le château.
Il allait regagner à toutes jambes la place Saint-Germain-des-Prés , lorsqu'un dernier ^regard jeté dans la cour de l'hôtel lui fit apercevoir madame de Rumbrye, qui descendait le perron, appuyée sur le bras d'un homme.
D'abord, il ne vit que la marquise,
et, tout entier à la joie de ne s'être point trompe', il murmura :
— C'est bien elle !
Puis, son œil ayant glissé de la marquise à son cavalier, un cri d'étonnement sortit de sa poitrine, tandis que ses sourcils se fronçaient violemment.
— C'est lui! dit-il encore.
Il avait reconnu l'ennemi secret de
Xavier, son ennemi, à lui, par con-
* séquent, rhomme qui avait écrit
cette lettre perfide an comuiissaire
de police : il avait reconnu Carrai.
Il ne^songea plus à s'éloigner.
Stupe'fait, perdu au milieu de ces péripéties accumulées qui se succédaient sans relâche et lui donnaient à peine le temps de la réflexion, il demeura immobile.
Que faire .^
La présence de Carrai donnait au départ de la marquise une apparence de menace.
Cet homme ne pouvait être là que pour le malheur de Xavier.
Or, si, à cette heure, ce dernier e'tait parti déjà par hasard, comment suivre sa trace ? Comment trouver ce château de Rumbrye, que Neptunef entrevoyait, dans son imagination eflfraye'e, tout plein d'embûches et de . sanglants mystères ?
Il jeta autour de lui son regard irrésolu, et vit, le long*du trottoir opposé, un fiacre attelé de deux fc^'ts chevaux.
Il respira plus librement.
— Je les suivrai ! se dit-il.
A ce moment, madame de Rumbrye, légère et gracieuse comme une jeune tiile, s'élançait dans la chaise
de poste. Avant de monter, elle avait dit à Carrai :
— Nous serons seuls ; nous aurons le temps de causer.
Mais elle avait compté sans le jeune M. Alfred Lefebvre des Valle'es, qui s'e'tait commodément étendu sur Tune des banquettes.
Madame de Rumbrye ne put retenir un geste d'impatience.
— Vous ne vous attendiez pas à me trouver là ! dit le grand garçon avec un rire épais et bruyant ; je fais route avec vous... le Tdiable m'emporte ! , . .
— Je croyais que vous partiez
LE «E^DJA^■T NOIR. T. H. 14
%\i LE MENDIANT NOIR.
avec Hélène et M. de Rumbrye, repartit sèchement la marquise.
M. Alfred des Valle'es attira de sa poche une petite glace et se mira complaisamment .
— Du diable si M. de Rumbrye me prend jamais à voyager avec lui!
grommela-tàl. C'est un voltigeur de Louis XV, qui voudrait qu'on portât encore la perruque poudrée , l'epée horizontale et le catogan ! . . . Ma parole d'honneur, madame, je ne puis pas m'habituer à cela.
La marquise fit contre fortune bon
cœur, et fit signe à Carrai de monter.
— Croyez-moi, si vous voulez, dit M. Alfred à ce dernier, vous êtes moitié' moins laid qu'hier... Vous aviez l'air d'un déterré... ma parole d'honneur ! . . .
La chaise partit. En passant sous la porte cochère, Carrai et madame de Rumhrye aperçurent à la fois le mendiant noir , dont l'oeil ardent plongea dans la voiture.
— Encore cet homme f mur
mura la marquise, qui ne put se défendre d'un mouvement de frayeur.
— Il y a dans la persistance de ce drôle quelque chose que je ne comprends pas, pensa de son côté Canal.
Quant au jeune M. Alfred Lefebvre des Vallées, il se contenta de murmurer en souriant :
— Le fait est que, — le diable m'emporte ! — si John avait seulement eu deux ans de plus, je
l'aurais fait boxer contre ce mauricaud ! . . .
Neptune, lui, s'était élance' vers le fiacre.
Il dit quelques mots au cocher, lui mit un louis dans la main, et la lourde voiture commença à brûler le pavé sur les traces de la chaise de poste.
Dès le matin le noir avait pressenti une journée orageuse.
Avant de quitter sa mansarde, il s était armé de toutes pièces.
c'est-à-dire qu'il avait pris le reste de son pécule.
Tant qu'on resta dans Paris, le fiacre n'eut point trop de peine à suivre la chaise de poste. Il la gagna même quelque peu, et en passant le pont Louis XV, les deux chevaux de louage se trouvèrent un instant à marcher de front avec les coursiers de la poste.
Le mendiant ordonna aussitôt » au cocher de céder le pas. J
Celait un ordre superflu.
A peine, en effet, la chaise de poste fut- elle lance'e sur le sable uni des Champs-Elyse'es , qu'une large distance s'e'tablit.
— Ferme ! cria le mendiant par la portière.
— N'ayez pas peur, bourgeois!
re'pondit le cocîier, en appuyant sur ce dernier mot avec une sournoise ironie ; — nous les rattraperons à la monte'e.
En effet.
A la côte qui pre'cède la bar-
rière de l'Etoile, le fiacre regagna le terrain perdu.
Il e'tait traîné par des chevaux forts, mais vieux, dont les descentes rompaient les jambes.
A une lieu de la barrière, le cocher se retourna sur son siège.
— Ah ça, bourgeois, dit-il, où allons-nous comme ça?
Neptune montra du doigt la chaise de»poste.
— Connu! re'pondit le cocher.
Nous allons où ils vont où . .
vont-ils ? é
— Va toujours ! cria Neptune avec impatience ; tu seras payé.
Le cocher alongea un coup de fouet à ses bêtes, et reprit l'entretien.
— Not' maître j dit-il, vous parlez bien; mais j'ai deux bons chevaux que je suis en train de crever, et sauf respect vous
ne m'avez pas l'air ce qui
s'appelle calé, là!...
Neptune tira une douzaine de napole'ons qu'il montra au cocher.
Celui-ci fit aussitôt claquer son fouet avec enthousiasme.
— Dieu-Dieu! murmura-t-il, faut croire que c'est un fier métier tout de même que d'être mauricaud !
A Saint - Germain - en - Lay e , la chaise s'arrêta pour relayer*
Le fiacre la cle'passa, et prit de l'avance qu'il devait perdre bientôt.
Les deux chevaux commençaient à souffler de'plorablement.
Tout leur corps fumait, et de larges gouttes de sueur coulaient à leur cou et à la naissance de la croupe.
— Feront-ils bien encore deux postes comme cela ? demanda Neptume avec inquiétude.
— Deux postes ! re'pondit le cocher 5 deux postes!... je ne m'en charge pas, not'maître, quand vous me donneriez tous les jaunets que vous m'avez montrés!
— Va toujours ! dit le nègre en dissimulant son de'sapointement.
La chaise de poste, attele'e de chevaux frais, et lance'e au galop sur une descente, passa en ce moment comme la foudre auprès du pauvre fiacre.
— Ferme ! cria Neptune.