LA DATE DE LA NATIVITE SELON MATHIEU
Alors Hérode, voyant que les Mages s'étaient moqués de lui (beaucoup moins que Tévangéliste ne se moque de nous) entra dans une grande colère, et il envoya tuer dans Betléhem et dans tout le pays d'alentour tous les enfants de deux ans et au-dessous, selon le temps dont il s'était soigneusement enquis des Mages.
C'est donc bien sur une période de temps mathématiquement déterminée qu'aurait porté la consultation des Mages; cette période, c'est un jubilé, une année de deux ans. En faisant tuer tous les enfants qui sont nés aU'dessouSy c'est-à-dire en dedans de ces deux années, Hérode se croit assuré de ne pas manquer son coup, car il ne sait pas encore que Joseph, après un songe de nuit, a emmené l'enfant et sa mère en Egypte.
On vit alors s'accomplir ce qui avait été dit par le prophète Jérémie :
Une voix a été entendue dans Rama, des plaintes et de grands gémissements : Rachel pleurant ses enfants, et ne voulant pas recevoir de consolations parce qu'ils ne sont plus.
Le Massacre des « Innocents au-dessous de deux ans », t)n le sait, est inconnu de l'histoire et il ne saurait en aucune façon s'entendre de la punition des fils d'Hérode en révolte plus ou moins ouverte contre leur père. Cette
exécution fut vue d'un fort bon œil par Jehoudda et par tous les davidistes, elle ne fut même pas trop antipathique à ceux des fils d'Hérode qui furent épargnés et qu'elle débarrassa de concurrents redoutables. La citation de Jérémie n'est pas moins déplacée que celle d'Osée. C'est la suite de la mystification qui a pour but de nous cacher les vrais motifs et les véritables dates du départ de Bar-Jehoudda pour TEgypte et surtout l'emploi qu'il a fait de son séjour en ce pays de divination et de thaumaturgie. Au surplus n'y a-t-il mystification qu'à l'endroit des goym, car Rachel étant femme de Jacob dans la Genèse et mère de Joseph, c'est ici la mère de Jehoudda dont le père s'appelait Jacob et qui pleure sur toute cette lignée d'enfants et de petits-enfants qui, depuis le mouvement de 746 jusqu'à la révolte de Ménahem en 819, sont morts martyrs de la Loi. L'allusion est d'autant plus directe que dans la Genèse Juda, chef de la tribu dont Betléhem dépend, est également lils de Jacob. Tous les Juifs ont compris.
Lorsque Mathieu fait tuer par Hérode tous les enfants de la double année^ il ne veut pas dire (jue Bar-Jehoudda avait deux ans à son départ pour l'Egypte, mais que tous les enfants nés à lahvé dans les deux années jubilaires (739-740), a selon le temps (le calcul) dont Hérode s'était enquis auprès des Mages », ont été, à un moment donné, massacrés par les Hérodes.
Si ces deux ans eussent été Tâge des Innocents qu'llérode fait massacrer, l'enfant cause de cette hécatombe aurait eu lui-même deux ans lors de l'arrivée des Ghaldéens. Avec le naturel sanguinaire que lui
prête Mathieu, Hérode n'eût jamais laissé vivre le petit christ jusqu'à cet âge. Or il combine tout pour assurer la précieuse existence de ce roi-né, et même il attend qu'il soit en fuite pour faire tuer tous les Innocents de Betléhem et dépendances.
C'est une des choses qui nous indisposeraient le plus contre Hérode, s'il n'était constant, d'autre part, que ces poupards de la double année étaient six mille et avaient des barbes comme on n'en a qu'au-dessus de trente ans (1).
Jamais Hérode ne s'inquiéta des petits enfants qui naquirent dans la Judée sur la fin de sa vie : les femmes de Judée, pourvu qu*elles ne fussent pas les siennes, pouvaient faire tou& les enfants qu'elles voulaient. Ja» mais il ne massacra d'enfants innocents, en dehors des siens, en supposant que ceux-ci fussent innocents, ce qui est douteux, et la chose eut lieu fort loin des environs de Betléhem sur des jeunes gens en âge d'intriguer pour la couronne.
Quelle qu'ait été la confiance de TÉvangéliste dans l'imbécillité de ses compatriotes, il n'a jamais eu la prétention de leur faire croire qu'Hérode avait mis à mort,
(1) Au septième ou huitième siècle on a recompté les Innocentsmis à mort par Hérode : ils étaient devenus quatorze mille !
Macrobe avait conté un mot d'Auguste qui peut fort bien avoir été dit. Auguste, apprenant qu'Hérode avait fait tuer son fils Antipater comme conspirateur, s'était écrié : « Mieux vaut être le porc d'Hérode que son fils ! » On pensa que c'était l'occasion ou jamais de donner un air de vérité au Massacre des Innocents et on fit dire à Macrobe qu'Auguste avait eu ce bon mot, en apprenant que parmi les enfants au-des^ sous de deux ans dont Hérode, roi des Juifs, avait ordonné la mort en' Syrie (en Syrie!), son fils sétait également trouvé. Antipater ayant environ quatorze ans à sa mort, treize mille neuf cent quatre-vingtdix-neuf enfants au-dessous de deux ans avaient été tués par une erreur regrettable évidemment, mais irréparable. Auguste, insensible à cette perte, n'a de larmes que pour Antipater. Auguste est un païen.
en son temps, tous les petits Juifs de « deux ans et audessous », Plus l'Eglise rapproche du temps de Tibère la composition de l'Evangile, plus elle expose l'auteur à rencontrer des coreligionnaires qui lui disent : « Pardon, je n'avais pas trois ans quand Bar-Jehoudda est né et pourtant me voici ! » Peut-être l'auteur lui-même eût-il été du nombre. Toute sa génération se trouve dans le même cas. L'Evangéliste trahit ici, et de façon irréfutable, le parti pris arithmétique qui préside à son œuvre. En effet, du décret qu'on attribue à Hérode il résulte qu'en dehors du jésus il n'y aurait pas eu un seul Juif de trente-trois ans en l'an 30 de l'Erreur christienne, et ainsi de suite, de décade en décade, jusqu'à la prise de Jérusalem par Titus. Il n'y aurait eu en Judée qu'un seul homme de cetàge-là, le jésus. Etant le seul enfant qui eût échappé au décret sanguinaire d'Hérode, les mères de famille lui auraient fait une renommée bien dangereuse pour sa sécurité I Le seul fait d'exister était sa condamnation à mort !
RETOUR d'Egypte
Le lecteur sagace — trop longtemps on l'appela candide — a pu tirer de Mathieu cette conclusion que, sans la double année, les Mages n'auraient rien su de la naissance du jésus. C'est la preuve qu'en dehors du fait et de la date la Nativité est manifestement une allégorie astrologique. D'où provient cette allégorie ? De TApocalypse, où nous avons déjà vu une Femme à qui il ne
manque que le nom de Salomé pour être celle de Jehoudda, accoucher d'un enfant à qui il ne manque; que le nom de Bar-Jehoudda pour être le jésus, lequel est obligé de fuir, en un désert auquel il ne manque qu'un nom pour être celui d'Egypte, un Serpent Rouge à qui il ne manque qu'une étiquette pour être le roux Iduméen Hérode.
Vous vous rappelez cet affreux Satan qui guette l'Enfant pour le dévorer au sortir de Za Vierge ? Ce drame commencé au ciel ne se termine point par la chute de Satan sur la terre. Il se poursuit en Judée dans des personnages réels. Trompé dans ses espérances, le Serpent roux, sous les traits d'Hérode, d'Auguste et de Tibère, persécute la vierge de Sion, sous les, traits de Salomé, et essaie de lui tuer son fils aîné — : le mâle, est-il dit, par opposition au Verbe Jésus qui, vous le savez assez, est des deux sexes.
Dans sa peau de pourpre le Serpent joue tour à tour le rôle de la Bête romaine qui vient de la mer et celui de la Bête protéiforme qui vient de la terre. Mais, malgré l'effort qu'il déploie, la postérité de Jehoudda lui échappe. Le grand Aigle — qui se moque des aigles romaines autant que le Verbe du Serpent — le grand Aigle prête ses ailes à la femme de Jehoudda. Le Serpent (c jette comme un fleuve d'eau» après elle pour qu'elle en soit emportée », mais, « aidant la femme, la terre ouvre sa propre bouche et engloutit le fleuve que le Serpent avait vomi de sa gueule » — détail où nous apprenons que Salomé s'est retirée avec sa famille en un lieu assez éloigné des bouches du Nil.
Ici uDe indication fort précieuse dans l'Apocalypse. Bar-Jehoudda occupe ce lieu pendant une période, deux
périodes et une demi-période, et on ne peut guère douter qu'il ne s'agisse de périodes sabbatiques qui semblent avoir été séparées par des intervalles. Son séjour ou ses séjours successifs en Egypte ont donc duré en tout vingt-quatre ans et demi .
Après la mort d'IIérode, survenue en mars 750, Jo- ■seph et Maria reviennent avec l'enfant : « Lève-toi, dit l'ange du Seigneur à Joseph, prends l'enfant et sa mère (l'ange connait la doctrine de Jehoudda, il ne dit pas : ton fils) et t'en va au pays d'Israël, car ceux qui voulaient la vie de l'Enfant sont morts. »
Observons que Dieu envoie à Joseph un ange fort mal renseigné sur les affaires de son peuple, et qu'il lui tend un piège abominable. Car non seulement ceux qui voulaient la vie de l'enfant ne sont pas morts, mais ils sont plus altérés que jamais de son précieux sang. Au lieu du vieux roi, qui a facilité si benoîtement sa fuite ^n Egypte, Bar-Jehoudda va trouvera son retour trois fils d'Hérode tellement acharnés contre tout prétendant qu'ils ne peuvent se supporter eux-mêmes. Il va trouver notamment cet affreux Antipas qui naguère voulait se ceinturonner de ses entrailles. A l'arrivée, on s'aperçut qu'on avait été trompé par Tange : le perfide Archelaûs, fils d'Hérode, et de la môme humeur massacrante, <{ régnait en Judée à la place de son père, »
Il s'est écoulé plus d'une année avant qu'Auguste ne décidât en faveur d'Archelatis, et Mathieu emploie un mot assez impropre en disant que ce prince « régnait en Judée ». Archelaûs ne fut qu'ethnarque à portion congrue pour la Judée, Tldumée et la Samarie : les autres provinces, Galilée, TransJordanie et Abilène, avaient été
attribuées à Ântipas, à Philippe et à Lysanias, ses frères. Mais ce que Mathieu veut dire, c'est qu'Archelaûs régnait sur Betléhem et la tribu de David.
Entre la mort de son père et l'acceptation d'Auguste, Archelaûs eut le temps de massacrer trois mille insurgés dans le Temple, comme don de joyeux avènement, et d'aller à Rome pour y plaider sa cause ; ses frères eurent le temps de l'y suivre et d'intriguer abondamment ; un parti eut le temps de se former et d'envoyer une ambassade à Auguste, demandant que la Judée fût annexée à la Syrie, mais il faut croire que la visite des Mages à Betléhem n'avait pas eu un retentissement durable, car personne ne se leva pour proposer Bar- Jehoudda comme roi des Juifs. C'était pourtant le candidat qui divisait le moins, qui eût coûté le moins cher, puisqu'il était oint d'avance, et qu'il retenait par devers lui tous les éléments d'un sacre en bonne forme, or, encens et myrrhe. Et déjà il avait annexé la Perse par ses Mages. Vaste entreprise où aurait échoué David en son meilleur temps.
Varus, proconsul de Syrie, eut le temps de réprimer une première révolte après la Pâque de 750, de laisser une légion dans Jérusalem, de retourner à Antioche, et, considérant l'affaire comme terminée, de laisser la lieutenance à Sabinus. Sabinus eut le temps de soutenir un siège dans Jérusalem à la Pentecôte suivante. Trois chefs de révoltés. Judas, Simon, Atrongœus, eurent le temps de se dire rois dans Sephoris, dans Jéricho, dans Emmaûs. Varus eut le temps de revenir avec les légions de Syrie auxquelles se joignirent d'enthousiasme les Arabes d'Arétas, de dégager Sabinus, de faire campagne en Galilée, de crucifier deux mille
hommes, de pacifier momentanément la Judée par le fer et par le feu, de favoriser, d'organiser peut-être l'ambassade des Juifs qui, traversant les desseins des hérodiens, vinrent demander à Auguste la réunion de la Judée à la Syrie. Auguste attendit que le calme fût rétabli pour accepter Archelaûs, et, les compétitions qu'il eut à trancher, les révoltes que ses lieutenants eurent à réprimer n'ayant pas duré moins d'un an, le Jésus n'en avait guère moins de douze lorsque son père et sa mère purent apprendre qu' Archelaûs régnait sur Betléhem.
Archelaûs ne fut pas plus roi de Judée que son frère Antipas ne fut roi de Galilée, comme le veut l'Église dans un autre chapitre de Mathieu (1). Pour des gens qui refusent le titre de roi à tout ce qui n'est pas le Verbe, c'est le prodiguer avec une légèreté fâcheuse. Et ces erreurs qu'aucun christien du premier âge n'eût commises sont de nature à affaiblir l'autorité des scribes évangéliques.
Jehoudda et Salomé attendirent certainement que Varus eût évacué la Galilée pour la traverser. Nulle région n'avait été plus ravagée, plus incendiée, plus crucifiée. C'était se réfugier dans des ruines fumantes, autour des gibets. On avait le choix entre vingt résidences plus favorables. On eût été cent fois plus tranquille à Betléhem ou sous l'aile romaine, à Gésarée. Aussi Mathieu ne nous mène-t-il pas dans la Galilée proprement dite, mais dans certaines parties de la Galilée. Il ne s'explique pas davantage sur cette Galilée inpartibus^ parce que tous les christiens de son temps savaient que
(1) La pseudo-décollation du Joannès,
ces parties étaient situées au-delà du Jourdain, et galiléennes de fort récente étiquette. Elles ne furent dites galiléennes qu'après la prise de Jérusalem par Titus, et la réduction de toute la Palestine en province romaine. Pour un christien un peu informé elles sont bathanéennes et gaulonites, elles dépendent non de la tétrarchie d'Antipas, fils de Malthacé la Samaritaine, mais de celle de Philippe, fils de la davidique Gléopâtre.