‹ Le mensonge chrétienChapitre 28 sur 55 · LE SOLDAT PANTHER · texte numérisé non relu

LE SOLDAT PANTHER

Je ne veux point passer à la Nativité selon Luc, sans vous faire voir quelles conséquences ont eues, pour Thonneur de Jehoudda et de sa femme, ces étranges façons de présenter les choses.

C'est la récompense des héros juifs de se survivre dans un surnom qui évoque l'œuvre ou caractérise ridée maîtresse de leur vie. Le nom de famille s'efface devant celui que les scribes décident.

Auprès des christiens de TransJordanie, dans cette région où le grec se mêle à l'araméen pour composer une sorte de sabir, Jehoudda s'appelle Panthora (1), Toute-la-Loi, et le plus grand honneur qu'on puisse faire à son fils aîné, c'est de l'appeler Bar-Panthora. De même le plus grand éloge qu'on puisse faire de la mère, — éloge inusité, presque une apothéose civique . — c'est de désigner son grand fils sous le nom de Bar- Salomé.' Permis aux évangélistes pour dépister l'histoire, cette ennemie, de masquer Jehoudda sous Joseph, Salomé sous Maria, Bar-Jehoudda sous Joannès et en-

(1) Du grec pan^ tout, et de l'hébreu, thora, loi.

suite sous Jésus, c'est de bonne guerre. Mais le nom patriotique de Jehoudda, c'est Panthora.

Alors que, saluant en lui la Loi martyre, les christiens lui décernaient ce glorieux nom, les Juifs talmudiques continuaient à le traiter de Sotada, produit de l'adultère, par allusion à la façon dont Bethsabée était entrée dans le lit de David ; et ces deux épithètes en antagonisme absolu faisaient parallèlement leur chemin dans le monde, Iqs Juifs christiens appelant le fils de Jehoudda Bar-Panthora, les talmudistes, au contraire, Ben-Sotada. Ces deux épithètes sont cause de la plus sotte calomnie qui ait jamais atteint l'honneur d'une femme.

Sous le nom de Maria, mère du jésus^ l'innocente Salomé, mère de Bar-Jehoudda, porte dans quelques récits juifs et païens la peine d'avoir trompé Joseph avec un individu qu'ils appellent par corruption, les uns Panthera, les autres Pandira, les autres Pandera.

Voici Tétymologie de cette énormité. Le livre de la Mischna qui traite des épouses suspectes d'adultère s'appelle Sofa (1). Le héros de l'Évangile étant dit BeU'Sotada dans le Talmud de Tibériade (2), les ignorants et les médisants (c'est presque toujours la

(\) J.-G. Wagenseil, Sota^ hic est liber Mischnaicus de u.rore adultéra suspecta, etc. (Altdorfi Noricorum, 1674, in-4*.) Vous pouvez vous otl'rir la lecture de cet ouvra^'e, il a 1.234 pages sans compter les corrections et additions, mais peut-être ôles-vous assez puni par la lecture de celui-ci ; il vaut mieux pour vous que les peines se confondent.

Sur le mot Sota, voyez les Nombres, v, 2o, et toute l'ancienne Loi.

(2) Dans le traité Nazir il n*est pas nommé autrement : « le fils de l'Adultère ». Tout le monde sait de qui il s'agit.

même chose) en ont conclu que le jésus était né d'unefemme adultère. Ce coq-à-l'âne fantastique a d'autant*, plus de crédit que les christiens sont les premiers àproclamer Panthora père du jésus. Gelse le platoni*^ cien fait d'après eux le jésus fils de Panthora (1). Épi*phane le jésu-christien corrompt légèrement la leçoa* primitive en faisant Panthora père de Joseph (2), maûk Jean Damascène (3), qui habite Jérusialem au huitièm;» siècle et qu'on a canonisé, introduit sans aucune diffi^ culte Panthora dans sa Généalogie du jésus. Le pèr«du jésus, c'est Panthora. Entre les christiens, le»païens et les Juifs l'accord est complet, car sous le nom de Joannazir (le Joannès nazir), le Talmud de Baby*^* lone fait le jésus fils de Panthora et de Maria (4).

Que se passe-t-il alors ? Une chose dont l'Église avec ses fourberies superposées est absolument respouf» sable. Les païens, ennemis de l'imposture qui monte à rOrient, voient que dans la fable Joseph avait pris sa fiancée si pompeusement enceinte des œuvres d'autrui qu'il avait eu l'intention de la chasser (il ne la garde que pour ne pas faire esclandre) ; ils voient que Maria est une gaillarde dont le corps était rempli de sept démons qui sont pour le moins les sept péchés capitaux^ le plus fort chez elle devant être la luxure, puisqu'elle n'a même pas pu se retenir étant fiancée. Le doute est d'autant moins permis que les Juifs du Talmud désignent l'enfant sous le nom de Ben-Sotada, fils de l'adultère.

(1) Voir dans VAnticelse ce que l'Église nous a laissé de la Vér^ sur les christiens.

(2; Contra hœreses, 78.

: (3) Livre IV, ch. xv. De fide,

(4) Traité du Sanhédrin.

On a cherché rhomme avec qui Maria avait si scandaleusement trompé Josephj et alors on a trouvé qu'elle avait eu des relations fort étroites (neuf enfants) avec un certain Panthora. Jésus^ premier enfant de Maria, est né d'un adultère ; sa mère était sota^ et Joseph sotada, le Talmud le constate officiellement, puisque le Jésus y est dit Ben-Sotada. Dans ces conditions^ de qui est-il donc fils ? Il ne peut Têtre que de Panthorsij puisque les Ecritures christiennes elles-mêmes confessent qu'il était fils de Maria, d'une part, et de Panthora, de l'autre. Reste à savoir qui était ce séducteur de si haute envergure, dans lequel personne n'est allé chercher ce qui y était en puissance, c'est-à-dire Joseph lui-même. On découvre qu'il a vaillamment porté les armes dans des circonstances obscures. On fait de ce Panthora un soldat romain, une manière de pandour dont le vrai nom est plutôt Pantéros, Tout amour :

Je suis Michel dit Puits d'amour Au troisième major-tambour (1).

Ce miles gloriosus, à qui la guerre laisse des loisirs, a porté les feux de Suburre jusque dans la maison de Joseph, il a fait la facile conquête de la facile Galiléenne. Et comme, une fois Tenfant né, on ne voit plus Joseph auprès de sa femme ; comme, au contraire, on la montre errant de village en village, à la poursuite de son fils qui la repousse avec insolence, on suppose qu'elle a été définitivement expulsée par son mari à la suite de nombreux adultères, et on la transforme en

(1) Le Caïd, paroles de Sauvage, musique d'Ambroise Thomas, ^cte II.

une dévergondée qui fait publiquement commerce de ses vices. La légende de l'irrésistible Pantéros et de la galante Maria s^élargit, s'étend, flatte le goût de scandale qui est au fond de toutes les polémiques, et voici que la tragique figure de Jehoudda-Toute la Loi s'efface devant le soldat Panther, personnage de Tout à la Joie pour gradins supérieurs de petit théâtre romain. Mais laissons cette atellane entrée dans la tradition païenne par la porte que lui ouvre un thème de géniture trop risqué. Le soldat Panther a ceci de commun avec Jésus qu'il n^a jamais existé. Nous sommes d'accord avec les calomniateurs de Maria, à la condition de rendre aux personnages leur nom et leur identité : Maria n'a trompé Joseph qu'avec son mari. C'est ce que je ne cesse de vous dire sous cette forme qui vous semble beaucoup trop simple pour être vraie : Salomé a eu neuf enfants dont le premier fut Bar-Jehoudda, avec le même homme, Jehoudda le Gaulonite.

Je n'ai pas encore pu déterminer avec certitude l'époque à laquelle l'absurde légende du soldat Panther est entrée en circulation et à quelle catégorie d'imbéciles elle doit être attribuée. Je trouve, il est vrai, ce Panther dans Gelse le platonicien, auteur du Discours véritable, contemporain et ami de Julien, et on l'y met sur le compte du rabbin dont Celse invoque l'autorité. Mais je flaire là une des mille supercheries de l'Église pour sophistiquer le témoignage de ce rabbin. Il est trop bien renseigné sur les faits et gestes de Jehoudda, de sa femme et de leurs fils, il a contre eux trop de bons arguments tirés de l'histoire pour descendre à de pareils procédés de discussion.

Salomé n'a jamais été soupçonnée. Son incorruptibilité conjugale et son opiniâtre fécondité sont la cause même de sa glorification. Les Juifs et les païens, qui sont tombés d'accord pour dénoncer Timposture évangélique, n'avaient pas l'ombre d'un prétexte pour mettre en doute la vertu de Maria. Au surplus, les anciens apologistes de l'Eglise n'ont jamais eu à la défendre (1). La stupide histoire du soldat Panther semble bien n'avoir été lancée qu'au Moyen Age par quelque Juif exaspéré des mauvais traitements que les juridictions ecclésiastiques faisaient subir à toute sa race. Elle a été introduite dans Celse par l'Anfzceîse lui-même, par le gagiste qui a composé cette prétendue réfutation de l'irréfutable écrit rabbinique dans lequel le philosophe païen s'était documenté. Sa présence dans Celse et dansl'écrit juif ne peut s'expliquer que par une fraude ecclésiastique. On a commencé par vider Celse de toute sa documentation sur Bar-Jehoudda, ses origines, sa famille, son usurpation et sa fin. Et puisque Celse s'était appuyé sur le rabbin, il fallait ruiner son témoignage. On raconta que ce qui en faisait la matière, c'était l'histoire scandaleuse de Panther : « la mère du Jésus chassée par le charpentier, son mari, pour avoir commis adultère avec le soldat Panther (2). » Calomnie idiote à laquelle aucun rabbin des premiers siècles n'a pu songer, surtout le garant de Celse à qui la vérité toute nue suffisait pour disculper les Juifs d'avoir condamné un dieu. « Ceux qui ont fabriqué ces fables ont

(1) C'est même la seule façon d'expliquer qu'au huitième siècle Jean Damascène, plus tard canonisé, n'ait pas craint d'introduire Panthora dans sa Généalogie de Jésus.

(2) Anticelse, i, 28.

été bien aveuglés », dit ici le gagiste qui en fait état (1). Certes ! Aussi n'y en a-t-il aucune trace dans tout le reste du Discours véritable. Gelse n'a pas pu les connaître, ni son rabbin, parce qu'elles dérivent d'une expression juridique mal interprétée et que le Talmud de Tibé* riade, où se trouve cette expression, est un travail du quatrième siècle. L*interprétation seule du mot Sotada montre que cette calomnie ne peut être d'un Juif instruit. Si Bar-Jehouddaeût été considéré par le Talmud comme le fruit de l'adultère maternel, on l'eût appelé Mamzèr, et non Sotada, qui veut dire simplement « produit de la déviation » que l'adultère de David avec Bethsabée apporte dans son arbre généalogique (2).

Vous ne voulez pas me croire parce que je suis Français et que je ne viens pas d'assez loin pour vous mentir impunément. Vous ne voulez croire ni les Juifs, parce qu'ils sont Juifs, ni les païens, parce qu'ils sont païens. Vous ne voulez croire ni les évangélistes^ lorsque par hasard ils ne vous trompent pas, ni Jésus lorsqu'il vous dit la vérité, ni l'histoire, lorsque ses témoignages sont concordants, ni la chronologie, lorsque ses dates sont arithmétiques, ni la raison, lorsqu'elle ne se double d'aucun intérêt. Ah ! vous êtes bien fils de l'Église !

(1) Anticelse, i, 28.

(2) L. Germain Lévy, La Famille dans V antiquité israélite (1905, in-8o) aux mots Mamzèr et Sôtah.

Page 1