LE TRIBUT A LA BÊTE
Jehoudda instruisit ses fils dans la Loi et leur insinua le culte du Ghrist dont l'avènement, pour être encore lointain, n'en était pas moins infaillible. La Loi recevait de rudes coups que le petit Jehoudda ne pouvait encore rendre, mais qui retentissaient cruellement dans le
cœur du père. Bientôt on apprit que la Bête romaine allait revenir en Judée, non plus seulement avec les soldats de Varus, mais accompagnée de bestioles nouvelles, les publicains. Le bruit courut qu'Auguste ^vait déposé Archélaûs, envoyé à sa place un fonctionnaire romain, le chevalier Coponius (1), et chargé Quirinius, proconsul de Syrie, de recenser les Juifs en levant sur eux le tribut des nations serves. Il était donc vrai qu'Auguste allait recenser David ; un païen, des Juifs; un barbare, la Terre Sainte!
La Terre Sainte n'est point un mot du Moyen Age : ce mot est une idée, l'idée-mère du Zélotisme. Sainte toute terre sur laquelle est lahvé. Naaman, venu de Syrie en Israël pour guérir de la lèpre, demande au prophète Elisée la permission d'emporter « la charge de deux mulets » de cette terre, afin que, rentré en Syrie, il puisse adorer lahvé sur de la matière juive. Israël n'en a que l'usufruit, à la condition d'aimer exclusivement son Dieu. Quiconque l'abandonne est exproprié par lui, il envoie des ennemis qui le vengent en prenant la place d'Israël. Tel est le fond religieux du Zélotisme, la pensée maîtresse deJehoudda. En faisant alliance avec Abraham, lahvé lui a promis, et à sa postérité, tout le pays qui s'étend de TEuphrate à l'Egypte : et voici que les Juifs ont été esclaves en Egypte, et voici qu'ils ont été exilés sur l'Euphrate. lahvé a promis qu'Abraham et ses descendants régneraient éternellement sur la terre de Canaan : et voici que dans Canaan même ils vont payer tribut aux païens.
(1) D'une famille distinguée, amie de Cicéron et d'Atticus. Elle avait rempli diverses charges dans l'armée de mer avec Pompée et en Asie avec Antoine. Cf. Plutarque, Antoine.
lahvé n'enverra pas son Christ avant la Pâque de 789 : et voici qu'Auguste envoie Quirinius en 760. David, que ton sang ne mente pas !
Les Innocents massacrés par Hérode, les maisons envahies sous Varus, les croix plantées, les patriotes pendus au bois, tout cela n'était rien. Mais taxer le sol!
L'impôt était la plus grande injure qu'on pût faire à lahvé. On ne Tavait pas toléré de David. lahvé seul avait le droit de compter avec son peuple. Après avoir ordonné on ne sait quel recensement, <c David sentit un remords en son cœur, et dit au Seigneur : « J'ai com- <( mis un grand péché dans cette action ; mais je vous « prie, Seigneur, d'ôter de devant vos yeux cette ini- « quité de votre serviteur, car j'ai fait une grande « folie (1). » Dénombrer les Juifs, c'était œuvre satanique : « Satan s'éleva contre Israël et excita David à faire le dénombrement d'Israël (2). » David avait voulu les taxer, car il dit : « Apportez-moi le rôle afin que je sache à quoi il se montera. » La famine et la peste furent la réponse de lahvé : David craignait pis, il eut peur de tomber vivant entre les mains des recensés (3).
La grande amertume juive monta du cœur aux lèvres, lorsqu'on vit la famille de Hanan entrer dans le Temple — presque au bras des Romains ! — s'y installer superbement et prêcher l'obéissance à Tédit. Hanan dans le Temple, c'était l'abdication d'Israël entre les mains d'Auguste : Hanan Tapostat, Hanan l'adultère
1^1} Les Hois^ II, chap. xxiv.
(2) Paralipomènes^ livre I, chap. xxi.
(3) Rois ttParalipornènes,
nommé par Quirinius, celui-là même que le César venait de commettre au Recensement !
La famille de Hanan et celle de Kaîaphas — le Caïphe de l'Evangile — qui, sauf une interruption de quelques mois, régnèrent dans le Temple pendant trente ans, étaient nettement saducéennes (1). Très attachées à la Loi, quand la Loi servait leurs privilèges, elles n'en coquetaient pas moins avec Rome quand il y avait intérêt à être avec Rome. Leur pontificat fut marqué dans le Temple par une capitulation de l'Esprit juif« Plus sévères envers le peuple qu'envers eux-mêmes^ chaque fois qu'il y avait un mouvement contre la chose établie, les Hanan et les Kaîaphas jugeaient et condamnaient, dans leur ressort, comme s'ils se fussent portés garants du bon ordre envers les Romains. Cette inflexibilité dans Ja peine les désignait à l'animadversion des patriotes. Ceux-ci en vinrent à penser qu'il n'y avait pas de diiïérence entre les officiers du Temple et les soldats du (^ésar. fjorsque Auguste prit la résolution de recenser la Judée, entre les saducéens qui s'étaient vendus, les pharisiens qui étaient à vendre et les esséniens qui n'étaient pas à acheter, il ne resta plus que les christiens de Jelioudda pour défendre la Loi.
Il ne s'agissait pas de recenser toute la Palestine, mais seulement rothnarchie vacante par la déposition d'Archelaûs, c'est-à-dire la Judée et la Samarie, Jérusalem, la ville de David, Betléhem, qui était sa maison.
(1) Celle secte ne croyait pas à la résurrection des corps, en quoi eUe inclinait à la philosophie païenne.