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LE PREMIER EVEQUE DE HOME

Un Juif, Fun des plus méchants hommes du monde, et qui s'était enfui de son pays pour éviter d'être puni de ses crimes, avait pris pour associés trois autres Juifs de même farine et, soit qu'il les eût amenés de Judée, soit qu'il les eût trouvés dans Rome, cet épiscope.

flanqué de ses trois diacres, faisait profession d'inter^ prêter la loi de Moïse (1). Ce n'était assurément ni dessaducéens, ni des esséniens, ni des hérodiens, mais de» christiens millénaristes. Ces zélateurs de la Loi interprétaient Moïse sur les rives du Tibre, comme Jehoudda et Zadoc sur ceux du Jourdain. Et pérorant dans les synagogues de Tile du Tibre ou de la Via Appia, ilsmenaçaient des peines de l'Apocalypse jehouddique ceur de leurs coreligionnaires qui acceptaient au doigt ou sur le front les marques hideuses de la Bête. En même temps ils faisaient valoir les splendeurs de la terre que le Fils de THomme allait refaire pour eux et leur»^ femmes, à la condition toutefois que les uns et lesautres donnassent sinon tout, car on était à Rome, du moins le plus possible de ces biens terrestres dont l'image allait passer comme passeraient le Forum et la Gapitole.

C'est dans la maison des Saturninus, proconsuls de- Syrie, que cette prédication fut découverte, et sur la plainte d'un Saturninus qu'on procéda contre lesapôtres.

Sextius Saturninus était proconsul de Syrie en 746^ au moment où les six mille Innocents qui tenaient pour David contre Hérode avaient refusé le serment à Auguste. 11 ne fut pas autrement étonné d'avoir chez lui. des gens qui refusaient le serment à Tibère. Depuis la soulèvement de Jehoudda et de Zadoc tout le mondepolitique un peu initié aux choses de Judée connaissait de nom ce grand Roi des rois qui devait venir d'Orient

(1) Pris textuellement, sauf les qualificatifs, à Flavius Josèphe.

pour baptiser de feu Bar-Jehoudda et soumettre TOceident aux Juifs, et qui s'auuouçait déjà par le renyersement de douze villes eu Asie.

A Rome nos docteurs trouvèreut des esdaves juifs attendant le Royaume avec une impatience que la servitude rendait plus pressante encore. État d*esprit fort naturel, quoique Satuminus ne fAt point nn mauvais maître (1).

Il était à l'assemblée de Béryte où Hérode demanda et obtint la condamnation de ses fils, mais plus hmnain que le père, il avait, étant père lui-même, refusé de souscrire à leur mort. Ses trois fils, qui loi servaient de lieutenants, Tavaient suivi dans son vote. C'était une famille connue par la modération de ses sentiments, grande aussi par ses biens. L'ancien proconsul devait être fort âgé, s'il n'était mort. Mais ses fils Pavaient remplacé dans les charges publiques, et Tun d'eux, Yolusius Saturninus, fut proconsul de Syrie après Varus, pendant qu'Archélaûs était ethnarque de Judée et que Jehoudda interprétait la Loi de Moïse. Un autre enfin, Sextius Saturninus, très poussé auprès de Tibère, venait d'être envoyé en Syrie, environ raonée où Kaïaphas, gendre de Hanan, fut nommé grand-prêtre par Valérius Gratus, procurateur de Judée.

Dans cette maison comme dans toutes les grandes maisons romaines qui avaient donné des gouverneurs à la Syrie, des lieutenants à Pompée, à Crassus, à Antoine, à Gabinius, à Varus, à Quirinius, il y avait des esclaves que la libéralité du maître avait affranchis et qui par contre se relâchaient peut-être du sabbat, des

(1) L^esclavage est un fait social déplorable, mais commun à toute Tantiquité.

jeûnes^ de l'abstinence des viandes impures. Habitués aux images par la décoration de l'atrium, ils jetaient sur les dieux protecteurs de l'Empire un regard moins chargé de haine qu'il n'eût fallu (1). On peut être libre dans l'esclavage ; dans l'affranchissement, on avoue un maître. La rude voix des apôtres ramena ces égarés sous le joug de la Loi.

Jusqu'à Tibère les Juifs établis à Rome et en Italie s'étaient abstenus de tout prosélytisme, se montrant rarement en nombre comme s'ils craignaient de se révéler leur force (2). A la mort de César, on les voit sortir, veiller plusieurs nuits autour de son bûcher, non par amour pour lui, mais par haine de Pompée, celle des deux Bêtes dont ils avaient le plus souffert. Volontairement séparés de la population ils vivaient sur les bords du Tibre, sur les coteaux du Janicule, et dans l'île, si nombreux que le pont reliant cette île à la terre ferme s'appelait le ports JudsBorurrij le pont aux Juifs. Aussi attachés à leurs usages que beaucoup de Juifs palesti-

li) « Libertini génère » ne signifie pas absolument qu'ils étaient « fils d'affranchis », comme on l'a généralement entendu du texte de Tacite, mais qu'ils étaient «de l'espèce, de la catégorie, delà condition, du genre des affranchis. »

(2] Dans des temps plus anciens, en 614, on avait expulsé une première troupe d'aventuriers qui, sous prétexte d'introduire le culte de Jupiter Sabazius, travaillaient à corrompre les mœurs romaines. Ces corrupteurs seraient, paraît-il, les adorateurs de Sabaoth et les pratiquants du sabbat, des Juifs apôtres de la Circoncision. Quoique Valère Maxime, qui cite ces faits, ne donne pas le nom de ces aventuriers, le cardinal Mai établit qu'il s'agit des Juifs par les notes de deux abréviateurs des Faits mémorables, Julius Paris et Nepotianus : l'un et l'autre nomment les Juifs, et Nepotianus ajoute qu'ils travaillaient à propager leurs rites chez les Romains. C'est la raison de leur expulsion par Cornélius Hispallus, préteur des étrangers.

D'autres toutefois nient fortement qu'il s'agisse des Juifs et croient que Sabazius est Bacchus. Ils semblent bien être dans le vrai.

niens, on les voit blâmer, réprimander presque un e«^ tain Theodas, docteur de la Loi à Jérnsalem, qui ajait proposé on ne sait quelle modification de TAgneaii pascal (1). On les raille parfois, mais sans le christianisme peut-être Tantiquité romaine ne les eftt-eile point ha!s. Pour apprendre la rhétorique, Tibère ent nn des leurs, Théodore de Gadarat homme terrible en paroles, qui rappelait dans ses moments d'expansion < de It boue pétrie dans du sang ». Auguste qni traTerse la Syrie pour aller reprendre Alexandrie à Antoina et à Gléopàtre, avait vu la Judée et les Juifs. On eommanee à s'intéresser à eux, on note leur abstinenee à oertaips jours. Auguste, qui mangeait peu et simplement, vivant de pain de ménage, de petits poissons, de fromage fait à la main, de dattes ou de figues fraîches, se comparait à eux : « Il n'y a pas de Juif, écrit-il à Tibère, qui observe mieux le jeûne un jour de sabbat que je ne l'ai fait aujourd'hui, car je n'ai mangé que deux bouchées dans mon bain^ après la première heure de nuit et avant de me faire parfumer. » Il est d'ailleurs fermé à la religion juive qui semble à tous de rirréligion, faute d'idoles, et il loue son petit-fils Gaïusde ce qu'en traversant la Judée il s^était abstenu de tout hommage au temple de Jérusalem. Rome ignorait le fond mystérieux de la religion juive, elle n'en jugeait que par les sacrifices, si semblables aux siens I Sérapis, au contraire, lui était familier depuis longtemps et sympathique : lahvé, suspect, à cause de son exclusivisme et de ses prétentions. Toutefois il n'était pas si éloigné de Jupiter que les empereurs refusassent de l'honorer à

(1) Talmud, cité par Amitaï, Romains. et Juifs, p. 32.

distance. Tous lui envoyèrent des présents, tous lui sacrifièrent par procuration, sauf peut-être Galigula qui derrière lahvé, sentait, voyait le Messiah davidique dans les frères survivants de Bar-Jehoudda (1).

Alfranchis par la libéralité romaine, la plupart des prisonniers de guerre amenés en Italie depuis Pompée étaient devenus citoyens, et citoyens à charte; on ne les força de renoncer à aucun des usages de leur pays. Auguste savait parfaitement qu'ils avaient des prO' seuques^ lieux de prière, vraies synagogues où ils se réunissaient, surtout les jours de sabbat, et faisaient publiquement profession de la religion de leurs pères. Il savait qu'ils recueillaient des prémices et envoyaient d'importantes sommes à Jérusalem, par des députés qui les offraient pour des sacrifices. Et comme il se servait d'eux dans certaines colonies où il les opposait aux Grecs, il leur offrit à Gyrène en Afrique, à Sardes, à Eplièse en Asie, le moyen de transporter de l'argent librement sous étiquette religieuse : « Argent sacré, disaient les Juifs de tout envoi ; c'est pour le Temple. » La moisson faite, tout le grain était serré en Judée. Sur la fin Auguste vit mieux la conséquence, les Grecs l'éclairèrent sur ce singulier manège et la méfiance naquit. Il voulut que ces envois fussent en quelque sorte individuels, spontanés, et que l'argent du culte ne devînt j)oint budget de révolte, comme c'était arrivé sans doute au Recensement. Cependant il ne chassa point les Juifs (le Rome, il ne les dépouilla pas du droit de cité (2). Il voulut qu'ils conservassent les mêmes institutions qu'en

(1) Shehiinon et Jacob senior qui se levèrent en effet sous Claude (fUHtorze ans après la crucifixion de leur aîné. f2) Pliilon, Légation à Caius, trad. Delaunay, p. 323.

Judée et, plus libres que les sojeU d'Hérôde, Issaffinochis d'Auguste interprétaient la Lm sans eonfanAla dtai les églises où ils se réunissaient. Ces Itbertfm araient à Jérusalem, sous leur nom d^Affrandus, une Synagogse où ils se retrouvaient, eux ou leurs déniés, quand ils allaient à la Pàque.

Les habitants ont-ils un grief doaunant oonbrè ks Juifs établis librement près d'eux? Aacim, sinoa pientêtre le mystère de leur vie qui, loin de las prot^or contre la médisance, Talimente et l*îrrite. On Bah ce que font les Grecs, des bavards qui raoontent tout el davantage, les Gaulois qui vendent leurs grosses Atoffes de Langres, les Germains qui louent leurs bras, les lourds Cappadociens qui prêtent leurs épaules, les Espagnols de Cadix et de Cordoue qui remnent la hanche dans les flamencos de Suburre, les Mésienui qui gardent les portes des palais, les Égyptiens qui vendent le papyrus et les roseaux pour écrire, dansent, sautent, jouent de la flûte, les Syriens qui ajoutent à tout cela, les Africains venus du fond des déserts avec les lions et les panthères. On ne sait ce que font les Juifs de Rome. Ils mendient? Ils lisent dans la main? Ils interprètent l'Arbre de vie? Sans doute. Mais ce n'est point avec le produit de l'aumône et de la bonne aventure qu'ils paieront sous Domitien le tribut dont on les a frappés. Il leur faut donc quelque source d'argent au cours indolent et secret, une thésaurisation sourde et continue, en dehors de Tusure, matière dans laquelle les prêteurs romains défiaient toute concurrence. Tous

(i) Actes des Apôtres, ch. vi, 9.

n*ont point été séparés de la Judée parla violence, ils n^ont pas rompu commercialement avec le pay^s, avec les vieux ports phéniciens de Tyr et de Sidon, avec les villes comme Alexandrie où ils ont des parents, des associés. Ils trouvaient donc un revenu dans certains négoces dont rimportance échappe aux contemporains, l'importation du baume dont les médecins se servent et des parfums qu'on vend chez Cosmus ouchezNicéros. Toute la ville était onguentée, fardée, pommadée comme fut Poppéa. La figure même des petits esclaves chéris du maître luisait au soleil, enduite pour éviter le hâle. C'est dans ce commerce et dans celui des pierres précieuses qu'il faut chercher la fortune des Juifs, car où il y a des Juifs il y a des riches et ceux de Rome ne mendiaient pas tous. Ils couchaient dans le foin, nous dit Juvénal, mais quand on s'avisa sous Domitien de regarder dans ce foin, on y trouva des bottes.

II y a donc dans Rome deux classes de Juifs, ceux qui s'y vont établir librement et qu'Auguste a fort ménagés, et les prisonniers réduits en esclavage. A Rome comme en Judée, les esclaves sont une chose. (( C'est l'argent du maître, » dit Moïse. « Point de loi pour l'esclave », dit Quintilien. Mais sous Tibère voici une nouvelle espèce de Juifs : les affranchis et fils d'affranchis, citoyens romains en apprentissage, qui volontairement se rangent sous une loi faite par des goym, avec des dieux, un empereur, des consuls, des préteurs et des publicains. On salue les statues de la Bête, on manie sa monnaie, on porte son image. On a des droits et tels que, sous Tibère déjà, on peut aspirer à gouverner les provinces — un affranchi gouverna l'Egypte. On aura bientôt sous les yeux des ministres et des sénateurs gau-

loisdontlespères ontété àla chaîne, mais qui, en échange des droits, ont accepté les devoirs et les charges. Or le peuple de lahvé n'a, ne peut avoir ni devoirs ni charges envers l'étranger, il n'a que des droits et tons les droits. Il n'y a pas de lois romaines, il n*y a qu'une Loi, celle que le Christ a révélée à Moïse. <c II n^ a qu'un seul docteur de la Loi, le Christ » (1). Si Jehoudda défend que les Juifs paient tribut en Judée, pourquoi le paieront-ils en Italie? Il a dit : « Payer tribut aux Romains^ c'est égaler des hommes à Dieu, puisque c'est les reconnaître pour maîtres aussi bien que lui (2). » Or qu'est*-ce que cette manumissio censu dont on entend parler comme d'un moyen d'affranchissement? Libre aux Juifs d'avoir des esclaves étrangers et de les transmettre par héritage comme un objet (3)1 Libre aux Juifs d'avoir d'autres Juifs pour esclaves (4) I Mais si le malheur veut qu'ils soient esclaves chez les goym, qu'ils le restent plutôt que d'acheter la liberté par la reconnaissance d'une autre loi !

Les affranchis ont rompu l'alliance de lahvé avec Abraham. Tout circoncis qu'ils sont, ils en perdent le bénéfice. De quel droit se présenteront-ils à la Pâque, s'ils viennent à Jérusalem? Gomment même oseront-ils prier dans les synagogues de Rome? Comment lahvé recevra-t-il leurs plaintes ? Ils sont affranchis, disentils? Les malheureux! ils sont morts! Quils reparaissent au Temple et de nouveaux Phinées les recevront à coups

(1) Mathieu, d'après les Paroles du Rabbi,

(2) Josèphe, Guen^e des Juifs^ 1. II, ch. xi.

(3) Genèse, xvii, 12. Lévitique, xxv, 44-46. Je ne cite pas d'autres textes pour rester avec les cinq livres révélés par le Christ.

(4) Exode^ XXVI, 2-6 et surtout 4-6.

de sique ! De là-haut « l'homme de lumière » les voit! Ils se laissent éblouir par de faux avantages ; à la veille du jour où le Christ va venir réaliser les promesses faites à leurs pères, ils se font Romains 1 C'est un marché de dupes. Dix-sept ans les séparent de ce bienheureux jour et tous sont assez jeunes pour le voir. Veulent-ils, esclaves sous la Loi juive, régner avec le Christ pendant mille ans, et après ces mille ans avec le Père lui-même ? Ou, libres d'une liberté précaire par la grâce de la loi romaine, « être précipités au fond de Tabîme, dans l'étang de soufre?» Pauvres gensl Ils n'auraient pu répondre qu'en violant la Loi et en niant VHoroscope des Juifs. Ils baissèrent la tête et regrettèrent leurs chaînes.

On les assembla et ils rougirent d'une apostasie qui les mettait au-dessous des esclaves et des hommes perdus. On fît du christianisme de nuit, puisque le jourétait à Tibère. Peut-être y eut-il des églises sous Rome, dans les catacombes du Janicule et de la Via Appia, près des morts qui n'avaient pas renié et qui pour cela ressusciteraient en 789.

Les nouveaux venus étaient saints. Ils apprirent à ces Juifs en dégénérescence que tout Juif était prêtre et que lahvé était partout où ils étaient. Moyennant quelques habits magiques à la façon de ceux que le Grand Prêtre hérodien avait rejetés, des vases, quelques signes, on pouvait célébrer des fêtes chez soi presque aussi bien que dans le Temple. Est-ce qu'on n'avait pas fait deux fois la Pâque sans les lévites hérodiens, une fois au commencement d'Archelaûs, une autre au Recensement ? Il y eut des agapes. On rom-

pit le pain partagé en croix par des lig^nes q[a'on tirait dessus en le mettant cuire et que les Romains appelaient quadra (1).

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