LE TATOUAGE AU BRAS
Il revint d'Egypte avec quelques formules de malédiction et de bénédiction dans la tète, et quelques recettes de médecine secrète : de vains prestiges par lesquels il ne pouvait étonner que les paysans obtus dont le Liban bornait Thorizon. Il assaisonnait ses pratiques d'un secret qu'il avait de prononcer le nom de lavoué d'une certaine façon (1) (peut-être en détachant le tétragramme I-A-O-U).
Enfin, il s'était tatoué le bras d'un signe en forme de croix dont il faisait un état excessif, depuis l'interprétation que son père en donnait, car la croix était une fort vieille chose, familière à tous les Juifs (2). Le nouveau n'était pas de la porter sur la peau, de l'avoir presque dans le sang. Nous la trouvons tracée sur le front
(1) Ceci dans le Talmu'l, selon Tricalet [Motifs de crédibilité^ no3, in-12, t. l, p. H2V Le Taluuid de Babylone alors ? car je ne trouve rien de pareil dans celui de ïibériade.
(2) Nous disons « tatouage » et non incision. « Ceci sera comme un signe en votre main 'Exode, xrii, 10). Vous ne ferez point dUncision dans votre chair en pleurant les morts, et vous ne ferez aucune ligure ni aucune marque sur votre corps [Lévitique, xix, 18 . Les prêtres ne feront point d'incision dans leur corps [Lévitique, xxi, 5). Xe vt)us faites point d'incision [Deutéronome^ xiv, 1). On ne découpera pas le corps [Jérémie^ xvi, C. » Exception semble avoir été faite pour le signe de la croix : « Ceci sera comme un signe en votre main \lîxode, XIII, IG . L'un dira : « Je suis au Seigneur... Un autre écrira sur sa main: « Au Seigneur! » (haïe, xliv, ;")). Je vous porte gravé sur ma main [Isaïe, xlix, 16). » Apulée, qui ne fut oncques juif ni christien, avait le signe au bras. 11 s'oll're à le montrer devant Maximus, proconsul d'Afrique, si quelqu'un dans l'assistance le possède également. [Apologie d'Apulée).
de Gain. « Celui qui me rencontrera me tuera», dit Caïn. Alors lahvé le marqua d'un signe pour que personne le rencontrant ne le frappât (1). » Pendant toute la bataille des Hébreux contre les Amalécites, Moïse, les bras étendus en forme de croix, prie lahvé de donner la victoire à son peuple. Ur et Aaron lui soutiennent les mains, Fun à droite, l'autre à gauche, afin que, de toute la journée, il n'abandonne point cette position. S'en relâche-t-il, les Amalécites avancent; la reprend-il, les Amalécites reculent. Ainsi se vérifie la puissance du signe sauveur, et avec d'autant plus d'àpropos ici que de son côté le commandant de Parmée s'appelle Jésus (2). Le signe de lahvé, c'est la croix, lahvé le dit lui-même dans Ezéchiel : « Passe par le milieu de la ville, dit-il au secrétaire de ses commandements, passe par le milieu de Jérusalem, et marque un Thav au front de ceux qui gémissent et soupirent sur les abominations dont est pleine la cité. y> Ceux-là ne périront pas : « Egorgez tout jusqu'à l'extermination, mais sans approcher de ceux qui portent le Thav. »
Le nouveau était en ceci que Bar-Jehoudda, interprétant toutes choses dans le sens de son naziréat, se disait marqué du signe qui réunissait en lui les douze stations du soleil, les douze divisions du système paternel, les douze éléments de l'immortalité depuis V Agneau initial jusqu'à celui du Renouvellement.
Symboliquement Mathieu a raison, lahvé a ce ramené son Fils d'Egypte » dans le signe que Bar-Jehoudda rapporte sur son bras. Mais si, au lieu de le ramener dans son signe, Bar-Jehoudda l'eût rapporté dans une
(1) Genèse, rv, 14.
(2) Jésus Nave {Exode, xxvii).
suite de traits formant la lettre thav^ on eût fort proprement lapidé ledit sieur, attendu quHl était défendu à la créature de faire concurrence, même en imitation, au Verbe inventeur de la figure et du langage hébraïques. Les rabbins qui, dans le Talmud, discutent sur ce tatouage, sont obligés de reconnaître que Bar- Jehoudda n'avait point violé la Loi, que c'était un signe et non la lettre « thav ».
Ce bon serviteur savait que les lettres de l'alphabet hébreu depuis Taleph jusqu'au thav — d'où son père disait que le Christ contient tout — composaient les divers instruments de la Création du monde, qu'elles appartenaient en propre au Verbe Jésus et qu'elles ne devaient pas être reproduites sur la peau d'une simple créature. Ceux qui, de métamorphose en métamorphose^ ont fait de Bar-Jehoudda Jésus, et de Jésus un dieu de chair, sont ici jugés par lui-même.
Dans la pierre et dans le marbre, mille ans avant Jehoudda, les rois d'Assyrie portent la croix sur la poitrine. La croix entre deux cornes d'abondance, c'est le signe que les princes asmonéens et les Macchabées ont fait mettre sur leurs monnaies (1). Si la croix suffisait à prouver le christianisme d'un homme, personne n'eût été plus christien qu'Hérode ! Il Teût même été beaucoup plus que les apôtres. Il avait fait graver ce signe sur les murs du Temple, il l'avait mis sur ses monnaies, au-dessus d'un globe, et quoiqu'il s'y donne du « basileus », il y avoue fort explicitement le même
(1) V. l'album de Tabbé Ansault contenant des exemples (plusieurs centaines) de croix antérieures à PErreur christienne ou tout à fait indépendantes de la fable évangélique.
Maître que Bar-Jehoudda. Comme manifestation numis* matique, Ménahem, en 819, n'en fera pas plus pour le '
Christ — une croix fleurdelisée — ni Bar-Kocheba qui, ' J au-dessus d'un temple tétrastyle représentant les ^^
quatre coins du ciel selon la doctrine millénariste, fera mettre l'Etoile dont il est le fils et la croix dont il '"v^ est le serviteur (1). La monnaie de Ménahem, c'est celle ^. qu'eût fait frapper son frère aîné s'il eût réussi le coup . ';^ de 788. {3
Jamais les Romains ne songèrent à proscrire la croix qui était le signe du dieu Latinus dont la couronne était ^^. faite des douze pointes solsticiales. Jules César honore '^ le signe des signes, et Cossus Maridianus, un de ses . •■'^ triumvirs monétaires, fait mettre son nom disposé en *;
croix au revers des frappes. La porte du temple élevé -r à la clémence de César porte une croix. Antoine, qui '^
fait mettre la croix sur ses galères, à l'imitation de Cléopâtre, grande adoratrice de ce signe ; Auguste, ;
qui fait une offrande à Horus, tenant une croix à la main; Livie, sa femme, dont les affranchis dorment \ leur dernier sommeil sous un semis de croix; Tibère, son fils, qui passe sa vie entouré d'astrologues et dont les offrandes sont reçues par les trois personnes de la triade égyptienne, tenant chacune une croix à la main ; les paysans de la campagne romaine qui vont adorer dans des temples en forme de croix, voilà les précurseurs! La croix, c'est le signe de Jupiter Axur, celui de Jupiter Optimus et Maximus. La croix sur la hache des faisceaux, la croix sur les tuniques, la croix sur les
(1) Bar-Kocheba est le dernier des christs davidiques. C'est lui qui a consommé la ruine de la Judée par sa révolte sous Hadrien. Il était, je crois, de la lignée de Jehoudda.
tombeaux, la croix sur les médailles, la croix sur les boucliers gaulois de la colonne trajane, les enseignes romaines terminées en croix au-dessus de la pila^ elle est partout et c'est en tous lieux le plus commua de tous les signes. Sur Tautel de Tapothéose à Rome, la croix. Dans l'apothéose de Marc-Aurèle et de Faustine, le génie de Téternité qui les emporte sur ses ailes, tient à la main le globe parsemé de croix. Presque toute Tantiquité pria les bras en croix et non les mains jointes. Livie, mère de Tibère, pria les bras en croix. Apulée a vu des gens replier l'index sur le pouce et prier en baisant cette croix. « Croix, notre vie I » disaiton. Et c'est par elle, en effet, qu'on revivait, qu'on ressuscitait chaque printemps.