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LES ARTS INDUSTRIELS ET L ORNEMENTATION I

possible. Et il me paraît qu'elle se résout très aisément par la considération de l'attitude artiste et de ses effets.

Oui, larcliitecte fait des édilices réels et utiles. Et de ce point de vue, l'.architecture est une industrie. Ses produits ont le caractère des locomotives ou des machines agricoles. Seulement, ce n'est pas pour cela qu'ils sont des œuvres d'art. Si nous nous bornions à nous en servir, à les employer selon leur destination sans les contempler jamais, ils ne seraieut jamais des œuvres d'art. Sans doute ils présenteraient toujours, comme tout produit de l'industrie, quelques conditions de la beauté, quelques-uns des caractères de l'œuvre d'art, mais leur nature artistique resterait virtuelle. Ce qui la dégage et ce qui l'achève, c'est la contemplation, l'attitude artiste soit de celui qui crée l'édiHce, soit de ceux qui le contemplent. Si celui qui le crée n'avait rien non plus que des idées d'industriel ou de commerçant, s'il ne se préoccupait que de la commodité, de l'utilité, de la vie pratique, et si ceux qui voient ou regardent l'éditice n'avaient pas d'autres soucis, l'architecture ne serait qu'une industrie.

Mais de même qu'un objet d'industrie quelconque peut, par l'attitude artiste, devenir accidentellement un objet d'art, de même que nous pouvons contempler et admirer pour sabeauté, pour l'adaptation, pour le fonctionnement harmonieux de ses parties, une machine à battre le grain ou un pont métallique, de même nous pouvons admirer un édifice pour l'agencement et la distribution des parties qui le composent, pour son adap-

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tation aux besoins que l'art produit. Et ici, comme partout ailleurs, Tutilité, la commodité, étant des systématisations, deviennent des éléments de beauté, des causes de contemplation, des provocations à l'attitude artiste. 11 faut pour cela que nous les considérions sans en profiter, que nous les isolions de notre vie active et pratique, ou tout au moins que, en en profitant, nous ayons de courts instants de réflexion ou de contemplation pendant lesquels nous les considérons en euxmêmes, et avec une sorte de détachement, pendant les- (|uels nos satisfactions mêmes, nos plaisirs personnels s'objectivent en quelque sorte et deviennent à leur tour un objet de contemplation, une sorte de complément de la matière artistique. C'est une attitude analogue à celle de l'ouvrier qui suspend son travail, se retourne pour voir l'œuvre faite et se dit : j'ai bien travaillé. De même nous suspendons pour une minute notre vie, nous en voyons les harmonies, et nous apprécions l'ensemble des moyens créés pour satisfaire nos désirs, et nous contemplons cet ensemble systématisé. Cette contemplation, c'est l'attitude artiste, et notre impression peut être une impression de beauté, lorsque nous considérons avec un désintéressement au moins partiel et momentané, même notre propre vie et nos propres jouissances.

Mais l'architecture est singulièrement supérieure aux autres industries, pour provoquer l'attitude artiste.

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Diverses raisons expliquent bien qu'on lui ail donné une place à côté de la musique ou de la peinture, et ces raisons confirment en même temps, à ce qu'il me paraît, notre conception de l'art.

Tout d'abord, pris en lui-même, un édifice est un système assez important déjà. Et toute une partie technique peut, comme dans les autres arts, prêter à des contemplations intéressantes. Le choix des matériaux, la façon de les disposer et de les préparer, le caractère général dont l'emploi de la brique, de la pierre ou du fer peut revêtir un édifice, toutes les conséquences qui dérivent d'une première donnée, le système que commandent la plate-bande ou la voûte, la résistance à la pesanteur et son utilisation, tout cela, avec bien d'autres faits que je néglige, que j'oublie ou que j'ignore, forme une matière artistique extrêmement importante déjà.

Mais de plus, l'architecture se mêle intimement à la vie humaine, elle construit des temples où l'on prie, des gares où la vie industrielle, commerciale, où In vie simplement humaine s'accumule et se presse, des ateliers où l'on travaille, des prisons où l'on souffre, des maisons où l'on aime, où l'on pense, où l'on vit de toute sa vie. Et par là l'architecture prend une valeur représentative et symbolique qui porte à un très haut degré sa valeur artistique et sa valeur esthétique. Le système de blocs de pierre ou de lames de fer, que nous avons sous les yeux, symbolise tout un moment ou toute une forme de la vie humaine, une existence d'homme^, toute une forme religieuse triomphante, un despotisme aboh, ou une activité industrielle toute nouvelle et dont

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l'essor l'a fait surgir. 11 y a des gens pour qui la cathédrale gothique représente une lutte acharnée contre la pesanteur des matériaux et la poussée de la voûte; il en est d'autres pour qui elle symbolise plutôt les aspirations religieuses du moyen âge, la vie de trois ou quatre siècles d'humanité. Et je ne vois pas pourquoi les uns et les autres n'auraient pas raison à la fois, et pourquoi il ne serait pas possible de combiner leurs impressions en une synthèse, qui ne ferait que gagner en splendeur. Alors même que les architectes n'auraient pensé qu'aux difficultés techniques, ils n'en auraient pas moins obéi k la pression de l'idée régnante, et tout au moins leurœuvre, telleque nous la connaissons, n'en serait pas moins capable de symboliser et de concréter à nos yeux la vie religieuse de leur temps. Et enfin si nous voulons considérer la valeur spécialement artistique de rarchitecture, cherchons quels sont les monuments qui nous donnent le plus l'impression du beau. Ce sont les monuments des siècles passés, ceux qui ne sont plus mêlés à notre vie d'aujourd'hui, ceux qui sont devenus inutiles, mais dont cependant nous pouvons comprendre le sens et deviner l'esprit, ce sont ceux qui nous rappellent un autre âge, ceux qui font revivre une civilisation diftcrente de la nôtre, une âme ditférente, morte ou transformée dans la suite des temps, ce sont en un mot ceux vis-à-vis de qui nous pouvons le plus aisément prendre l'attitude artiste. C'est le Parthénon, c'est la Maison-Carrée, c'est Notre- Dame de Chartres ou l'abbaye du mont Saint-Michel. Et peu importe à notre admiration que le monument

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soit ébréché par le temps. Les restaurations satisiYjnt plutôt notre curiosité historique que notre goût. Les ruines ne nous offrent plus qu'un système altéré et inutile, mais nous complétons le système, nous l'enrichissons par l'imagination constructive et par l'imagination sympathique. Et en fin de compte aucun art peut être plus que Tarchitecture qui, à certains égards se rapproche tant de l'industrie, ne nous fait éclater la séparation, l'opposition fondamentale de l'art et de la vie réelle.

Notre attitude vis-à-vis des monuments modernes le prouve encore davantage. Quels sont parmi les monuments modernes ceux que Ton est porté à trouver universellement beau?. Ce sont d'une part ceux qui imitent les monuments anciens! Et je ne défends certes point cet exécrable goût d'imitation et de pastiche qui a si déplorablement sévi au dernier siècle. Mais enfin il faut bien que je le constate et que j'en prenne la signification. Ce sont ensuite ceux qui servent à l'art ou ([ui ne sont pas d'une utilité immédiate, et pour ainsi dire commerciale, des musées, des palais, des églises, des théâtres. Au contraire ceux qui ont une utiUté marquée, ceux qui sont le plus mêlés à la vie pratique : les halles, les gares de chemins de fer, ne nous donnent que très peu l'impression de la beauté. La raison, à notre point de vue, en est tout à fait évidente, c'est qu'ils sont trop mêlés à la pratique de la vie.

Ceux qui peuvent les apprécier à un point de vue esthétique, ce sont les hommes du métier, les techniciens ou quelques esprits que des théories sur l'art

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peuvent inciter à cberclier les monuments caractéristiques d'une époque pour en faire les objets de leur contemplation. Ceux-là peuvent prendre une attitude artiste en se rendant compte d'une manière on de l'autre, de la somme d'efforts convergents et de la somme de connaissances, de la somme d'utilités que représente le hall d'une grande gare, et ils seront frappés par l'ampleur, par la richesse de ce système. Les autres n'y prennent pas garde et ne considèrent Téditice que par ses côtés pratiques, ils s'en servent sans le contempler, les idées qu'il éveille en eux, les sentiments qu'il excite sont des idées et des sentiments d'utilit('' immédiate qui n'ont par eux-mêmes à peu près rien de commun avec l'art.

Plus tard sans doute il en sera autrement. Quand nos monuments actuels seront ruinés, ils évoqueront fièrement la civilisation industrielle et savante qui les éleva. Supposons qu'un peuple assez Imaginatif, assez artiste, mais avec une civilisation différente de la nôtre, plus esthétique, plus intellectuelle et moins industrielle contemple un jour les ruines de Paris. Il dédaignera vraisemblablement nos copies de temples grecs ou d'églises de divers styles, mais il admirera peut-être des ossatures métalliques gigantesques (pii feront revivre pour lui tout un monde disparu et où toute une civilisation a laissé sa trace et donné sa mesure. Je suis convaincu que lorsque les Arènes de Nimes venaient d'être achevées et que leurs pierres blanches rayonnaient sous le soleil du Midi, ce devait être un assez laid monument, lourd et disgracieux (sauf le charmant

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promenoir du premier étage). Elles se sont embellies en survivant. La Tour EitTel sera peut-être belle un jour, si nous lui permettons de durer assez longtemps. Elle est dès maintenant très suffisamment inutile, mais elle est trop mêlée à des idées d'usines ou d'ateliers, à des images de cheminée gigantesque ou de pile énorme pour entrer franchement dans l'art.

L'architecture nous offre ainsi une combinaison assez singulière, assez embrouillée encore de Fart et de la prati(iue. Il est facile de s'y reconnaître en général, mais certains cas sont parfois difficiles à analyser. Nous en avons rencontré d'analogues déjcà et je n'y insiste pas davantage. Il me semble que les considérations générales que j'ai déjà exposées permettent de les comprendre .

L'art des jardins qu'on peut rattacher à Tarchitecture nous otfre encore un exemple de ces combinaisons de vie pratique et de vie réelle. Ici aussi les matériaux sont bien réels, il s'agit de vrais rochers, de vraie terre, de vrais arbres. Et cependant un jardin n'est pas de la vraie campagne, ce n'est pas de la campagne où l'on fait pousser le blé et la vigne, de la campagne industrielle. Ce n'est pas non plus la campagne sauvage, la lande ou la forêt, cela pourtant y ressemble un peu plus et vise à donner des impressions analogues. Ne soyons pas surpris de cette ressemblance. La campagne que le jardin imite le plus volontiers et dont il se rap-

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proche le plus, c'est la campagne inutile, c'est un coin de nature très apte à nous suggérer l'attitude artiste.

On sait combien cette attitude nous est devenue naturelle devant certains sites, des lacs, des montagnes, des prés et des bois. Et peut-être y âurait-il des différences intéressantes à signaler, pour qui étudierait la question de près, entre l'amour de la campagne tel que l'éprouvent les citadins et l'amour de la campagne tel que réprouvent les paysans, les campagnards habitant des sites différents. Pour le citadin, l'attitude artiste vis-à-vis des champs consiste à sentir le charme de l'air pur, des horizons étendus, (hi caractère d'un j^aysage et le mot de '< pittoresque » si souvent employé en pareil cas indique suffisamment son sentiment. Pour le paysan l'amour de la campagne est, si je puis dire, plus technique. Il songe moins peut-être à opposer la campagne à la ville, mais il opposera davantage une campagne à une autre, et son jugement sera inlluencé par des motifs tout autres que ceux du citadin. Une belle campagne pour lui sera celle où il pourra faire des cultures rémunéi'atrices. 11 sera devant un pays fertile comme l'ingénieur devant une belle machine. Et le « pittoresque » l'excitera peu. Tel habitant d'un pays de plaine ou de coteaux étoutïera dans un pays de montagnes et le jugera fort laid.

Les jardins d'agrt'ment paraissent fait plulùt pour les habitants des villes ou pour les habitants de la campagne qui ont été élevés à la ville et y ont pris des goûts de citadins. Au fond, les types classiques du «jardin français » et du « jardin anglais » répondent au

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même besoin. Le jardin anglais recherche davantage l'imitation de la vraie campagne, et représente une sorte de réalisme très artiliciel et assez élégant. Et le jardin français est, en un sens, plus idéaliste et plie la nature à nos goûts, à nos désirs de symétrie et de régularité, même quand ces désirs tournent au grotesque, il impose aux chemins des lignes généralement droites et parfois aux arbres des formes géométriques.

Et tous les deux réalisent ainsi un monde à la fois fictif et réel. II est réel puisque nous y marchons, puisque nous y vivons. Mais il est aussi fictif, il nous enlève au monde réel, il est construit pour notre plaisir et notre agrément en dehors de la nature qu'il reproduit, qu'il parodie, qu'il rectifie. Et cette œuvre d'art sert à nous en permettre d'autres. Le jardin, on peut y travailler à la rigueur, mais c'est surtout un endroit où l'on joue, où l'on rêve, où l'on se promène, où Ton s'isole des soucis de la vie pratique. Et son caractère artistique apparaît dans sa destination, comme dans sa nature même.

Les produits de l'art industriel, et de l'art ornemental sont comparables à l'architecture pour ce mélange de réalité et d'art, d'utilité et de beauté qu'ils réalisent en proportions diverses. Naturellement, à cause de ce mélange que ne^ compensent point les grandes qualités spéciales de l'architecture, ils ne peuvent jamais arriver à un rang très élevé dans l'art. Un plat de Bernard

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Palissy, une faïence de Rhodes sont des œuvres belles et intéressantes. Ne les comparons pas pourtant à un drame comme Hamlet ou à la neuvième symphonie.

Le caractère pratique et le caractère artistique s'y contrarient et se diminuent l'un l'autre. Quand l'art domine cela choque un peu comme un ïïon-sens, comme une contradiction. Pourquoi un verre dans lequel on ne peut boire, une assiette où l'on nepeutmanger? Pourquoi un objet de forme précise, d'apparence utile et qui ne servira à rien ?

L'exécution même aggrave parfois ce non-sens. Les faïences italiennes, si chaudes de ton, nous choquent avec leurs personnages qui font tableau. Si l'on veut un tableau, pourquoi le mettre sur une assiette dont la forme le défigure ? Et si l'on veut un plat pourquoi le surcharger d'un tableau qui empêchera qu'on s'en serve ? La contradiction est ici trop brutale.

Aussi la vraie matière de l'art, se sont plutôt, en ce genre, les objets qui n'ont pas d'utilité pratique, ceux qui ne serviront à rien qu'à être un ornement. Des coupes à forme originale et dont personne n'aura l'idée qu'elles puissent recevoir un emploi quelconque, mieux encore peut-être, des bijoux, des pendants de cou, des bracelets, des colliers, des épingles à cheveux, des cadres de tableaux, tout ce qui doit servir de parure à une pièce, à une femme, à une autre oeuvre d'art. Tout cela sort évidemment de la vie pratique, de la vie du travail et des soucis, tout cela vise à nous en distraire, et les charmantes merveilles de l'art ont ici leur emploi tout trouvé. Elles ne constitueront pas à elles seules un

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moiule fictif large et prolond, mais elles embellissent le monde où notre imagination se récrée, elles aident à le détacher de la réalité, elles nous rendent peut-être plus facile la contemplation, l'attitude artiste dans les circonstances où nous sommes encore à la fois dans la vie réelle et dans la vie du rêve, qui s'enchevêtrent si souvent.

Cependant, il ne faut rien exagérer. Il est agréable, il est bon que même les objets usuels, ceux dont nous nous servons constamment, nous donnent au besoin des impressions d'agrément et même de beauté. 11 faut qu'ils ne nous soient désagréables que le moins possible, qu'ils conviennent autant que possible à leur fonction. Cela ne les rend pas spécialement artistiques et cependant cela peut les rendre capables de provoquer plus aisément l'attitude artiste. De même les ornements, les agréments qu'ils peuvent recevoir sans que leur utilité en souffre. On service de table de forme élégante et décoré avec goût, des verres d'un cristal mince et clair finement gravés, élancés ou joyeusement ventrus, rendent un repas plus agréable. Et de temps en temps, avec une conscience plus ou moins nette de leurs qu;ilités, nous nous arrêtons quelque peu à les contempler, sans nous interrompre presque de manger ou de causer. La vie se complique ainsi, les occupations nécessaires ou utiles, les distractions agréables, les impressions artistiques s'y entrelacent dans une trame plus riche et plus séduisante. L'art ornemental, décoratif ou industriel ne crée pas un monde entier, mais il nous donne des fragments de monde fictif et l'art en profite.

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Même parfois il peut monter assez haut quand Toriginalité de la forme, la distinction du goût, la beauté recherchée de la matière, les nouveautés et les complications de la technique, viennent s'unir en un chefd'œuvre de verrerie ou d'orfèvrerie. Et tel homme qui a, pendant sa vie, inventé beaucoup de ces petites œuvres d'art, peut passer à bon droit pour un grand artiste.

L'art industriel reproduit certains effets de l'art humain et aussi de l'art extra-humain. Par la destination de ses produits, il peut évoquer des impressions de vie, d'élégance, de plaisir. Et de plus, lorsque, par un détour assez périlleux, il se rapproche de la peinture ou de la sculpture, il peut produire des impressions du même genre qu'elles, un peu affaiblies en général. Les figurines d'une coupe, les personnages des faïences italiennes, les poissons et les coquillages des plats de Bernard Palissy peuvent donner des impressions analogues à celles des arts sui)érieurs, amoindries, généralement transformées aussi et quelquefois précisées. De même on aperçoit parfois comme un reflet de la beauté féminine dans la forme élancée, svelte et arrondie, d'une urne, d'un vase, d'une verrerie. Et l'on retrouve en tout cela l'idéalisme et le réalisme.

Par d'autres côtés, l'art ornemental se rapproche de l'art extra-humain. Les arabesques, les combinaisons de lignes, les formes gracieuses ou tourmentées des objets qui peuvent ne rappeler à peu près à aucun titre la forme

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humaine, Téclat métallique de certains émaux et leurs associations nous donnent un })laisir qui n'est pas fait de Texcitation des sentiments ordinaires de la vie. Cela rappelle d'un peu loin l'art extra -humain de la musique ou des mathématiques. Hanslick comparait la musique à une sorte d'arabesque vivante et agissante. Inversement il ne serait peut-être pas excessif de comparer l'ornementation et, d'une façon générale, l'ensemble de lignes et de couleurs qui nous charment dans l'art décoratif à une sorte de musique morte, à une harmonie riche, mais qui ne changerait point, à un accord soutenu.

Enfin la technique et ses procédés prennent évidemment une place importante dans Tart industriel. On peut admirer une porcelaine, une faïence, une verrerie, pour ses quahtés intrinsèques, pour sa pâte, son émail, sa finesse, son éclat, son apparence de souplesse et de flexibilité, pour des artifices de fabrication, des inventions dans la préparation, la cuisson, le maniement de la matière, comme on admire des vers indépendamment de leur sens et des sentiments qu'ils expriment pour des qualités de rythme, de sonorité, de coupe. Et tout cela enrichit considérablement la contemplation artistique pourceuxqui ont une culture spéciale assez développée.

La toilette met en évidence la complexité si variée et les harmonies très diverses que réalise une œuvre

d'aH (l'ordre sûrement inférieur. Sans songer à discuter Torigine du vêtement, nous pouvons admettre que sa fonction essentielle est de nous défendre contre le froid et contre le chaud, contre le vent et contre la pluie. Il faut qu'il réponde à des besoins hygiéniques. De là un ensemble de qualités à rechercher. 11 faut qu'une étoffe soit, autant que possible, solide pour résister, légère pour ne pas fatiguer celui qui la porte. Il est bon qu'elles soient faites de matériaux choisis. Et naturellement ces qualités doivent varier selon les temps et les lieux. La laine, la soie, le coutil ne répondent pas aux mêmes besoins.

En outre de ces qualités premières, il faut avoir égard aux (lualités de la coupe, non point encore pour l'élégance, mais pour l'utilité. Il faut que le vêtement s'ajuste à notre corps de manière à ne pas nous blesser, à ne pas gêner notre marche. Il faut que les coutures, s'il y en a, soient solides, et il est bon qu'elles soient régulières.

Voilà déjà un ensemble d'adaptations qui peuvent provoquer la contemplation artistique et donner une certaine idée de beauté. Ensuite on peut penser à l'agrément de l'œil. Les couleurs seront autant que possible agréables en soi et agréables encore par leur juxtaposition ; il faut aussi que la forme n'ait pas de disproportions choquantes.

D'autres convenances interviennent. Il faut que le costume soit en harmonie physiologique, anatomique, psychologique et morale avec la personne qui le porte. Il doit favoriser les fonctions vitales, ou, tout au

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moins, ne pas les contrarier, il doit s'adapter à la taille de celui qu'il revêt, faire valoir les qualités de son corps, la sveltesse ou l'ampleur, et y conformer toutes ses parties, au besoin il doit en atténuer les défauts. Une femme trop grande et une femme trop petite ne doivent point s'habiller de même. Et il doit aussi s'harmoniser avec l'état mental du sujet, la gaîté, la tristesse, le sérieux, la frivolité, la coquetterie, ne portent point des vêtements de même couleur, de même allure, et taillés sur un même patron.

Et il en résulte une convenance nécessaire entre le costume et la fonction sociale en tant que celle-ci exige ou suppose certaines qualités morales. Cette convenance est d'ailleurs imposée également, soit par des raisons de commodité soit par des traditions puissantes, des préjugés et des modes. Un maçon dans l'exercice de ses fonctions ne s'habille point comme un notaire, ni un officier comme un prêtre, ni un médecin comme un fort de la halle. Ces conventions régissent parfois des détails assez petits. Que les acteurs aient pris l'habitude de se raser, qu'ils sont d'ailleurs loin de conserver tous, cela peut s'expliquer par des raisons de commodité ; mais la moustache des officiers, la longue barbe des magistrats de jadis, le visage rasé, longtemps exigé des avocats, les favoris des marins s'expliquent autrement. Il n'est pas jusqu'aux habitudes mondaines ou sportives, jusqu'à la richesse et à la pauvreté, jusqu' à la ville et au quartier qu'on habite, dans un même pays ou dans une même ville, qui n'aient leur traduction dans le costume.

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Les idéos i)réconçues, les préjugés, les traditions cliangent continuellement, et le costume se transforme aussi. 11 est en relations continuelles avec les grands facteurs dont Taine exagérait l'inlluence sur l'art : la race, le milieu et le moment. Il est le symbole, en somme, d'une civilisation. Et à mesure que les idées, les sentiments, les préjugés se répandent, gagnant de proche en proche d'autres individus, d'autres villes, d'autres peuples, le costume et la mode se répandent aussi. Les costumes de nos provinces reculent avec les idiomes régionaux. Les Japonais en adoptant notre science et certaines de nos pratiques, ont adopté aussi, jusqu'à un certain point, notre costume. Et des fonctionnaires même s'ils gardent chez eux le costume national revêtent ofliciellementle costume européen. L'influence n'a pas été unilatérale d'ailleurs, eL quand leur civilisation a pénétré chez nous, elle n'est pas resté sans influence sur notre art décoratif. On vend à Paris des robes japonaises et l'on y fait des bijoux, des ornements influencés par l'art japonais.

Le costume est si soumis à la mode que, lorsqu'on parle de mode, on pense presque fatalement au costume, et surtout au costume féminin. C'est qu'il ne représente pas seulement une civilisation, il en traduit pour ainsi dire chaque minute, et il en révèle, sans doute avec exagération, de petits incidents et des nuances très fuyantes. Un caprice de femme influente, un caprice de couturier, parfois même (cela est arrivé dit-on) une inadvertance ou un oubli de tel personnage en vue vont la modifler. Et lesmanches^s'allongent

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OU se raccourcissent, se rétrécissent ou s'amplifient, les corsages s'ajustent ou se relâchent, les jupes s'enflent ou s'aplatissent, traînent négligemment ou se relèvent d'un air alerte. L'anatomie même de la personne en paraît transformée et tandis que le costume devrait s'y ajuster, il semble que c'est elle qui s'ajuste au costume. Les formes s'accusent ou s'évanouissent, les seins montent sous le menton ou descendent sous la taille, le ventre bombe ou s'aplatit. Et c'est bien ici la création d'un monde fictif que l'influence d'une personne, d'une caste, d'une ville, d'un peuple, fait préférer un instant au monde réel et surtout à d'autres mondes fictifs. Car la toilette est peut-être essentiellement, telle <(ue la civilisation l'a faite, après tant de siècles, non point l'ajustement du vêtement au corps, mais l'ajustement du corps au vêtement, et, si l'on y tient, le triomphe de l'idée sur la matière, la conformation apparente et plus ou moins menteuse du réel à l'idéal, El c'est par où son caractère artistique éclate visiblement. Sur une nécessité imposée par la vie, l'humanité a brodé une œuvre d'art qui malheureusement n'est pas toujours d'un goût excellent. Mais l'humanité a fait ce qu'elle a pu, et, en pareille matière, il y avait toute sorte de raisons pour que les meilleurs génies eussent moins d'influence et de succès qu'en peinture et dans la poésie.

Enfin le costume s'harmonise encore tout naturellement, non seulement aux petites préoccupations de chaque moment et au goût de tous, mais aussi avec l'ensemble des conditions fondamentales ou tout au moins

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plus durables de l'existence humaine, la morale d'une époque et sa religion s'y traduisent. Des vêtements de couleur marron, montants, informes, d'une étoffe rude et grossière répondent à une toute autre conception du monde qu'une robe de soie claire, décolletée, savamment ajustée, rehaussée de bijoux. La toilette ne s'applique pas toujours bien aux opinions qu'affiche une personne, mais elle traduit quelque peu le fond même de sa nature. Et nous voyons au reste constamment dans l'histoire, les religions et les morales intéressées dans les questions d'habillement. Enfin certaines conditions fondamentales de l'existence sont encore indiquées ou soulignées par le costume. Et, par exemple, le costume féminin a plusieurs fois cherché à faire ressortir, en les accentuant et en les exagérant les caractères sexuels secondaires de la femme.

Les fautes contre les harmonies du costume choquent souvent, bien que par l'irréalité qu'elles indiquent parfois, elles deviennent une autre forme d'art, en devenant un jeu. Un vieillard habillé en adolescent, un homme en femme, un vêtement trop mince en hiver, une robe à la mode d'il y a dix ans, voilà des discordances qui déplaisent, mais qui en certains cas peuvent devenir amusantes.

Toutes les conditions auxquelles doit satisfaire la toilette ne concordent pas toujours, il s'en faut. L'hygiène, la morale, ne sont pas toujours satisfaites de la mode, les vieilles traditions sont aussi en lutte fréquente avec elle. De plus il est bien sûr que tous les costumes ne sont pas aussi haulement et proloiid('ment significatils

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