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et unies. On a prétendu enlever tout caractère de beauté à cette combinaison par la raison que nous n'en pouvions distinguer les éléments. Mais c'est là un bien faible argument. D'abord c'est affaire de disposition naturelle et d'iiabitude. Ln palais exercé distingue bien plus aisément les ingrédients qui composent le mets qu'il savoure. Et il faut remarquer qu'il n'est nullement possible à tout le monde de distinguer les notes qui composent un accord musical, il y faut aussi des dispositions innées et de l'habitude. Enfin il y a certaines combinaisons où quelques éléments sont aisément reconnus par tous. Bien des gens ont remarqué ce que la saveur de la truffe ajoute à un plat, et il n'est sans doute personne qui n'ait eu l'occasion de remarquer à quel point fliarmonie d'un potage est troublée par un excès de sel.
Un pâté de foie gras, une sole normande sont des œuvres d'art où la beauté résulte du concours de plusieurs éléments dont il n'est pas impossible de faire l'analyse, -l'ai lu dans la biographie d'un cuisinier distingué, qu'il suivit dès son jeune âge les impulsions de son génie. Et le mot choque ou prête à rire. Pourtant si Ton veut être jiiste, il faut convenir qu'il y a bien dans l'art culinaire la science et l'inspiration, limitation, le soin, la technique, l'invention, tout ce qui caractérise Fart en général.
Et que toutes ces combinaisons aient pour but la création d'une sorte de monde fictif, cela ne peut guère se contester. Ce n'est évidemment pas pour la simple utilité que l'on combine tant de choses, ce n'est point
uniquement pour vivre que l'on mange un mets délicat et recherché. La sensation qu'on désire et qu'il donne est, ou peut être aimée pour elle-même, et cela est si vrai que beaucoup trop de gens se donnent pour elle des indigestions ou des fatigues d'estomac, des malaises variés, et que même la prévision de ces maux ne les empêche pas toujours de céder à la tentation de leur art favori.
Le gourmand peut ainsi jouir en artiste égoïste qui s'isole et s'abstrait momentanément du monde réel pour se réfugier dans le monde de l'art. Mais regardons ce qu'est devenu dans notre civilisation le fait si grossier et si simple de se nourrir et nous verrons dans la cuisine la base d'une forme sociale de l'art. Un repas damis, de connaissances même est une véritable trêve dans la vie. Il est convenu qu'on y oubliera ses affaires et ses soucis, qu'on vivra pour quelques moments dans un monde tout à fait différent du monde réel. Il est souvent de bon goût d'oublier même ensuite ce qui s'est dit à table, et l'on sait les reproches faits aux Concourt pour leurs indiscrétions. On multiplie, autour des sensations du goût, toutes sortes d'impressions agréables de différents sens, la blancheur du linge, l'éclat de l'argent, les feux des cristaux, la clarté des lustres. Et l'art culinaire se combine, dans une œuvre d'art composite, avec tous les autres arts. La somptuosité, l'élégance des toilettes, des fleurs, des objets en métal ciselé, viennent ajouter aux mets, auxquels on tâche de donner parfois une forme élégante, une sorte de cadre qui fait valoir le tableau s'il n'arrive pas à Téclip-
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ser. Et des tableaux ornant la salle du festin, un orchestre qui raccompagne viennent encore apporter a rensemble artistique la coopération des arts les plus nobles. L'ensemble peut être ainsi très brillant et très riche, un peu composite aussi et mal harmonisé, incohérent. Mais l'art culinaire n'en est pas moins à la base d'un système d'impressions très diverses qui constitue un monde à la fois réel et fictif très analogue au monde artistique et qui est bien réellement une sorte d'œuvre d'art.
Enfin la sensation du goût peut avoir encore une sorte de valeur symbolique qui la prolonge, qui l'enrichit d'harmoniques étrangers. On a souvent cité le cas de Guyau et sa tasse de lait « où toute la montagne avait mis son parfum ». Et l'on a prétendu qu'un pâtre n'aurait pas bu dans le même verre une symphonie pastorale. C'est probable en etfet, seulement le même pâtre n'aurait peut-être perçu qu'un bruit ennuyeux dans la Symphonie pasîorale de Beethoven, et il ne faudrait pas en conclure que celle-ci n'est pas non plus une œuvre d'art. Il se peut ainsi que certaines saveurs nous apportent tout un monde de pensées et d'impressions, qu'elles réveillent parfois des souvenirs d'enfance, des émotions mortes depuis longtemps, qu'elles engendrent des rêveries lointaines et des imaginations vagabondes. La musique le fait aussi, et on lui en fait généralement un mérite. Sans doute il y a dans ces phénomènes-là une résonnance individuelle, pourrait-on dire. Sans doute aussi le pouvoir suggestif des goûts comme celui des morceaux de musique n'est nullement
en rapport régulier avec leur beauté. Il ivy en a pas moins en cela une nouvelle occasion d'art.
L'art industriel, l'art décoratif, l'art « matériel » si l'on veut, celui qui agit sur la matière, qui lui donne des formes utiles, ou qui se borne à l'orner, à la rendre plus digne d'être un objet de contemplation, une occasion d'attitude artiste, et toutes les formes d'art qu'on peut rattacher à celles-là ou mettre dans le même groupe, comme l'art de la cuisine forment une série dont les premiers échelons sont très hauts, dont les derniers descendent très bas.
En haut l'art matériel rejoint le grand art, et c'est le cas de l'architecture, et parfois de certains objets qui sont plutôt des bibelots que des œuvres d'art proprement dites, mais qui peuvent être rangés parmi les uns et parmi les autres.
D'ailleurs les arts supérieurs, comme la peinture et la sculpture sont à leur façon des arts d'ornements. Le but d'un tableau ou d'une statue, c'est quelquefois de décorer une salle, un salon, une façade, une fontaine. Et certaines œuvres ont surtout ce caractère décoratif. Il est de très grands peintres dont les tableaux ne prennent toute leur valeur qu'en passant, pour ainsi dire, au second plan, en enrichissant splendidement une salle luxueuse et rayonnante. Et c'est sans doute le cas de Rubens, pour certaines de ses œuvres au moins. La peinture arrive aussi alors à être surtout
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rembcllissement d'un objet utile, elle se rapproehe de la vie pratique, tout en la détournant vers la vie artistique.
Mais la contradiction y est moins grande que dans l'art industriel proprement dit, où c'est par une déviation singulière que l'objet utile devient objet d'art. La contradiction est ici presciue obligée entre la forme et la destination. Même lorsqu'il ne pense plus à l'utilité et qu'il ne la recherche plus, l'art industriel se donne toujours l'air de la poursuivre.
On l'oublie parfois. Quand un vase est élégant on ne pense plus guère au li(iuide qu'il pourrait contenir, aux fleurs dont on y prolongerait l'agonie souriante. Le verre peut, par la fluidité de sa pâte, par satransparence diversement atténuée — et en dehors des considérations techniques sur sa beauté — suggérer des impressions subtiles et douces, des idées de souplesse et de caresse, des images d'un monde mystérieux, de quelque obscure vie végétale ou animale, de quelque fond de mer inconnu et troublant. 11 est peut-être particulièrement apte à soulever vers la poésie la matière travaillée.
Malgré tout il reste toujours à l'art industriel, de son humble destination primitive, une certaine gène à s'envoler très haut, la matière l'alourdit. Ses éléments ne peuvent arriver à constituer un monde aussi vivant, aussi complexe, aussi riche que les mobiles vibrations de l'air, ou les idées et les images plus directement évoquées.
Si nous descendons l'échelle jusqu'au bout nous trou-
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siers. Do vagues ornements dessinés sur un bâton, sur un outil, des quadrillages ornant une poterie grossière, une bordure rouge ou bleue sur une feuille de papier à lettre... que sais-je encore? Voilà les derniers vestiges de l'art décoratif et de fart industriel. Ils sont insignifiants, parfois laids, de mauvais goût. Et pourtant tout cela c'est encore de l'art, de l'art intime, à peine perceptible, de l'art pourtant. On a voulu, par une modification qui n'importait en rien à l'utilité de l'objet, donner un plaisir à l'œil, provoquer une contemplation fugitive et à peine ébauchée, créer tout de même quelque chose qui dépassât la vie pi'atique et qui nous en fît sortir, qui nous écartât ne fût-ce qu'à une imperceptible distance et pour un imperceptible moment de l'activité directement utile.
Au reste les formes très inférieures des arts les plus hauts, de la musi([ue ou de la peinture ne sont guère plus relevées. Bornons-nous à reconnaître pour le moment que, à tous les degrés, Fart conserve toujours ses caractères essentiels. Seulement ils vont en s'affaiblissant vers les plus bas. Le monde de l'art y est moins harmonieux et moins riche, et il est aussi moins séparé de la vie réelle. Il s'en rapproche et arrive presque à s'y confondre.