‹ Le mensonge de l'artChapitre 16 sur 37 · CHAPITRE Vil · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vil

L ART ET LE JEU

11 y a des jeux de bien des espèces : des jeux intellectuels, des jeux physiques, des jeux de hasard, des jeux mixtes. Il y a même des jeux du sentiment. Cependant tous ces jeux ont en commun quelques caractères très généraux. Le jeu est toujours une même chose, et que tout le monde connaît.

On a voulu faire de l'art un jeu. C'était là, je pense, une erreur. Cependant les ressemblances de lart et du jeu sont nombreuses et frappantes. Elles ne sont pas de pure forme et, quand on examine la question de près, on les trouve plus solides et plus profondes qu'il ne semblait d'abord. 11 ne faut pas, à mon avis, conclure de là que l'art est un jeu, mais plutôt que le jeu est un art, et que l'art et le jeu dérivent d'un même fait primitif. Ils sont tous deux un monde fictif systé-

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matisé que l'cspril crée pour suppléer au monde réel. Le jeu, eu effet, répond parfaiiement à la conception de l'art que nous avons vu continuellement vérifiée. Un jeu quelconque, c'est essentiellement une activité régulière et factice, bien systématisée, en dehors de l'activité ordinaire de la vie. C'est un monde imaginaire momentanément réalisé, mais qui ne doit ni vivre, ni, en principe, se mêler au monde réel, que nous aimons pour son harmonie propre, non pour son utilité, dans lequelnous vivons un moment, comme nous vivons dans le monde de la musique ou de la peinture. Que le jeu puisse dévier de sa voie, devenir utile (ou nuisible), entrer dans la vie pratique, cela ne fait pas doute. Mais il cesse pour autant d'être un jeu, il se transforme en un exercice hygiénique ou en une sorte de métier périlleux.

Quel que soit le jeu, sou caractère essentiel reste le même. Prenons les jeux les plus simples : des enfants cherchent à s'attraper en courant, ils jouent aux barres. Nous y voyons une activité régidièrement systématisée, une combinaison de moyens en vue d'un but. Cn ensemble de règles, de conventions acceptées, impose au jeu sa morale spéciale, sa technique, et définit le système qu'il s'agit de réaliser. D'autre part cet ensemble tout en étant réel en un sens, est fictif en un autre. Il est iiuitile, il suspend et il remplace Tactivité ordinaire de la vie, le travail, les devoirs de famille, la vie pratique sous toutes ses formes, il reste en dehors

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d'elle et ne s'y coordonne pas, sinon fort indirectement, et, en tant que jeu, par une sorte de rencontre accidentelle. Si certains jeux favorisent l'activité normale, il en est d'autres qui la contrarient.

Tous les jeux présentent ces caractères. Prenez les jeux physiques, le tennis, la paume, les boules, le croquet, le billard. Les règles, les conventions, la systématisation varient de l'un à Tautre. Mais chacun d'eux otfre une systématisation très serrée et très précise, souvent bien plus exacte que celle de la vie réelle, plus simple aussi. Elle s'applique à des séries de coups très divers, elle permet une certaine liberté d'allures, mais on ne saurait Toublier ou la méconnaître sans faire perdre au jeu son intérêt, et même sans le remplacer par un autre, d'un genre plus ou moins différent.

Si nous considérons des jeux plus intellectuels, la systématisation, pour être différente, ne se marque pas moins. Il s'agit toujours d'y faire converger vers un but unique, des moyens variés, en suivant certaines règles. Prenez les jeux de cartes, le whist ou le piquet, prenez les échecs ou les dames, ce fait y est toujours si évident que je n'ai pas à le montrer. Et le système ainsi formé, système de mouvements, de sensations, d'adaptations rapides ou réfléchies, instinctives ou volontaires, dans les jeux d'adresse physicpie ou dans les jeux d'adresse intellectuelle, est souvent assez riche. Songez à ce que représente par exemple une partie d'échecs, où la part du hasard est réduite au minimum, d'images, d'idées et de combinaisons. La marche différente des pièces, la variété infinie de leurs rencontres, la longueur de

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la partie font do chaque partie un véritable monde d'idées, toujours semblable aux autres, toujours soumis aux mêmes lois, toujours nouveau par quelque détail, et un monde qui vit, qui évolue, qui se transforme et qui aboutit enfin, après des modulations, desvariations de rythme et de mesure, à un dénouement qu'on ne peut pas prévoir certainement. Une partie d'échecs ne vaut pas une symphonie, mais elle n'est pas sans quelque analogie avec cette forme de l'art.

Quant au manque de réalité et de c sérieux » du jeu> je ne pense pas avoir besoin de l'expliquer et de le démontrer longuement. Il n'est pas un père, sans doute, qui n'ait montré à son fils l'opposition du jeu et de la vie. Le jeu est bien un monde à part, créé et voulu par l'homme pour se donner une activité harmonieuse et réglée en dehors du monde réel. Le jeu nous transporte i>our un moment dans un univers tout différent du nôtre, où nous avons fait, selon nos goûts, les lois et les conventions et qui nous donne l'occasion d'exercer certaines facultés que le monde réel ne satisfait pas suffisamment et surtout d'avoir une activité limitée sans doute, mais bien systématisée dans son domaine.

Ici comme partout il faut faire une large part aux goûts personnels, h l'imagination affective de chacun de nous. Il est sûr que le système du jeu proprement dit est bien supérieur chez les bons joueurs, ceux qui adaptent le mieux leurs mouvements au but poursuivi, qui ne manquent pas la balle ou n'égarent pas la boule, ceux qui coordonnent bien leurs pensées, qui n'oublient pas les cartes jouées, "\n savent le fort et le

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faible de Tadversaire et comment il laut se garder eontre lui et préparer son attaque. Mais si ce sont assez souvent les meilleurs joueurs qui prennent le plus de plaisir au jeu, ce n'est point là une règle absolue. Des maladroits se passionnent pour des exercices qui les rendent plutôt ridicules. C'est qu'ils ont de l'imagination. Ces mouvements, ces combinaisons qu'ils ne savent pas faire, ils se les représentent, ils se représentent au moins leurs effets et les impressions qu'ils en auraient assez vivement pourqueleur zèle ne se ralentissepoint. Le système d'idées ou de mouvements qui représente le jeu est faible, mais il est suppléé par un système d'idées et de sentiments, d'espoirsetde craintes, d'images etd'impressionsqui décide lacontinuationoula reprise de l'activité.

Par conséquent, en ce qui regarde les jeux de combinaison, il ne paraît pas surgir de graves diflicuUés. Reste la ([uestion du hasard.

Le hasard n'est pas absolument essentiel aux jeux. 11 intervient pourtant; mais sou rôle est parfois insignifiant et, théoriquement, il pourrait être éliminé sans inconvénients, même avec avantage. C'est le cas, par exemple, pour les jeux de dames ou d'échecs. Aux jeux de cartes, il intervient davantage, quoique très subordonné souvent, mais il est au contraire prépondérant dans d'autres Jeux.

Le hasard est tout à fait le contraire de la systématisation. Ce qu'il gagne, la finalité le perd. Un jeu de

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hasard est donc essentiellement, à certains égards au moins, moins systématisé qu'un jeu de combinaison. La finalité y présente des lacunes. Déjà dans des jeux comme le whist et le piquet, le fait de recevoir des cartes qu'on ne peut choisir rompt les combinaisons, sépare un coup des coups précédents. Diriger le hasard, ici c'est ce qu'on appelle proprement tricher, et cela est hors des conventions du jeu. Que l'on compare avec les échecs où tous les coups s'enchaînent forcément, où le point de départ du jeu est égal en principe pour les deux joueurs, ou du moins voulu et choisi, la différence éclate.

11 faut alors que le jeu de hasard, lorsque la part du système ou de la combinaison y devient trop faible remplace ce qui lui manque par son attrait nouveau. C'est dire qu'il remplacera une harmonie par une autre. 11 va se produire forcément ici une compensation dans le genre de celles que nous avons déjà vue, par exemple, dans les rapports du réalisme à l'idéalisme, ou tout à l'heure dans le cas du joueur maladroit.

Si d'ailleurs il y a toujours quelque trace au moins de hasard dans les jeux de combinaison, il y a toujours aussi quelque trace de système dans les jeux de hasard. Toujours une série d'actions se coordonne vers un but. Dans le jeu de dés même cela est évident, il faut prendre les dés, les rouler dans le cornet, les projeter sur la table. Seulement tous ces moyens coordonnés, nous ne savons pas ici à quel but précis ils conduisent, et il ne dépend en rien — ou il ne doit dépendre en rien — de nos idées, de notre adresse, de nos réflexions, que ce

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résultat soit favorable ou dcfavoraJjIe pour nous. La perfection du système mènerait à bien lancer les dés, à ne pas les envoyer parterre ou au nez de l'adversaire, à manier son cornet avec grâce, mais non à faire paraître tel ou tel chifïre. Une adresse supérieure qui saurait conduire les mouvements de la main, les cornets et les dés pour amener un chiffre, serait sûrement considérée comme déloyale.

Le hasard peut être compensé par Texercice de Tintelligence ou de l'adresse. C'est une des façons, celle que nous avons déjà vue, dont le jeu peut en tirer parti. Le jeu de dés, par exemple, dans le jacquet, le tric-trac donne un élément de combinaisons qui, cette donnée acceptée, restent libres dans certaines limites. Le hasard y intervient de la même façon en somme qu'au whist ou au piquet. Mais cette façon de combiner le hasard et latinalité, et de subordonner même le hasard à l'adresse, nous fait sortir des jeux de hasard pur.

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Dans ceux-ci, la compensation est différente. Elle se produit par des appels à l'imagination et au sentiment. L'excitation de sentiments très divers selon les cas vient enrichir l'œuvre d'art. Elle crée un système subjectif qui supplée à l'insuffisance de l'appareil objectif. Et c'est, mis autrement en pratique ici, le procédé que nous avons souvent rencontré déjà.

Tout d'abord l'appel aux sentiments de la vie commune, ce qui est le cas du réalisme dans l'art, ou du

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moins de certaines de ses formes. Les enfants peuvent quelquefois se contenter du jeu de hasard pur et simple. La fraicheur, la vivacité, la force de leurs émotions font d'elles un système suffisant pour les intéresser et peuvent tenir lieu de plus de richesse et de complexité. De plus les illusions qui viennent compléter le système, l'espoir, l'attente sont chez eux plus fréquentes et plus vives.

Plus tard, on a recours à des procédés un peu plus compliqués. On excite l'imagination et les sentiments par des procédés convenus qui rappellent le pari, le symbolisme des psycliasthéniques cherchant dans un petit fait l'annonce ou le refus d'un bonheur attendu, mais qui sont plus réguliers. Par exemple, l'issue. d'une patience due à certaines combinaisons de cartes que le hasard détermine presque entièrement est acceptée comme un présage de succès ou d'échec, de bonheur ou de malheur. L'art de « tirer les cartes », en tant que jeu de salon a la môme signification. Les gens qui se livrent volontiers à ce jeu ne sont pas toujours réellement convaincus. Ils sedonnent surtout un jdaisir d'imagination, une joie artistique, assez analogue à celle que leur donnerait la lecture d'un mauvais roman. Ici toutes les nuances sont possibles et la signilicalion du fait se transforme avec elles. Si Ton est complètement convaincu, ce n'est plus un jeu. On peut encore remarquer çàetlà des appareils automatiques qui, moyennant le dépôt d'une pièce de dix centimes, vous renseignent sur des événements importants, tapis encore dans l'avenir. Le fail qiu^ ces appareils sont en place (l(>puis

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des années indique qu'il existe des personnes qui, sans croire absolument, je le suppose, au résultat, ont du plaisir à s'entendre annoncer par le hasard tel ou tel fait dont la prédiction fixe l'image et l'enrichit, vivifie rimpressi(m.

Nous trouvons encore toute une floraison d'idées et de sentiments qui se rattachent à ceux-là, ce sont les superstitions du jeu. On sait si elles pullulent sur l'esprit du joueur 1 L'homme quand il ne peut connaître les causes des événements en invente d'extravagantes que le sentiment soutient et fait vivre, en l'absence d'idées antagonistes précises, si l'esprit n'est pas très vigoureuxou unpeu étroit et sec. La logique particulière des éléments de l'esprit produit ainsi des croyances étranges, à demi acceptées, et qui arrivent à diriger la conduite ; sur les signes et les raisons de la veine ou de la déveine, l'influence de tel acte insigniliant ou de la présence de telle personne, elle suscite, avec l'imitation, toute la frondaison luxuriante du fétichisme des joueurs. Toutcela donne de Tinférêtau jeu, en excitantles espoirs et les émotions, à ce point que ceux qui n'y croient l)as, en font une sorte de nouveau jeu qui vient se superposer à l'autre et l'enrichir. Cela n'est pas toujours très « artistique » et surtout cela n'est guère esthétique. Cependant le caractère de l'art subsiste si la partie n'est pas intéressée et il peut se conserver partiellemeni encore quand elle l'est. Naturellement ces superstitions ne s'appliquent guère f|u'aux jeux de hasard.

Faut-il noter encore quelques petits faits caractéristiques de compensations de ce genre ? Signalons les plai-

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santeries traditionnelles qui accompagnent l'exercice de certains jeux, peu absorbants pour l'intelligence, des calembours, des facéties que les générations se transmettent, les noms fantaisistes des numéros au loto, les paroles consacrées qui accompagnent certains coups et qui peuvent varier d'un joueur à l'autre, d'un milieu à un autre milieu.

On pourrait encore citer les théories du jeu, et d'une manière générale, tout le travail intellectuel qui se fait autour dujeu, la notation et l'étude des séries de coups à certains jeux de hasard, l'application à ces jeux de calcul des probabilités. Tout cela peut contribuer à intéresser certains joueurs en leur permettant d'exercer, en dehors du monde de la vie commune, certaines aptitudes de leur esprit. Cela n'est pas toujours désintéressé, pas toujours ctpas complètement artistique. Mais l'art peut y revendiquer sa part. Et tandis que les procédés précédents rappelaient plutôt le réalisme, celuici rappelle plutôt l'art extra-humain. Les choses qui diffèrent le plus se prêtent parfois à des rapprochements inattendus.

Entin il est un autre appel aux sentiments de la vie commune qu'il faut signaler parce qu'il accompagne très souvent le jeu de hasard. C'est l'appel au désir du gain. Il indique encore une intrusion de la réalité dans le monde lictif de l'art. Il transforme celui-ci et en fait, sans lui enlever entièrement, il s'en faut, son caractère

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primitif, une sorto d'industrie. Il en résulte une activité mixte et complexe, assez intéressante.

Je n'insiste pas sur les formes différentes du jeu, ni sur ses formes attaiblies, comme celle des amis qui jouent '< la consommation » au café, en fumant un cigare. Je mentionne celle-ci parce qu'elle montre une complication du jeu, un état d'art formé par la combinaison du jeu avec l'excitation du café ou de l'alcool et du tabac, de la conversation, de quelques sentiments sociaux, et constituent un ensemble isolé dans la vie, séparé des affaires, des soucis de famille ou de métier.

La grande forme du jeu intéressé, c'est « le jeu ». celui où l'on joue « de l'argent ». L'enjeu est bien choisi pour stimuler la passion et l'esprit du joueur. L'argent est dans notre civilisation le symbole de la puissance, la possibilité visible d'innombrables plaisirs. Chacun y trouve ce qui l'attin^ la jouissance future, avec une intensité illimitée, et sous une forme attrayante, enveloppée, qui permet tout sans rien imposer, qui laisse la liberté du caprice, le charme indéterminée du rêve et permet son extension indéiinie ; c'est une sorte de matérialisation du rêve lui-même et une promesse de le réaliser quel qu'il soit. Toutes les passions humaines s'y excitent et y entrevoient quelque satisfaction, aussi bien l'amour de l'étude que la gourmandise, le besoin de la santé que la luxure. Rien n'irrite plus vivement et plus poétiquement à la fois toutes les convoitises. Et si les suites de cette ivresse sont nauséabondes ou mortelles, ceci est une autre question.

Seulement l'appât du gain est pour le jeu et pour

l'art un auxiliaire exigeant et qui devient vite un maître. Le jeu qui esta labasede Tespoir n'est plus guère que le socle insignifiant d'une statue. Le joueur changera de jeu plus volontiers que d'enjeu. Cependant le hasard qui permet renrichissement ou la ruine relativement prompts et sans peine garde sa valeur pour lui.

Il semble bien que le jeu réalise une des plus violentes, une des plus exaspérées parmi les formes de l'art considéré comme substitution d'une vie factice et systématisée à la vie réelle. La richesse et le force des passions qu'il excite, il n'est que trop aisé de la constater et de le comprendre, sinon par sa propre expérience, du moins par son imagination, et surtout par les drames bien réels que cause le jeu, qui retentissent jusque dans les salles de nos tribunaux ou s'étalent dans les faits divers des journaux.

Le jeu tend par là à rentrer dans la vie réelle. L'amour du gain, on ne saurait en nier le caractère positif. Cependant le jeu ne ressemble pas à une industrie quelconque, encore que, s'il y a de l'industrie dans le jeu, il y ait sans doute aussi quelque part de jeu, et quelque plaisir artistique à ce point de vue, quelque hasard aussi dans toute industrie. D'abord il conserve parfois un certain caractère désintéressé qui contraste singulièrement avec sa nature même et relève sa valeur artistique. Le joueur peut considérer le jeu en lui-même comme un médecin s'intéresserait à une belle maladie dont il serait la victime. Je rappelle le mot connu : « après le plaisir de gagner au jeu, le plus grand plaisir est celui de perdre. » Il contient tout ce qu'on

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peut dire à ce sujet. Et de plus, le hasard est très propre au développement artistique des idées et des passions, de toute cette poussée d'impressions et de sentiments qui se forment en dehors de la réalité, du monde de Tespoir et du rêve.

L'espoir, la crainte, l'attente, le sentiment du risque, voilà quelques-uns des principaux états d'âme que le hasard, avec l'incertitudequ'il suppose, inspire à Thomme et qui sont la condition de sa valeur artistique. Ils sont en effet très favorables à la formation de ce monde esthétique qui ne doit pas être complètement réalisé, qui ne doit pas s'imposer à l'esprit comme une nécessité, mais qui doit plutôt être suggéré comme un rêve. La contemplation artistique les accompagne volontiers. Les idées, les images viennent s'accumuler par la force des passions auxquelles l'idée, le hasard de la chance a rendu quelque liberté, lorsque la fièvre du jeu leur en laisse le loisir. Sinon elles n'existent plus que virtuellement, condensées en quelque sorte dans une âpre impression actuelle.

C'est donc bien encore un monde nouveau, un monde irréel qui vient se substituer dans notre esprit au monde vrai, produit ici par d'autres procédés, mais essentiellement semblable à celui que l'art nous donne.

L'esprit y est plus libre, plus livré à lui-même. La loterie est peut-être particulièrement apte à nous montrer ces créations artistiques. Ici la partie dure long-

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temps ; avant de connaître le résultat final te joueur a le temps de rêver. Pour peu qu'il ait l'iiabilude de raisonner et de comprendre, il sait que la valeur réelle de son billet est presque nulle. D'après le calcul des probabilités elle est à peu près le di.^^ième du |)rix payé — je prends ce chiffre dans de grandes loleries de ces dernières années — mais il n'y pense guère et ne veut pas y penser. Il se crée des mondes imaginaires, auxquels son billet donne juste assez de consistance pour qu'ils puissent vivre et intéresser. Celui dont le billet gagne voit son rêve passer du monde artistique dans le monde réel. Il n'a plus de valeur d'art que la part, encore assez considérable, que lui donne la différence entre le présent et l'avenir. Et il y perd ce quelque chose d'indéfini et de pur, qui sépare toujours le monde réel du monde de l'art.

Le hasard doit sa valeur artistique à l'incertitude, à l'irréalité des biens qu'il nous laisse entrevoir. Je ne parle ici, bien entendu, que du hasard subjectif parfaitement compatible avec un rigoureux déterminisme de phénomènes. Ce hasard est directement opposé à la finalité, mais c'est précisément en s'opposant à la finalité réelle qu'il permet la production d'une finalité idéale et imaginaire, moins solide et plus juire.

Ainsi le hasard et la finalité s'unissent dans l'œuvre d'art. Ce qu'on peut appeler la liberté de l'œuvre d'art résulte de cette rencontre uu peu incohérente. On a très souvent considéré la liberté comme opposée au déterminisme, on a dit aussi, et avec raison, que la liberté bien comprise suppose un déterminisme rigou-

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reux, mais systématisé, mais il se trouve que l'œuvre dart peut nous donner l'impression de ces deux libertés différentes, et elle y gagne rpielque agrément. Il faut qu'd y ait de la systématisation dans une œuvre d'art, et même elle n'est une œuvre d'art qu'à ce prix. Mais il n'est pas mauvais que le déterminisme, si rigoureux qu'il soit, n'ait pas trop l'air de l'être, que le hasard paraisse y garder sa place. L'œuvre évite par là l'apparence d'une vie trop automatique, trop mécanique, trop desséchée, elle s'impose moins lourdement, elle garde le flottement de l'imagination . De plus les possibilités différentes qu'elle laisse entrevoir l'enrichissent singulièrement. Le réel est un, le possible est multiple, indéfini, plus riche et plus souple. Si dans l'ensemble des mondes possibles on s'attache à un seul pour le considérer comme réel, on supprime tous les autres, et l'on s'appauvrit d'autant. C'est une sorte d'infirmité de notre esprit ou de la nature qu'il ne puisse y avoir qu'un seul réel à la fois. L'imagination la corrige selon son pouvoir. L'art ne doit pas toujours lui imposer une route trop étroite et trop directe. A la vérité cette attitude n'est sans doute pas essentielle à l'art, les vertus qu'elle lui donne peuvent être compensées par d'autres. Il est des chefs-d'œuvre, des choses admirables qui s'imposent et ne laissent guère rêver. Le hasard n'en est pas moins une valeur artistique.

N'y a-t-il pas des jeux où la systématisation disparaît.

(les jeux mal difterenciés, sans logique et sans lois ? Si Ton regarde des enfants en récréation on a souvent la sensation non pas d'une activité réglée et combinée, mais d'une activité débordante sans règle et sans frein. Les enfants courent d'ici, de là, au hasard, ils sautent, s'allongent parterre, se poussent et se bousculent sans ordre et sans loi. N'est-ce pas là un jeu, cependant, et comment rentre-t-il dans notre loi ?

C'est un jeu sans doute, mais un jeu incontestablement inférieur, et non le plus artistique des jeux, il s'en faut. Et précisément il perd son caractère artistique dans la mesure où il descend dans l'échelle des jeux.

Ce jeu-là est surtout une suite d'ébauches interrompues de jeux plus harmoniques. Un enfant court après un camarade, c'est un premier jeu, il s'interrompt pour lutter avec un autre qui Ta bousculé au passage, second jeu, après (juoi il saute en criant, combine ses mouvements pour s'élever aussi haut que possible, troisième j(m. Chacun de ces jeux pris en lui-même est un fraguKMil interrompu de système. Ce jeu, dans son ensemble, est une poussière de jeux.

Un grand nombre d'instincts froissés, comprimes par raclivib' de la vie réelle, représentée ici par la classe et l'étude, se satisfont au hasard et à tâtons, chacun individuellement. C'est h' triompiie de l'activité indépendante d(^s éléments psychiques. Mais si l'ensemble de la vie mentale est par là incohérente, chaque élément pris en lui-même est systématisé. Et cela répond bien à la nature inférieure du jeu, et à la nature inférieure de l'art réalisé.

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