CHAPITRE VIII
les formes frustes de l'art. la rêverie et ses suites l'imagination, l'art actif
Quel que soit Tari que nous considérions, nous pouvons toujours arriver, de degré en degré, à une forme rudimentaire, simple, peu élevée. La distraction momentanée que nous donne une jolie couleur, une ligne élégante, un son agréable à l'oreille, les mouvements désordonnés de détente qui suivent un trop long repos, les simulations instinctives, presque inconscientes, de l'activité d'autrui, ce sont là les formes les plus basses d'où l'on peut remonter, en suivant la série, aux œuvres de la peinture et de la musique, à la danse, à l'art dramatique. Il faut parler maintenant d'une forme d'activité artistique plus générale peut-être que les autres et qui vient se mêler intimement à elles et déterminer, au moins en partie, leur évolution, c'est la rêverie que je veux dire.
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Dans tous les arts qui se Iraduisent au dehors, qui se communiquent, la rêverie doit forcément se compléter par des expressions extérieures, des gestes, des signes qui ont du mouvement presque incohérent aux œuvres les plus compliquées. Mais réduite à elle-même, elle constitue déjà une sorte d'art, le plus égoïste de tous, s'il ne se complète pas. et peut-être aussi le plus largement fécond, celui duquel dérivent les formes les plus élevées des autres. Je ne dis pas de tous les autres, puisque la danse et les jeux gymnastiques paraissent provenir plutôt de Tactivité spontanée dont ils seraient un développement et une systématisation. Encore trouve-t-on sans doute à leur origine une sorte de transformation de la rêverie, quelque chose comme une rêverie musculaire.
Je reprends l'exemple que je proposais au début de cette étude, lîn enfant a faim, son assiette vide est devant lui, sa soupe n'arrive pas. Forcément il pense à elle. Si la faim est trop forte ou si Tenfant a l'esprit pratique il peutcrier, ou se lever pour aller la chercher. Si l'état d'appétit est encore agréable il peut se borner à rêver à sa soupe et à simuler vaguement le geste de la manger.
Le geste ici est la traduction extérieure de l'état psycho-organi(|ue. Il en dépend, il est déterminé par lui et sans doute aussi, dans une certaine mesure, il le renforce.
Son rôle peut s'effacer, diminuer. L'expression objective est généralement ce que nous considérons comme l'essentiel dans l'art. Nous matérialisons l'art,
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nous le conerétons clans sa forme de toile, de .pierre ou de papiers. Mais ce qui est pourtant essentiel en lui, c'est le monde intérieur que l'ait naître l'œuvre ou dont elle provient. Elle est nn intermédiaire entre les esprits, elle permet à plusieurs esprits de se créer les mêmes images, de vibrer des mêmes impressions, ou d'impressions analogues. Elle est aussi le terme, l'expression extérieure du monde intérieur que l'artiste porte en soi et dans lequel il introduit les autres par elle. Mais, enfin, elle n'a de valeur que i»ar le monde intérieur. Cela est vrai bien évidemment pour un livre ou pour une partition, mais cela est vrai d'un tableau comme d'une statue, (lu'il faut aussi percevoir d'abord, et comprendre ensuite selon leur nature de statue ou de tableau.
Et il arrive que le monde de l'art intérieur ne se traduise pas, qu'il ne se précise pas plus que ne le lui permet la vie dans notre esprit, qu'il ne se communique pas aux autres. Il est conçu, il se déroule, étroit ou large, riche ou pauvre, splendide ou mesquin, dans l'imagination, dans le sentiment. Il donne un moment à l'esprit rillusion de l'harmonie, le rêve du monde enchanté, puis il disparaît. Mais quelquefois il renaît et même se dévc^loppe sans que jamais il se traduise au dehors d'une manière appréciable.
Est-ce encore de l'art? Sans doute on peut réserver le nom d'art à l'expression, à l'ensemble de moyens par lequel un esprit matérialise un monde fictif, dans la mesure on cela lui est possible, et le communique, y introduit les autres. Cependant, c'est là, en somme, un fait secondaire et dérivé. L'essentiel dans l'art, c'est la
création, la réalisation non point au dehors, mais dans un esprit, du monde tictifsulistituéau monde réel. Alors le phénomène essentiel paraît bien cette création intérieure, cette conception dont les formes sont assez nombreuses, mais que le mot de rêverie représente assez bien dans son ensemble. En tout cas, c'est là le fait qui domine l'art, son origine et sa fin. Qu'il s'agisse de réaliser un monde plastique, un monde de sentiments, un monde où dominent les idées, c'est toujours un monde intérieur qu'il s'agit de créer. Et dès lors, il serait vain d'insister longuement sur Textension à donner au sens du mot art. Je tâche d'analyser les choses et d'en voir aussi la synthèse. Les mots dont on les désignera n'ont pas beaucoup d'importance.
L'ensemble systématisé de sentiments, d'émotions, d'images et d'idées suscité par un désir qui ne peut être apaisé par le train ordinaire de la vie et qui se voit réduit à se contenter d'une satisfaction idéale, produit dans l'esprit une harmonie imparfaite, mais réelle ; comme tel, il peut devenir une cause de joie et un objet de désir. La satisfaction idéale peut être aussi recherchée pour elle-même. Elle arrive parfois à se faire préféi-er à la satisfaction réelle, moins incomplète et plus forte, mais aussi plus rude, plus troublée, plus grossière.
Ces phénomènes de satisfaction idéale sont déterminés visiblement par l'activité des tendances organiques, mais aussi de tendances bien plus complexes et bien
LE MEiNSONGE DE L ART
plus abstraites. Il ne paraît pas yen avoir qui ne puisse les produire. On sait quelles rêveries accompagnent, par exemple, la puberté, et la formation des désirs sexuels encore à peine ébauchés, mal tormés, parfois incompris. L'amour, Tambition, le désir du luxe, des sentiments spéciaux comme le goût des voyages, le désir de voir telle personne, le désir de posséder tel objet, s'accompagnent ainsi, quand ils ne sont pas satisfaits, de rêveries diverses, parfois simples, parfois compliquées, ou l'esprit s'apaise quelque peu par la représentation des biens dont il est privé, par la formation d'un monde fictif où ses tendancesjouent librement. Quand ce monde fictif n'a pour but que d'agir sur le monde réel en le transformant à son image, ce n'est pas d'art qu'il s'agit, mais l'art existe en tant que ce monde est considéré pour lui-même.
Le souvenir, l'imitation ou les suggestions, l'imagination créatrice interviennent en des proportions variables, selon les personnes et selon les cas, dans la formation du monde imaginaire. H n'y a pas de cas où l'un de ces faits soit tout à fait absent. Le souvenir intervient même lorsqu'il s'agit de désirs qui n'ont jamais pu être satisfaits. Ils utilisent toujours plus ou moins les données de l'expérience antérieure. On peut constater cela dans les rêveries qui éclosent au souftle des premiers désirs sexuels. Et inversement lorsqu'il s'agit même d'actes habituels, toujours quelque modification de détail, si peu importante soit elle, et même inaperçue, fait de la rêverie autre chose qu'un souvenir. Même lorsque nous ne cherchons qu'à nous souvenir, nous inventons mal-
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gré nous. Quant à la suggestion, il semble bien que nous lui devons toujours quelque chose. Tl n'y a rien en nous qui nous appartienne absolument en propre, où les autres n'aient mis leur marque, comme il n'y a rien qui nous vienne entièrement d'eux et que nous n'ayons plus ou moins transformé.
Le souvenir tient une grande place dans la rêverie, comme tout ce qui s'oppose à l'action. Il est naturel de rêver aux biens qu'on n'a plus, tant qu'ils n'ont pas cessé d'être des biens, ou du moins d'être représentés comme ayant été des biens autrefois. C'est sans doute une manière de les regretter et la condition même du regret actuel et conscient, mais ce regret ne va pas sans plaisir, et c'est une façon aussi de se consoler de leur perte, il y a des regrets si doux qu'ils apaisent, et que le bien qu'on regrette ne les vaudrait pas.
Le souvenir est très favorable à l'activité artistique et désintéressée, quand les tendances qui le produisent vivent toujours, mais sont un peu calmées, et que, en tout cas, nous ne les considérons pas comme pouvant être actuellement satisfaites. Ce qui le prouve, c'est que nous les voyons bien souvent inspirer ainsi les poètes. Si « l'homme n'écrit rien sur le sable à l'heure où passe l'aquilon, » il se dédommage après. Lamartine, Musset, Hugo ont suffisamment illustré le fait, et ils l'ont généralement compris.
Au contraire, tant que le désir est trop impérieux, il
inspire et dirige l'esprit, l'intelligence, les sentiments et la conduite en les menant vers la réalisation qu'il souhaite. Il n'est pas matière d'art, il veuts'établir dans le monde réel, non dans le monde fictif, tant qu'il voit quelque possibilité de conquérir le premier. Tout cela cbange avec les gens et les circonstances. 11 en est pour qui la perte d'un bien quelconque devient vite un prétexte à rêveries paisibles et d'autres qui sont longtemps trop exaspérés ou trop aigris pour se tourner de ce côté. Mais je pense que tout le monde a pris quelque plaisir à revivre des scènes passées. Je me rappelle que tout petit enfant — il y a longtemps — je me rendais compte avec une satisfaction mélancolique que le souv(Miir (^t l'imagination pouvaient ainsi suppléer imparfaitement la réalité absente ou passée. Remémorer ses souvenirs d'enfance, et même revivre des scènes plus récentes, c'est une joie commune.
Nous pouvons même prendre plaisir à un souvenir pénible, comme nous prenons plaisir parfois à une représentation qui nous est, à certains égards, désagréable. Inversement nous pouvons avoir quelque chagrin d'iui souvenir heureux, même quand ce n'est pas « dans un jour de douleur ». L'effet dépend du rapport du souvenir heureux ou malheureux avec nos sentiments actuels. L'impression pénible de jadis peut devenir un sujet de contemplation, comme le malheur d'un héros de roman, et si elle flatte quelques-uns de nos goûts d'aujourd'hui elle pourra nous plaire.
Avec les plaisirs passés, ce que la rêverie évoque ce sont les plaisirs futurs ou simplement désirés clans l'avenir, quand elle se rapporte à des événements de la vie réelle. Le présent ne lui appartient guère, même lorsqu'il s'agit d'art. Ou du moins son rôle y est plus restreint, puisqu'une grande partie du monde artistique esl faite alors de perceptions et de sensations que la rêverie peut accompagner, en se laissant docilement diriger par elles, et quelquefois encore en les dirigeant, en les interprétant selon nos désirs. Les choses futures et les choses simplement possibles, comme les événements passés, plaisent à la contemplation artistique, parce qu'elles intéressent des tendances qui souvent ne sont pas en pleine activité et qui même ne sont pas encore tout à fait constituées. Les avantages du futur et du passé sont à peu près les mêmes, quoique provenant de causes différentes. Le présent appartient plutôt au domaine de l'action. Lorsque sa maison brûle, l'homme pense plutôt à son salut qu'à la beauté des flammes. Cependant, encore une fois, le domaine du rêve et de l'art peut s'étendre presque indétiniment vers le présent et vers notre activité actuelle. La contemplation, l'attitude artiste peut accompagner, en certains esprits, presque tous les événements.
Entre le souvenir et l'imagination nous constatons une fois de plus une différence analogue à celle de l'idéalisme et du réalisme. Le passé est plus réel, en un
sens, il se prête moins à notre fantaisie, il est fixé. Cependant nous ne le faisons guère revivre en nous sans le transformer, parfois volontairement et souvent sans bien le savoir. Et d'autre part le passé nous retient encore quand nous regardons vers Tavenir, et il influence certainement notre façon de nous représenter ce qui doit arriver.
Assurément toutes les rêveries peuvent ne pas passer pour artisti(iues. L'art est d'ailleurs, comme beaucoup de faits psychologiques et sociaux, très net quand on le considère dans ses formes les plus développées, les plus caractéristiques, il se voile au contraire à mesure qu'on descend la série de ses incarnations. Et quand on arrive au bas, on trouve des faits à l'apparence indécise et fuyante dont on ne peut rien affirmer avec sûreté. L'art, rindustrie, la religion, la politique, tout cela s'atténue, s'etFace et vient s'amalgamer et se confondre dans les formes basses et indistinctes de la mentalité, et peut-être aussi plus haut, quand l'évolution de ces activités est poussée à bout et qu'elles se rejoignent, arrivées au même but par des chemins divergents.
La rêverie est souvent mi-artistique, mi-pratique, elle a des côtés scientifiques, on y retrouve une ébauche de religion. Tout s'y mêle en proportions très variables, mais d'une manière assez confuse pour qu'on ne puisse toujours rattacher complètement le fait à une seule catégorie, ou même l'y rattacher principalement.
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L'amoureux qui rêve à son amie absente n'est pas uniquement artiste, il sait bien qu'il désire réellement ; le monde fictif qu'il se crée tient au monde réel par des liens solides, et il s'en rend compte, et c'est bien un réel futur qu'il tâche d'entrevoir et de préparer. Et inversement il entre une portion d'art dans la méditation du savant ou de l'homme religieux, avec une part faite à l'imagination et au rêve, à la contemplation même accidentelle et fugace du beau.
La rêverie elle-même et tous les sentiments, toutes les émotions, toutes les idées qu'elle évoque ou dont elle se compose, c'est encore la matière de l'art. L'essentiel, la forme, c'est la contemplation, c'est l'attitude artiste prise vis-à-vis d'elle. Mais l'attitude artiste n'est pas non plus une réalité absolue, elle s'associe à d'autres attitudes, elle s'atténue au point de devenir presque invisible. Seulement on peut dire que la rêverie est très étroitement liée à l'attitude artiste, qu'elle la provoque presque forcément et qu'elle la suit bien souvent. La satisfaction idéale des tendances que la réalité contrarie, en nous détachant du monde réel, impose, à un degré si faible soit-il, au moins une forme atténuée de l'attitude artiste. Il y a toujours en elle quelque chose de relativement égoïste, et d'intéressé, puisque nous avons vu que ce qu'on appelle le désintéressement de l'art est essentiellement égoïste, précisément parce qu'elle est par nature, distincte de la réalité, opposée à celle-ci, et plus ou moins en dehors d'elle.
Et réciproquement, il semble que l'attitude artiste, que la contemplation s'accompagne à peu près fatale-
Paulhan. — Mensonge de l'art. 13
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ment de rêverie. Sans cloute, que nous contemplions une œuvre d'art, que nous contemplions en prenant l'attitude artiste un fragment de la réalité, nous réalisons en nous un monde en quelque sorte objectif, systématisé par d'autres facteurs que notre personnalité. Mais ce monde, en le faisant nôtre, nous ne le réalisons pas seulement par des perceptions et des images suggérées. Nous y mêlons bien plus de notre intimité, de nos rêves, de nos impressions et de nos sentiments. La contemplation objective peut apparaître en certains cas comme un idéal (statuaire grecque, poésie de Leconte de Lisle, peinture d'Ingres et de Davidj. Si Tony regarde de près, ce n'est là qu'une apparence illusoire. Si l'idéal se propose, il n'est pas atteint, et il n'est pas toujours à désirer qu'on s'en rapproche. Il n'est pas atteint parce que le seul fait de recevoir en nous des perceptions y met quelque chose de notre pensée, et aussi parce que nous ne pouvons guère ne pas avoir devant une belle œuvre de quelque genre qu'elle soit, un ensemble d'idées se rapportant au moins à la technique, d'impressions correspondantes, de sentiments d'admiration et de beauté qui constituent une sorte de réaction subjective analogue à la rêverie. Il nous est impossible de nous pétriiîcr absolument dans la réalisation artistique d'une œuvre de sons, de toile ou de marbre.
Et de plus cette contemplation purement objectiv n'est pas un idéal vers lequel il faille toujours marcher. Toute œuvre cause quelque rêverie, mais il est des œuvres, celle de l'art suggestif, expressif, symbolique, qui ont dans la rêverie une de leurs fins principales. On
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arrive à dire (Tune belle œuvre qu'elle « fait rêver ». Et c'est peut-être la forme la plus intéressante et la moins imparfaite de l'art qui prolonge le plus loin dans l'intimité de notre esprit récho vibrant du système de perceptions et d'images qu'est pour nous l'œuvre d'art. La peinture de Rembrandt et de Léonard de Vinci, la sculpture de Michel Ange et de Rodin, la musique de Beethoven et de Wagner joignent à leur beauté formelle et pour ainsi dire « objective », cette beauté plus intime qui naît de nos impressions. Ce sont de beaux palais pleins de l'encens mystérieux des songes. A l'appel des couleurs, des formes, des sons, le monde intérieur vibre doucement et profondément. A côté de cet art, un art purement objectif paraît un peu superficiel, ou commun, ou sec, et un peu dur. Et c'est le cas de l'art d'Auber et de l'art de Meissonnier, et peut-être de l'art d'Ingres, et peut-être même jusqu'à un certain point, est-ce le point faible de l'art de Raphaël, de celui de Rossini, peut-être même, à un moindre degré, de celui de Mozart. Ici, c'est surtout une impression que je donne et je sais que cette impression n'a de valeur que pour une classe d'esprits.
Mais il en est de même, après tout, de toutes les impressions. Et sans doute des gens peuvent rêver infiniment devant des œuvres qui laissent d'autres personnes indifférentes. Chacun de nous vibre à sa manière, et répond différemment à l'œuvre contemplée. On peut rêver poétiquement et longuement devant une chromolithographie, devant une chansonnette, et, comme xVlceste, s'émouvoir de la chanson du roi Henri. Tout
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cela est jusqu'à un certain point une affaire individuelle. 11 n'en reste i)as moins que certaines classes d'œuvres s'accommodent mieux en général d'une contemplation objective, et d'autres d'une rêverie pénétrante et d'ailleurs variable. C'est ce que j'ai voulu indiquer.
De même que la rêverie supplée à l'impuissance de l'activité naturelle et effective, il semble que l'art achevé vienne suppléer à l'impuissance de la rêverie. Dans celle-ci, la systématisation est faible, peu solide, fuyante et flottante, de plus elle est personnelle et égoïste. Les éléments psychiques y divaguent aisément, ils s'emploient en jeux incohérents, à moins que quelque grande passion ne les excite et ne les dirige, mais alors ils tendent en général vers l'activité réelle. La beauté, le caractère artistique y restent généralement assez faibles. De là une tendance à fixer la rêverie, à l'incarner dans une œuvre qui la prolonge et qui la maintienne, à la traduire par des signes extérieurs qui peuvent la communiquer aux autres.
Gela n'est pas toujours nécessaire. Chez les grands Imaginatifs la rêverie peut être suffisamment cohérente et suivie. On la voit alors se substituer peu à peu à la vie, et le rêveur finit par vivre de son rêve. Je rappelle ici le cas de Chateaubriand et de sa « sylphide ». L'a-t-il un peu embelli et systématisé lui-même, plus lard, en écrivant ses mémoires? Cela est bien possible. La rêverie a dû se préciser en se traduisant par des mois, mais
le fait en lui-même est assez vraisemblable. On le trouve à des degrés divers dans la vie de bien des gens. J'ai pu le constater, et d'ailleurs j'ai vécu moi-même aussi avec bien des personnages imaginaires. Mais je crois qu'on est très porté à exagérer la précision réelle, la richesse et l'ampleur de ses idées en pareil cas. Nous en jugeons par les impressions qu'elles nous donnent, et de la vivacité, de la force de chacune des impressions, nous concluons aux qualités correspondantes des images et des idées. Et cela est très propre à nous égarer.
11 se peut que, dans ses degrés supérieurs, la rêverie, le château intérieur que chacun construit avec les images et les idées, les impressions qui caressent ses désirs parvient jus([u'au grand art. Cela doit être assez rare, pour autant qu'on en peut juger. Le plus souvent la rêverie gagne à se cristalliser dans une forme définie et à s'extérioriser. Et cependant elle y perd aussi.
L'art fixe et prolonge la rêverie. Musique ou poésie, peinture ou roman, il l'incarne et la cristallise. Elle y déborde et elle s'y fixe, comme un métal en fusion dans un moule.
De l'abondance du rêve la bouche parle et la plume écrit. Le monde imaginaire n'arrive à une vie pleine qu'en cessant d'être entièrement imaginaire. Sous la pression des forces intérieures, nos organes entrent en activité et traduisent par leur rythme le rythme intérieur qui les dirige. Ils forcent la matière à prendre et à garder la trace de notre pensée et celle-ci acquiert ainsi un point d'appui qui lui permet de s'agrandir et
de se transformer sans se dissoudre. L'art sous toutes ses formes est primitivement et essentiellement un mode de l'expression des états intérieurs. Combien les moyens d'expression s'y sont développés, spécialisés, enrichis et transformés au point d'en être méconnaissables, il suffit, pour s'en rendre compte, de comparer aux gestes incohérents d'un enfant qui saute en sortant de classe, les symphonies de Beethoven, les tableaux de Léonard, les poésies de Hugo.
En s'objectivant et en se fixant, la rêverie se communique. Et nous voyons s'ébaucher la nature sociale de l'art. L'art est originellement personnel et égoïste. 11 prend une valeur générale une fois que la rêverie de l'un peut au moyen de l'œuvre d'art se propager d'esprit en esprit ou éveiller chez d'autres dos rêveries analogues. Nous soulfrons tous un peu des mêmes froissements et des mêmes imperfections de nous-mêmes, des autres et du monde. Et ce que l'un de nous a rêvé, d'autres peuvent, en contemplant, en lisant ou en entendant son œuvre, le rêver à leur tour, ou, à propos de son œuvre, construire d'autres rêves.
Par là aussi, l'art est transformé et développé. Nous verrons tout à l'heure les formes sociales de l'art. Elles sont nées et se sont développées parce que la collectivité s'y est trouvée intéressée. Ainsi s'est formé peu à peu cet ensemble grandiose de moyens très ditîerents et qui exigent souvent un concours d'individus pour
traduire des émotions intimes. Et les moyens créés ont réagi à leur tour sur l'imagination. Il est trop évident qu'un Beethoven n'aurait pu écrire ses symphonies, ni même les rêver, si aucun instrument de musique n'avait été inventé avant sa naissance. Ainsi Fart a développé la rêverie et l'imagination. En même temps il s'est agrandi à côté d'elle, il est devenu une puissance relativement autonome et il s'est rendu jusqu'à un certain point indépendant. Il est possible d'écrire des vers sans rien sentir ou si peu que rien, un roman, une mélodie sans avoir des impressions à traduire et sans satisfaire, d'une manière très appréciable, d'autre désir que celui d'écrire, de chanter, ou peut-être de réaliser un gain. L'art une fois constitué en ensemble de procédés et de moyens peut devenir une sorte de métier ou dejeu factice, de technique aimée pour elle-même. Il a formé une nouvelle tendance au lieu de s'enqdoyer à en satisfaire d'autres idéalement ; il est entré dans le monde réel.
Mais alors une nouvelle voie s'ouvre devant lui. Il peut devenir encore, comme toute tendance, le point de départ de nouvelles rêveries, de nouvelles inventions, de nouvelles idées. Et les qualités du métier, de l'art en tant que technique, sont alors aimées et recherchées pour elles-mêmes ; elles peuvent devenir l'objet d'un désir intense et de préoccupations quelquefois passionnées. C'est un art nouveau qui nait, une sorte d'art à la seconde puissance. On voit éclore alors la théorie et la pratique de l'art pour l'art. L'art n'est plus l'expression d'une tendance commune contrariée, mais de la
tendance artistique qui tend à se satisfaire. Et c'est ce que nous montre, entre autres, la vie de Flaubert.
Si la rêverie gagne ainsi en solidité et en force à s'incarner dans une œuvre, elle peut y perdre en pureté. L'œuvre la fixe et la précise trop. En un sens, toute réalisation est un amoindrissement. Une ébauche promet bien souvent plus que ne tient l'œuvre finie ; le rêve est l'ébauche d'une ébauche et promet parfois plus qu'elle encore. Les ébauches qui s'agitent en nous, nous les créons pour satisfaire un sentiment, elles s'y adaptent comme elles peuvent, mais nous les voyons à travers nos désirs, nous sommes indulgents pour elles et le vague de leur forme nous permet tontes les illusions. Nous y reconnaissons, comme dans des nuages, tout ce qui nous plaît. Il en est d'elles comme des phrases, des discours, des théories, des vers que l'on compose en rêve. On s'émerveille de leurs splendeurs et si on les retrouve après le réveil, on est navré de leur incohérence réelle et de leur stupidité que ne transforme plus l'impression dominante. On avait « pressé tendrement un navet sur son cœur ».
Le rêveur est un dormeur éveillé. Ses Images, ses idées n'expriment pas déjà toujours très bien son rêve, et jamais parfaitement. Son œ.uvre, plus précise, le déforme encore plus. Les auteurs s'en rendent compte. « Mes vrais vers ne seront pas lus », dit le poète. Seulement ses vrais vers, il ne les a pas écrits. Les vrais
vers, ce sont ceux que Ton ne peut pas faire. Et de même on n'écrit jamais ses vraies idées, et l'on ne dit pas ses vrais sentiments. Il y a de l'inexprimable partout. Un portrait n'est jamais parfaitement ressemblant et le symbole trahit toujours la réalité. Les ébauches plus faibles et plus grêles du rêve ont au moins le mérite de prêter à vivre à nos désirs et de ne pas les froisser. Le désir est roi et les domine. Ce qui est triste, c'est qu'il peut continuer à dominer l'œuvre même, si précise et si objective qu'elle soit. Et l'auteur, et quelquefois mêmelele(rteur complice se laisse duper par l'œuvre comme par limage du rêve, il trouve beaux des vers informes ou des tableaux sans couleur ni dessin.
Les illusions des auteurs sur leurs propres œuvres et leur indulgence paternelle prolongent le rêve dans la réalité même. Et d'ailleurs il est permis de se demander comment on peut distinguer ce qu'il y a de vraiment réel et d'illusoire dans la beauté que l'on sent, surtout quand il s'agit de certaines œuvres de l'art suggestif qui ont pour but de provoquer la formation du monde inférieur des impressions et des images, bien plus que d'imposer une matière à forme définie et sûre.
A mesure que le ri've descend dans la réalité, et perd en pureté ce qu'il gagne en vie, il est plus pur que l'ébauche qui l'incarne, plus pure elle-même que la réalité complète.
Et cependant ceci n'est pas absolu, ou du moins il faut bien constater les deux effets opposés de la réalisation. Si elle n'est jamais absolument satisfaisante, elle fait gagner plus au rêve en certains cas qu'elle ne
lui fait perdre, comme un portrait, en déformant son modèle, peut Tembellir. Les bourgeois d'Amsterdam qui se plaignirent de Tinexactitude de Rembrandt ne feraient pas sans doute grande figure à côté de la Sortie des arquebusiers. De môme l'expression d'une émotion peut embellir cette émotion. Les mensonges continuels delà politesse en sont, si on veut, un exemple. Et je ne parle pas de l'expression par la parole seule, mais de l'expression par un art quelconque. C'est là une conséquence de cette organisation indépendante, de cette existence personnelle de l'art que j'ai indiquée tout à l'heure. Il a sa vie propre. Il s'est, jusqu'à un certain point, affranchi de la rêverie. Il constitue un système assez riche, assez vigoureux parfois, pour dépasser l'émotion ou la pensée qui le met en activité, pour suppléer à sa faiblesse et à sa pauvreté. 11 arrive ainsi que rœuvre soit supérieure à l'activité, que l'expression soit supérieure à la pensée. L'habileté de la main, la richesse de l'expression, le génie dans le choix et l'arrangement des mots, dans la juxtaposition des couleurs, dans la combinaison des lignes compensent chez certains artistes la faiblesse de la pensée et du sentiment. Leur rêve s'embellit en se traduisant, en s'incarnant. il est vrai, dans un autre rêve de couleurs, de sons et de mots, dans un idéal de technique qui, lui, peut bien rester supérieur à l'œuvre délinitive.
%9 Par un singulier retour, la rêverie remplace quelque-
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fois l'art et se substitue à lui. Comme les autres tendances, la tendance artiste, une fois formée, une fois que l'art est devenu une lin, au lieu d'être un moyen, peut être contrariée par les conditions de l'existence et se dépenser alors en rêveries qui la satisfont tant bien que mal. Nous rêverons à des couleurs, à des formes, à des mélodies, à des drames lyriques, nous évoquerons en nous-mêmes les images d'œuvres d'art. Artiste par sa forme, notre rêverie le sera aussi par son contenu.
Souvent en reproduisant l'œuvre d'art, on la transligure. D'abord on le fait involontairement et par impuissance, parce qu'il faut être exceptionnellement doué pour ressusciter en soi l'image d'un tableau ou d'une symphonie sans trop d'crreiu-s ou de lacunes, mais aussi parfois pour que l'œuvre nous plaise davantage. Que le sentiment esthétique n'y soit pas seul en jeu — non plus que dans l'art lui-même — cela ne fait guère de doute. Tel enfant s'amusait volontiers, étant tout seul, à reproduire, à mimer vaguement des rêves de roman ou de drame en les modifiant un peu pour les accommoder à son goût.
Et la tendance artiste prépare ainsi ses créations. Elle se développe par des séries d'actions et de réactions. C'est en voyant des tableaux, c'est en entendant de la musique, c'est en lisant des romans que l'on prend conscience — une conscience parfois trompeuse — de sa vocation. Elle s'organise ensuite en profitant de cette expérience. Pour avoir lu un roman on est tenté d'en écrire un, autant peut-être que pour avoir aimé
OU souffert. C'est alors, au début au moins, un jeu d'imitation comme celui qui pousse un enfant à simuler des scènes de la vie militaire. Et on se prépare ainsi l'instrument qui servira si Ton a plus tard quelque chose à dire. Aussi voit-on à peu près généralement, les artistes débuter par des imitations. On ne se borne pas à faire des vers, on les fait plus ou moins semblables à ceux du poète auquel on doit ses émotions d'art.
La tendance formée produit encore des rêveries quand elle est entravée. Et c'est là, on peut le dire, avec plus de vérité que des autres tendances, son état normal, car l'invention est par essence une chose qui ne s'accomplit pas régulièrement comme une fonction organique. Alors des réflexions, des rêveries qui peuvent paraître de simples formes de la paresse, des tâtonnements, des remaniements préparent l'œuvre nouvelle qui naît et se développe peu à peu. Quelquefois, cependant, la tendance artistique acquiert un certain automatisme, et, surtout lorsqu'il s'agit d'inventions peu importantes, une certaine sûreté de fonctionnement. Alors elle imprime comme mécaniquement une forme déterminée aux produits de l'esprit, aux idées et aux sentiments. Alors apparaît, par exemple, le versificateur facile, le poète à la façon d'Ovide, celui qui peut écrire : Quidquid tenlabam dicere, versus erat.
La rêverie ici diminue, l'art est devenu une sorte de tendance organique, mais l'invention y est assez faible en général, et toute hésitation n'a pourtant pas disparu.
Voilà quels me paraissent être les rapports gêné-
LES FORMES FRUSTES DE L ART 20l3
raux de l'art et de la rêverie. On entrevoit leurs complications. La rêverie, œuvre d'art elle-même déjà, s'incarne de plus en plus en se précisant dans l'esprit, puis en se traduisant au dehors, puis elle peut provoquer ainsi de nouvelles rêveries, et le cycle se continue. Ce que j'en puis dire ici n'est qu'un schéma. Mais il me paraît qu'il peut aider à comprendre la réalité (1).
L'imagination est parfois rebelle. 11 faut l'éperonner. Le désir n'y suffit pas toujours, ou du moins ne lui donne pas toutes les qualités que nous lui voudrions. Les œuvres d'art sont un moyen d'excitation que j'ai mentionné déjà. Je n'y reviens que pour indiquer les cas où elles servent d'excitants généraux, et non spécifiques, où, par exemple, l'excitation musicale peut activer l'imagination visuelle ou réciproquement, où une excitation artistique nous fait rêver non à l'art dont elle relève, mais à des sujets absolument ditïerents de ceux qu'elle doit normalement évoquer. Au concert, quand je suis mal disposé, au lieu de la contemplation musicale, ce qui se réalise en moi, ce sont des sentiments beaucoup plus personnels. L'excitation peut venir aussi d'une réalité extérieure non artistique. Il y a plaisir à rêver devant un beau paysage. Même le bruit monotone
(i) A côté de la rêverie, il faut au moins mentionner le rêve proprement dit qui s'en rapproche souvent en donnant une satisfaction illusoire à des désirs inassouvis, et par là, devient une sorte d'art rudimentaire.
20(i LE MENSONGE DE l'ART
(lu train qui nous emporte, d'une chute d'eau qui écume près de nous peuvent encore nous aider à rêver, nous permettre de développer nos pensées intimes, nous suggérer des réminiscences musicales. La marche peut être encore un adjuvant du même ordre. Il semble que toute excitation ditfuse qui n'absorbe pas suffisamment notre intérêt peut se dépenser ainsi dans l'évocation d'impressions et d'images.
Ces moyens, assez naturels, n'ontpoint suftî. L'homme s'en est créé d'autres, plus spéciaux. Ce sont, par exemple, le tabac, l'alcool et les diverses liqueurs où il entre, l'absinthe, Popium, le haschich, le thé, le café, le vin et toutes les substances analogues.
Sans doute la rêverie n'est pas leur seul but, nî leur seul résultat. Cependant elle est peut-être leur principale raison d'être.
L'ivresse légère, à peine sensible, ou plus marquée que donnent ces excitants est favorable, en effet, par ses effets immédiats et superficiels au moins, à la tendance artistique. Ses deux caractères conviennent très bien à celle-ci. D'une part, elle éveille ou augmente l'activité de certaines idées, de certains sentiments ; de l'autre, elle les isole de la vie, elle les dégage de l'inhibition qu'exercent sur elle, à fétat normal, soit les préoccupations de la vie, soit les croyances morales, soit le souci de la logique et de l'exactitude, les habitudes de contrôle et de réflexion. I^eut-être aussi l'un de ces effets est-il, au moins en partie, la conséquence de l'autre.
L'excitation de l'ivresse est peut-être plus compliquée
qu'elle ne le paraît d'abord. Les impressions de goût, et même les perceptions visuelles, peuvent ajouter leur excitation à celle de ralc*»ol, de même les autres circonstances qui accompagnent l'acte de boire. Des fumeurs disent qu'ils n'auraient aucun plaisir à fumer dans l'obscurité, la vue de la fumée joint son action à celle du parfum et de l'excitation directe.
Une personne me disait un jour combien elle regrettait de ne pouvoir fumer dans un musée, la cigarette aidait beaucoup en elle la contemplation artistique. Ceux qui, selon la vieille formule, boivent pour oublier, font appel à deux caractères de la rêverie que l'alcool donne à leur pensée et ce sont les caractères de l'^^rt. Ils oublient le monde réel, leurs peines et leurs préoccupations, et ils s'ouvrent un monde di Itèrent où leur pauvre rêve s'ébat dans un triste bonheur. Avec le tiaschich, l'opium, le phénomène s'exagère, l'œuvre d'art, la rêverie devient plus riche, plus vive et plus forte, au moins chez quelques sujets. Ceux-là peuvent s'ouvrir ainsi des '< paradis artiticiels », généralement éphémères. Un emploi ta la fois artistique et pratique de ces excitants, c'est de les faire concourir à la pensée d'une œuvre d'art, de s'en servir pour exalter l'imagination créatrice, la rendre plus féconde ou plus originale. Le vin, l'absinthe, le café, le thé, ou l'opium ont pu en effet inspirer des littérateurs célèbres comme Hoffmann et Edgard Poè. Tel peintre du siècle dernier a peut-être dû à des excitants une part de son exubérante et somptueuse imagination, mais il se peut bien aussi que ce ne soit là qu'une légende.
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Si la rêverie flatte nos désirs, il semble souvent aussi qu'elle les contrarie. On se plaît parfois à rêver à des événements tristes. L'imagination est assez souvent contrariante. Par là éclate encore le caractère artistique de la rêverie. Ce qui nous blesserait dans la réalité peut nous charmer dans le monde de l'art. Comme l'œuvre d'art, et parce qu'elle estune œuvre d'art aussi, la rêverie écarte les impressions pénibles que donnerait le réel ou n'en laisse subsister que ce qui peut favoriser la contemplation.
Et d'autre part il n'est pas toujours désagréable de contrarier un peu nos désirs. C'est une façon de les aviver, de relever leur saveur, d'exciter l'appétit. Et ce qui contrarie un de nos désirs en satisfait quelque autre, puisque nos tendances sont toujours plus ou moins discordantes. Dans l'art, ou dans la rêverie, c'est souvent par leur côté intéressant ou agréable quenous |)ercevons même les pires événements, ou bien nous y prenons occasion de nous complaire aux procédés de l'artiste, ou à notre propre sensibilité. La rêverie, l'œuvre d'art formant un système à quelque degré, c'est déjà là une condition suffisante pour que, par ellemême, elle nous plaise, grâce à l'inhibition que son caractère d'irréalité impose aux idées et aux croyances qui seraient tentées d'intervenir. Puis la douleur ellemême a son charme. S'il y a, comme on l'a dit, dans le malheur de nos amis quelque chose qui ne nous déplaît
pas, nous pouvons nous ranger parmi nos meilleurs amis et à ce titre k maxime nous concerne; notre malheur excite divers sentiments qu'il y a quelque plaisir à faire vivre en soi.
Nous avons ainsi descendu la série compliquée des manifestations de l'art, et nous en avons vu les principales formes. Depuis les plus hautes et les plus complexes jusqu'aux plus basses et aux plus simples — et l'on en trouve de telles dans tous les ordres d'art — nous leur avons reconnu à toutes les mêmes caractères d'harmonie voulue et d'irréaUté. La rêverie nous a paru être, en somme, la source toujours ruisselante d'où sortent les grands fleuves de l'art, comme ses plus maigres ruisseaux, Elle-mèmeest une sorte d'œuvre d'art et en présente les caractères d'harmonie, d'une part, et de <c désintéressement », c'est-à-dire d'incohérence, de l'autre. Et l'impression née de la discordance des phénomènes, de la contrariété des tendances s'incarne peu à peu en des systèmes d'idées, d'images et de sentiments qui sont la rêverie, puis en des œuvres plus objectives, leur donne leur empreinte, leur forme, leur symbolisme et leurmatière même, s'objective et devient, jusqu'à un certain point, communicable. Mais tout cela n'est que la matière de l'art; ce qui en fait l'essence, c'est encore l'attitude de l'esprit, l'attitude artiste, qui peut s'accommoder de tout, mais qu'imposent à peu près certains modes de l'activité, comme la rêverie.
Pallhan. — Mensonge de l'art. n