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CHAPITRE IX

C'est lart clans lindividii que nous avons jusqu'ici à peu près exclusiY(Miîent considéré. Et en effet Tattitude artiste est une chose intime et par laquelle l'individu se sépare de la vie réelle et de la société, et même d'une bonne partie de lui-même.

Cependant l'art a des causes sociales et des effets sociaux. Cela n'est ni contestable, ni contesté. Les formes deTarldérivent du monde réel, et elles y retournent. Mais pour le moment ce n"est pas de ce double mouvement qu'il doit être question. Et je voudrais examiner ici les formes sociales de l'art, c'est-à-dire ce qui équivaut dans la vie sociale, à l'attitude artiste dans la vie individuelle. L'attitude ai'tiste peut être prise en effet par un groupe de personnes (lui collaborent à la réalisation d'une œuvre d'art*

Il y a d'abord une certaine qualité sociale de l'art, qui résulte de la quantité des lecteurs, des spectateurs, des amateurs d'une œuvre. Mais c'est un point à examiner que Timportanee de cette qualité. On a beaucoup dit que le rôle social de l'art était de donner aux membres d'une même société les mêmes perceptions et les mêmes impressions, de provoquer ainsi l'unification des perceptions et des images, comme la science, la philosophie, la religion doivent réaliser l'unité des idées, des croyances, des sentiments généraux. Et sans doute il y a du vrai dans cette idée. Cependant elle ne me paraît ni très précise, ni bien juste, et le rôle qu'elle attribue à l'art reste bien secondaire. La communauté de pays, la communauté de gouvernement, la solidarité sociale, en général, font bien plus que l'art, lequel ne s'adresse guère sous ses formes élevées qu'à un nombre relativement restreint de personnes. A combien de gens la musique de César Franck a-t-elle inspiré les mêmes sensations et fait partager les mêmes impressions ? Â un bien moins grand nombre sans doute que le Pied qui remue, ou telle rengaine de café-concert qui, même aux bains de mer, s'accrochait partout à mes oreilles. Mais le boulevard Saint-Michel ou la rue de Rivoli, le ciel gris de plomb ou argenté de Paris, et le ciel indigo du Midi, les petits papiers du percepteur, les gendarmes, les chemins de fer, voilà ce qui donne à des collections d'individus, à des peuples entiers, des perceptions sem^

blables et des impressions diverses, mais analogues. Et tout cela n'est pas précisément de l'art.

Mais enfin il est sûr que l'art s'adresse en général à un ensemble de personnes, à une collectivité, à un public. Toutes ses formes et même la rêverie impliquent rétat social, puisque aussi bien, en nous, il n'est rien qui ne doive aux autres quelque chose de sa nature. Nous ne sommes que des entrecroisements, des enchevêtrements originaux d'actions sociales, et il n'est rien en nous qui ne soit à autrui si ce n'est nous-mêmes, c'est-à-dire la synthèse individuelle de ces produits sociaux.

Certains arts paraissent exiger plus et autrement que d'autres la coopération de plusieurs individus : le théâtre, par exemple. Sauf le monologue, assez rare, tout ce qui se dit sur un théâtre requiert une collaboration. Est-ce pour cela que la collaboration même des auteurs est plus fréquente, semble-t-il, dans les œuvres théâtrales que partout ailleurs ? Peut-être bien, au moins pour une part. 11 se forme ici, non plus seulement un groupe d'idées et de sentiments, mais un groupe d'individus, une société vivant d'une vie artilicielle, harmonisée et fictive qui vient remplacer la vraie vie. On peut dire que la représentation d'une pièce par des acteurs qui n'en font pas un métier, ou qui en font aussi autre chose qu'un métier, est une manifestation nette et précise de l'art social. Voilà des hommes et des femmes qui quittent le souci de leur vie habituelle, leur maison, leurs habitudes, leurs manies, leurs amours, pour venir se réunir dans une vie tout à

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fait distincte de leur vie réelle et parfaitement agencée. Cela dure quelques heures, puis la vie recommence et les acteurs reprennent leur personnalité, et parfois préparent aussi la vie factice des jours suivants.

L'idéal, comme réalisation de l'art pur, ce serait une troupe de gens se réunissant pour représenter un genre de vie qui leur fait défaut, une vie plus belle ou plus laide, plus baute ou plus basse, que celle qu'ils vivent réellement. Ils inventeraient à mesure la représentation de cette vie, ils joueraient pour eux-mêmes et non pour les spectateurs. Leur représentation ne serait point l'exercice d'un métier, mais une sorte de jeu collectif, llsn'yapporteraientd'autre souci que celui deréaliser de leur mieux l'apparence d'une vie qu'ils désirent, mais qui leur est refusée. Et nous avons déjcà entrevu, et nous retrouverons des formes d'activité sociale ([ui, à bien des égards, se rapprochent plus de cet idéal que le théâtre.

Les acteurs, en effet, ne sont pas forcément si artistes qu'ils peuvent le paraître. Cette vie factice qu'ils mènent, pour quelques-uns, c'est une industrie, pour d'autres, ce peut être une passion qui envahit tout, une vie réelle. L'art, ici, est devenu, comme dans d'autres circonstances où nous l'avons rencontré, une organisation qui a pris place dans la réalité. Le monde tictif est devenu un monde vrai. De moyen, l'art est passé à l'état de lin.

Ce qui est intéressant, c'est que certains éléments sociaux s'y sont entièrement consacrés et spécialisés. Ils servent maintenant surtout à créer pour d'autres

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une vie factice et ils y emploient le meilleur de leur existence vraie. Ce qui est mensonge et divertissement pour le spectateur, est powr eux métier ou passion, en tout cas vie réelle. Ils contraignent leurs passions à se taire pour exprimer celles d'un personnage irréel, et parfois même, selon le genre de leur talent, ils les éprouvent réellement, réalisant pour eux-mêmes le monde fictif de l'auteur. Un ténor célèbre disait ainsi qu'il n'avait jamais pu chanter : '< je t'aime», ou « jeté hais, » sans éprouver une impression d'amour ou de haine, tandis que d'autres acteurs paraissent rester étrangers aux sentiments de leur rôle. Et tout naturellement d'ailleurs il arrive que les acteurs choisissent, ou se voient impos(M' les rôles qui conviennent à leurs sentiments et à leurs personnes, et parfois aussi à des désirs que la réalité contrarie quelque peu. Et cela rapproche encore la vie réelle et la vie fictive.

Si l'on comprend très bien un concert sans autre auditeur que les musiciens, on ne comprend guère une représentation sans autres spectateurs que ceux ([ui la donnent. Sans doute il y a les répétitions, et je crois bien avoir ouï dire à des artistes amateurs qu'elles étaient plus amusantes que les représentations mêmes. Mais le plaisir (qu'ils y prenaient n'était peut-être point absolument artistique, ou il relevait d'un autre art que l'art du théâtre, de V <( art mondain », déjà entrevu et que nous retrouverons. Et de plus les répétitions n'existent pas, que je sache, pour elles-mêmes, et elles se subordonnent à la représentation. En fait, les acteurs dépendent bien plus étroitement encore de leur public, et

plus directement que rauteurdramatûiue, que le peintre ou que le romancier.

Si le rôle de chaque acteur est nettement et nécessairement différencié, il n'en est point de même du nMe, si je puis dire, de chacun des spectateurs. Les impressions de ceux-ci restent relativement indépendantes. Elles peuvent s'exalter par celles des autres, s'enfler en une sorte de formidable unisson, mais un unisson n'est pas une harmonie bien savante. L'ensemble ne diifère pas assez de chacun de ses éléments.

Considérons le tout formé par fauteur et son œuvre, les acteurs et les spectateurs. Il est une assez bonne synthèse artistique et qui correspond assez bien à la vie artistique individuelle.

Que se passe-t-il, en effet, dans la contemplation artistique ? Uncertaiiinombre d'idées, d'impressions, de sentiments se combinent en une activité harmonieuse, dans une rêverie ou dans une vision. Et, d'autre part, cette activité est contemplée, c'est-à-dire que d'autres idées, d'autres impressions profitent d'elle, rentourent, l'encadrent, la réfléchissent en s'y accommodant. Nous trouvons dans la représentation théâtrale des éléments assez exactement comparables à ceux-là et qui agissent d'une manière sensiblement analogue. La conscience individueUe en un cas, la conscience collective dans l'autre se comportent de même.

On pourrait s'amusera suivre très loin les analogies. Ce que nous avons dit de la vie des acteurs, nous pourrions l'appliquer à la vie des idées. Quand nousregardons un tableau, quand nous lisons un roman, quand nous

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écoutons une symplionie, nous n'inventons pas beaucoup plus, nous inventons souvent moins que les acteurs qui jouent une comédie. Nosidées, nosperceptions « représentent » — c'est le terme exact — une œuvre qu'elles n'ont pas créée. Elles jouent en quelque sorte devant nous, c'est-à-dire devant d'autres idées, devant des impressions et des sentiments accourus pour les juger, cette sorte de drame ou de comédie qui est la pensée objectivée d'un autre. Elles y sont plus ou moins habiles. 11 est des perceptions auditives, chez les individus mal doués, qui n'arrivent jamais à rendre convenablement la sonate ou la quatuor que l'appareil auditif leur apporte. Comme les acteurs, elles « interprètent » plus ou moins bien, avec plus ou moins de fidélité, et aussi avec plus ou moins d'originalité et d'adresse. Elles savent plus ou moins faire apparaître les nuances, marquer les principaux effets. Et les spectateurs aussi, les idées et les sentiments, comprennent plus ou moins bien le spectacle qui leur est offert, le saisissent ou s'en distraient, l'aiment ou le dédaignent, le critiquent bêtement ou avec finesse, s'excitent les uns les autres et finissent par s'emballer, ou au contraire gardent leur calme et agissent chacun pour soi. Le cas de la rêverie originale correspondrait à celui où les acteurs improviseraient leur rôle, ou l'inventeraient en partie, après l'avoir préparé.

Lamusique, la danse sontanalogues àl'art dramatique. Elles sont aussi des formes d'art social, en ce qui con-

cerne non point l'invention, mais la réalisation de l'œuvre. La peinture et la sculpture, la littérature, au contraire, sont plus individualistes. Sansdouteil yaici, comme partout, des collaborations. Le peintre et le sculpteur ont des élèves ou des aides qui peuvent faire une partie de leur besogne. Mais cela est très différent, en somme, de l'art social tel que nous le considérons. Deux littérateurs peuvent s'associer pour inventer une œuvre. Nous pourrions relever de nombreuses causes sociales, de nombreux effets sociaux de l'art, mais ce n'est pas ce que nous cherchons, pour le moment. Reste l'ensemble formé par l'artiste et le public. Les liens qui unissent tous ces éléments sont plus relâchés. L'admiration est individuelle. Elle est préparée par des influences sociales, bien évidemment, mais, au moment où elle se produit, elle n'est pas précisément sociale, ou elle l'est très peu. On ne va guère admirer en foule nombreuse un tableau ou une statue, à deux ou trois, parfois, et alors l'admiration esthétique établit un lien de plus dans un petit groupe. Parfois aussi des conversations esthétiques, les souvenirs qui s'éveillent, les remarques qu'on ('change, créent un réseau de sympathies qui s'étend, enlaçant dans ses mailles invisibles des individus qui ne se connaissent point, et reliant même les générations les unes aux autres. Mais, en somme, ceci rentre plutôt dans les effets sociaux que dans les formes sociales de l'art, bien qu'on ne puisse distinguer absolument les unes des autres. Je sais bien qu'il y a aussi les foules du vernissage, les visiteurs des salons et des musées.

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Mais qu'y a-t-il de social dans ces rencontres, et, bien souvent, qu'y a-t-il d'artistique? Allez au Louvre, voyez les copistes, les amateurs qui viennent regarder de vieilles toiles amies, les snobs qui s'intéressent aux nouvelles acquisitions pour en causer à l'occasion, les provinciaux, les étrangers qui visitent le Louvre par devoir et parce qu'il faut l'avoir vu (devoir qui ne s'impose pas aux Parisiens), ceux qui sont massés et dirigés par des guides polyglottes, ceux qui errent tristement, perdus dans cet immense bâtiment, ou ceux qui viennent se chauffer en hiver, tout cela ne forme pas un ensemble. ïl y a juxtaposition et non synthèse.

L'architecture n'est pas, malgré les apparences, un art beaucoup plus social. Ce qui est social, en elle, c'est ce qui n'est pas artistique, c'est ce qui est utile, religieux, jtratique enfin sous une forme quelconque. Les locataires d'une maison en profitent en commun, mais ce n'est point la coutume qu'ils se réunissent pour en admirer la beauté, ni même les fidèles d'un temple. Peutêtre cependant sont-ils, en certains cas, plus étroitement reliés les uns aux autres par une ébauche de contemplation, mais cela ne me paraît pas suffisant pour constituer ce que j'enleiids pai" un ;n't social.

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Le véritable art social est celui dans lequel les éléments psychiques de l'art individuel, les idées et les impressions, sont remplacés par des individus. Nous en avons des exemples intéressants dans les représenta-

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tions théâtrales et aussi dans les concerts. Nous devons rechercher des cas analogues à ceux-là et surtout ceux où les individus qui s'unissent pour former un ensemble artistique ne se bornent pas à représenter une œuvre créée par un individu, mais la font eux-mêmes, soit en l'improvisant (ce qui est une sorte de rêverie), soit en la créant par retouches et retours successifs, ce qui est plus rare dans Tart social que dans Tart individuel.

Si le jeu est un art, comme j'ai tenté de le montrer, c'est, par excellence un art social. Excepté dans quelques jeux solitaires, la collaboration y est de règle. Les joueurs ont chacun un rôle défini, leur action se combine avec celle de leurs associés et de leurs adversaires. Une véritable organisation se dessine très bien. On n'a pas affaire ici à une foule recevanl une impression commune — cette foule, ce sont les spectateurs, s'il y en a — mais à un système actif d'individus à fonction différenciée. Dans une course de taureaux qui est une sorte d'art ou de jeu, les rôles se distribuent avec précision pour quelques-uns des acteurs, et les actes des autres doivent aussi se combiner. Le matador, le picador, le banderillero, le simple torero ont chacunleurfonction spéciale, et si plusieurs sontchargés d'une fonction analogue, ils doivent harmoniser leurs efforts. Dans une partie de boules à huit joueurs, des spécialités sont généralement établies ; il en est de même, assez différemment, d'ailleurs, dans une partie de tennis où le rôle de chaque joueur est plus ou moins différencié. Et toutes ces activités se combinent en vue du gain d'un coup, d'abord, du gain de la partie ensuite.

L'harmonie et le caraclère fictif et extra-réel de rœiivre cFart sont ici parfaitement évidents, ainsi que la réalisation collective de Toenvre.

Et ce en quoi les jeux sont supérieurs aux représentations théâtrales, c'est que, les acteurs y inventent plus ou moins leur pièce à mesure qu'ils la jouent. Sans doute, les règles du jeu leur imposent un plan général sans lequel on ne comprendrait pas même la possibilité d'une action combinée. 11 en est plus ou moins de même dans tous les arts où des règles, des conventions plus ou moins nombreuses, plus ou moins reconnues, s'imposent fatalement et ne disparaissent guère que pour être remplacées par d'autres. Mais dans les limites tracées par ces règles l'activité des joueurs est libre. Et chacun invente de son mieux, à chaque nouvelle partie, selon les occasions que le hasard ou l'activité de ses adversaires et de ses associés vient lui offrir. Cela est assez comparable à l'action des éléments psychiques, idées, images et mots, qui viennent s'ordonner en un poème cà forme fixe, en un sonnet, par exemple, en se conformant à un plan fixé d'avance, en combinant leur activité avec l'activité des autres. Chaque idée, chaque mot évoqué cherche à se placer, à s'imposer; les uns sont vaincus, les autres vainqueurs, et la partie est gagnée par les activités harmonisées de tous ces éléments qui ont, en jouant librement dans les limites fixées, et conformément au plan imposé, réalisé, d'une manière imprévue, la forme choisie.

Si le jeu nous offre donc crexcellents exemples d'art social, la vie mondaine nous en offre d'autres, plus libres, mais exactement analogues et qui sont aussi des sortes de jeu, si bien que tout à l'beure, en nous occupant du jeu, nous avons pu les entrevoir.

J'ai parlé des repas déjà, où Ton ne mange pas uniquement pour se nourrir, et où Ton ne se réunit pas uniquement pour manger. Ce sont des œuvres d'art assez compliquées et disparates, où les plaisirs du goût, de la vue, des conversations, du luxe sous bien des formes, de la musique même parfois viennent s'ordonner plus ou moins et former un ensemble brillant et un peu grossier.

Ce n'est pas là un art social très différencié d'ailleurs, parce que les rôles des convives ne s'y distinguent pas suffisamment les uns des autres, encore qu'ils ne s'y confondent point. Chacun contribue à l'ensemble, selon sa nature, par la beauté de sa figure, ou le piquant de ses anecdotes, par la blancheur de ses épaules ou la majesté de ses favoris, par son entrain ou par l'éclat de ses brillants. Les soirées, les bals, les réunions d'agrément, les parties de campagne sont encore des formes de l'art social. Et de même les sociétés et souvent la conversation en général. Qu'est-ce, en effet, que la conversation — lorsqu'elle n'a pour but ni les affaires, ni l'instruction, ni famour — la conversation de simple agrément, sinon une sorte de comédie, de saynette improvisée par ceux-là mêmes qui la jouent?

Les cérémonies méritent encore d'être mentionnées. Elles sont une sorte de jeu que Ton est censé prendre au sérieux. Tout y est à peu près réglé, harmonisé, et se passe en dehors de la vie naturelle et réelle.

Mais, d'une part, elles tendent à devenir de pures formes, des choses mortes, presque automatiques, des sortes de réflexes compliqués et inutiles, des survivances. Cela, il est vrai, peut arriver à d'autres arts. 11 n'est point rare de les voir se pétrifier un temps dans des formules conventionnelles, et perdre leur apparence de vie pour se réduire à des formules indéfiniment ressassés. Et, d'autre part, des tendances pratiques se mêlent en général aux cérémonies et les inspirent. D'abord, la cérémonie elle-même a un but, autre ffu'elle-même, et bien que la disproportion entre le but et les moyens laisse une assez large place à l'activité artistique, cependant il ne s'agit pas ici d'art pur, sauf pour quelques spectateurs, ou quelques acteurs portés à la contemplation. Et le caractère d'art social de la cérémonie est un peu altéré par toutes ces circonstances, sans parler des préoccupations individuelles, dw désir d'être vu, du besoin de conformisme qui conduisent aux cérémonies pas mal de gens et ne sont pas très artisti(jues.

Mentionnons enfin les grandes fêtes, les fêles populaires, les fêtes officielles. Elles offrent des cérémonies où chacun tient sa place et qui créent pour quelques instants une vie factice, joyeuse, et qui voudrait au moins être harmonieuse, en dehors de la vie courante. Les revues, les mats de cocagne, les coups de canon, les

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bals dans les rues, les représentations gratuites, les banquets, forment un ensemble assez confus, hétéroclite, où des milliers de personnes peuvent être engagées comme spectateurs ou comme acteurs, et qui convergent vers une joie factice et goûtée, en dehors de la vie réelle. Si, du moins, Ton néglige le caractère commémoratif des fêtes, ou Tulilité qu'où cherche à leur donner en orientant dans tel ou tel sens l'esprit du peuple, vers l'alliance russe, ou vers la fondation, la survivance, la gloire d"un régime politique. Et il faut convenir que ce but n'est souvent ((u'un prétexte ou qu'une occasion pour les acteurs.

Toutes les manifestations de l'art social ont ce caractère commun d'être peu élevées. C'est que la société est, à certains égards, très inférieure à l'individu. Kn un sens, elle le dépasse en complexité puisque les individus sont ses éléments, mais elle ne l'égale pas en harmonie. Les individus ne sont pas aussi étroitement et aussi systématiquement unis dans le groupe social que les éléments anatomiques dans l'organisme et même que les idées, les sentiments, les tendances et les images dans l'esprit.

Les plus belles, les plus pures, les plus harmonieuses manifestations de la société sont sans doute celles qui résultent de son influence sur les individus, et (jui se montrent chez ceux-ci. Ce sont les manifestations individuelles des puissances sociales, qui font voir aussi

ce que peut produire la rencontre unique de ces puissances entre elles et avec les forces biologiques, chimiques et physiques, le tourbillon spécial de matière socialisée qui constitue une personne donnée. C'est là une des raisons d'être de l'individualisme et, pour ainsi dire, une de ses excuses, un des faits qui en légitiment au moins certaines formes.

On ne voit pas ainsi l'activité sociale donner un ensemble comparable à la pensée d'un grand littérateur, d'un grand peintre ou d'un grand musicien. Elle peut tout au plus le reproduire par une exécution de concert, de théâtre, par « un tableau vivant» même, si Ton y tient, elle ne le produit pas. Nous n'avons pas de symphonie sociale qui vaille celles de Beethoven. Un ensemble d'individus ne crée guère que des œuvres assez grossières, relativement disparates, d'ordre un peu bas. Que vaut un festin devant un Esclave de Michel- Ange, ou une conversation mondaine à côté d'un drame de Shakespeare?

Peut-être est-ce à son caractère collectif que l'art théâtral doit certaines infériorités, qui ne paraissent guère douteuses. Chacun a remarqué ce qui se perd d'un roman bon ou passable qu'on adapte pour le théâtre. Mais la question est complexe.

Même au théâtre, c'est à une œuvre individuelle que l'art social emprunte non point toute sa valeur, mais une grande part de sa beauté, une part variable d'ailleurs, car les acteurs et les spectateurs (mais ceux-ci par leurs réactions individuelles, et généralement non combinées) embellissent parfois l'œuvre, mais il advient

aussi qu'ils la gâtent. En lisant une comédie ou une tragédie chez soi on a parfois une impression artistique plus élevée qu'en l'écoutant au théâtre. Les acteurs et les spectateurs peuvent gêner notre impression. L'art social rabaisse parfois, en le transformant, Fart individuel, et je crains bien que ce ne soit d'autant plus fréquent que l'art personnel est plus élevé. Une pièce médiocre peut gagner beaucoup par le jeu d'excellents acteurs. Je crains que souvent l'art social n'inspire des émotions plus fortes, plus vives parfois et parfois plus riches, mais souvent moins fines, moins pures et moins intelligentes. Au reste, cela est très variable, et l'on peut aussi bien, en écoutant une représentation, interpréter l'interprétation dans le sens qu'on préfère, au moins à quelque degré.

Et ce que Tart social a de plus remarquable parait souvent lui venir surtout d'un individu, malgré la part de collaboration qu'il subit. Comme cet individu a luimême concentré beaucoup d'influences sociales, on peut aussi dire que les forces sociales ont besoin, avant de s'épanouir en une œuvre collective, de passer par un individu, sorte de lentille qui concentre les rayons qu'il reçoit et les unit en un faisceau lumineu.\ régulier.

Pour l'art théâtral, pour l'art musical, il estassez évident que tous les exécutants doivent réaliser chacun une pensée du maître. Encore pour apprécier un orchestre faut-il tenir compte du chef qui le dirige etdont l'influence peut être considérable. Peut-être verra-t-on dans les fêtes, dans les réunions, dans les conversations un art

Paulhan. — Mensonge de lart. 15

plus spontané? Encore arrive-t-il qu'une individualité marquante les dirige et les domine, et puis ce ne sont pas là des formes supérieures de Tart, il y reste bien de rincoliérence et du fatras. Et il est à remarquer que lorsque la conversation est réellement collective et qu'elle s'établit entre un nombre assez considérable de personnes, elle perd de son unité, se compose d'une série de fragments individuels sans cohérence entre eux, ou bien s'aplatit dans le vulgaire et le banal. Dans les Jeux mêmes, où l'art collectif peut se réaliser peut-être plus aisément à cause des règles, des conventions acceptées, des traditions connues, de la routine qui facilitent la convergence des efforts, l'influence d'un individu est souvent très remarquable.

N'arriverait-on pas aux mêmes conclusions si Ton examinait le rapport de l'œuvre individuelle au travail des éléments psyeliiques ? C'est ce qui paraît ressortir d'un fait entrevu déjà. Le parallélisme de l'individu, syntlièse d'éléments psychiques, et de la société, synthèse d'individus, se poursuit très loin, avec des différences d'ailleurs considérables entre les deux ordres de réalités. Mais de même (|ue l'œuvre individuelle est, en art, géiftéralement supérieure à l'œuvre sociale, il semble que l'œuvre des éléments est parfois aussi supérieure à celle de l'individu. C'est ainsi, du moins, qu'on peut interpréter cette désillusion qu'éprouve souvent un auteur devant une o'uvre faite. Elle était plus belle dans

son ébauche. N'esl-ce pas que les désirs, les idées qui la représentaient d'abord avaient une pureté, une harmonie insaisissable et légère qui a disparu à mesure que l'œuvre s'alourdissait dans sa réalisation, par la rencontre de nouvelles idées et de nouveaux désirs?

Il y a dans tout être, dans l'élément psychique, comme dans l'individu, quelque chose d'ineffable, de personnel, qui n'appartient qu'à lui, qui est son individualité même. Et c'est ce quelque chose qui s'altère, qui s'efface à mesure que l'élément primitif s'en incorpore d'autres, s'associe à d'autres éléments. 11 y perd toujours quelque chose de soi : quelques-unes de ses qualités sont effacées, annihilées, réduites à se masquer; il faut qu'il sacrifie quelque chose de ses désirs secrets. 11 n'y a d'association qu'à ce prix. Chacun y devient plus puissant, mais en perdant quelque part de sa personnalité. Il n'est pas de tyran absolu qui ne fasse quelque concession à son entourage et ne lui sacrifie quelques-uns de ses désirs. Et les tyrannies absolues sont rares.

Ainsi du désir ou de Tiniage primitive àTo-uvre individuelle, de l'œuvre individuelle à l'œuvre collective, toujours quelque élément de beauté se cache ou se détruit ; il ne peut trouver sa place dans la synthèse toujours un peu grossière qui se forme. Sans doute, il se peut que l'œuvre gagne, en somme, beaucoup plus qu'elle ne perd. Je crois que c'est très souvent le cas de l'œuvre individuelle, et quelquefois le cas de l'œuvre sociale, mais elle perd toujours quelque chose. Et si elle perd plus dans la réalisation sociale que dans la

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réalisation au sein même de l'individu, c'est que, comme je le rappelais tout à l'heure, la synthèse sociale est moins stricte et moins régulière, moins formée, que la synthèse individuelle. Les éléments y sont plus discordants et doivent y sacrifier plus d'aspirations fortes et déjà senties.

Ce caractère relativement incohérent de la synthèse sociale, qui permet et qui justifie un individualisme des éléments sociaux bien supérieur — au moins en l'état actuel — à celui des éléments psychiques, est même assez prononcé pour qu'on oublie trop le caractère de systématisation qui l'accompagne. Si les uns sont portés à négUger l'individu, d'autres ont, au contraire, trop de penchant à oublier l'ensemble dont il fait partie, à ne considérer comme réels que les individus. La nature disparate, à la fois synthétique et mal formée de notre société, répugne à l'intelligence humaine qui aime les choses plus nettes et se plaît à les voir plus nettes qu'elles ne sont, au prix de bien des altérations et de bien des erreurs. Les uns ne voient partout que l'action sociale et supposeraient volontiers que la Légende des siècles se serait faite sans Hugo. D'autres ne reconnaissent qu'une sorte de poussière d'activités individuelles. La vérité est que notre société est un singulier et confus mélange d'actions individuelles et d'influences sociales. Les individus y sont pris dans un système général qui les forme, les déforme et les transforme, mais en même temps ils n'y sont pas entièrement adaptés, ils continuent de penser, de sentir, de vivre pour eux et contre l'ensemble. De là l'opposition

inévitable, mais si masquée et souvent si incohérente des sentiments altruistes et des sentiments égoïstes, et leur force à tous, et leur légitimité relative. Et sans doute cette opposition et cette discordance, je l'ai indiqué ailleurs et je compte bien y revenir, sont inhérentes à toute association, atout système, et même à toute réalité, mais elles s'affirment bien plus et avec plus de force dans la société que dans l'homme. Ajoutons qu'elles s'affirment plus aussi dans l'homme que dans ses éléments, dans ses éléments psychiques ou biologiques, que dans les éléments secondaires qui composent ceux-ci et, que plus nous descendons vers l'atome, si compliqué encore, mais plus simple que le reste, plus la coordination des forces semble régulière. Plus l'harmonie se complique, et plus la discordance apparaît.

L'harmonie est suffisante poiu-lant, même dans l'ensemble social, pour que nous puissions considérer un groupe humain comme une sorte d'individu, parler d'influences sociales, de volontés collectives et aussi d'art social au sens où j'ai pris le mot dans cette étude.

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