L IMMORALITE DE L ART
La morale ne peut se comprendi'e que comme une systématisation de la vie aussi rapprochée que possible de la ])erfection (1). Elle est la finalité idéale. La vie morale, c'est la vie systématisée, en complet accord avec elle-même, en complet accord avec ses conditions d'existence. Cette vie impliquerait l'union des volontés, la convergence des efforts, l'harmonie complète des éléments de la personnalité entre eux et avec la personnalité, même l'harmonie complète de l'individu et de la société, de la société et du monde. La réalisation de cette finalité absolue serait contradictoire et impossible, mais il ne s'agit pas ici de la réalisation de la mo-
(i) Voir à ce sujet mes différcnls miUcIcs sur la morale dans la Revue philosophique, la morale idéale, l'obligaUcn morale au point de vue intellectuel, l'attente et le devoir, la responsabilité, la sanction morale. Cf. Tart et la morale dans la Revue de morale sociale.
r. IMMORALITE DE L ART
raie et de sa possibilité. Il s'agit de sa nature essentielle et de sa tendance.
La doctrine morale, c'est la théorie de la systématisation humaine, la recherche de ses causes, de ses caractères et de ses effets. Elle s'enquiert des conditions générales de l'existence qu'elle veut organiser : la volonté de Dieu, les lois naturelles, les lois sociales, tel ou tel ensemble de conditions sociales particulières, et de ces données théologiques, philosophiques ou scientifiques, elle déduit la bonne conduite, c'est-à-dire la conduite que l'homme doit tenir pour s'y adapter. Le fondement de la morale, c'est ce qui rend cette systématisation, cette harmonie, cette finalité, rationnelle d'une part et possible de l'autre, dans la mesure où cette possibilité peut exister. Le devoir et le droit sont des aspects spéciaux de la systématisation, ils en indiquent les moyens, montrent la voie par laquelle avec laide de sentiments divers, on peut l'atteindre, signalent ce qu'il faut faire pour la réaliser. La responsabilité et la sanction signifient- ou réalisent des moyens de maintenir ou de rétablir la systématisation attaquée, entamée ou imparfaite, quand il s'agit de prévenir ou de réparer le mal, ou, au contraire, de l'augmenter et de favoriser son développement, quand il s'agit d'encourager le bien. Elles recherchent aussi les agents par qui ces dégâts ou ces progrès ont été tentés, ou réalisés, et ceux auxquels il faut s'adresser pour les réparer et les augmenter. On peut envisager ainsi les problèmes moraux. Ils se ramènent tous à la recherche des moyens qui peuvent augmenter la systématisation générale, soit en la favorisant direc-
tement, soit en combattant les causes qui la menacent et risquent de la détruire ou de Tamoindrir.
La morale tend à embrasser toute la vie, à s'appliquer à toutes les formes de notre existence. Si nous la comprenons dans son sens le plus large, il n'est rien qui, au fond, la laisse indifférente, rien qu'elle ne doive considérer comme relevant de ses investigations et devant se soumettre à ses lois.
Tout cela peut être considéré comme vrai, quelle que soit la morale que l'on juge bonne et que Ton adopte, et même si l'on n'en trouve point de soutenable. Si bien que, même lorsque l'on combat la morale, c'est, que l'on s'en rend compte ou non, au nom de la morale même. Les plus fougueuses attaques dirigées contre elle sont faites, consciemment ou inconsciemment, au nom d'une morale supposée supérieure, d'un idéal ou d'une réalité que l'on veut mettre au-dessus de toute morale, ce qui équivaut à vouloir en faire le principe d'une morale meilleure et plus élevée. En somme, à bien prendre les choses, on ne trouve jamais à reprocher à aucune morale que son immoralité, c'est-à-dire à lui reprocher de n'être pas ce qu'elle paraît et ce qu'elle cherche à nous faire croire qu'elle est.
Toutes les morales ont d'ailleurs mérité des reproches, et il est à croire que toutes, à des degrés divers, en mériteront toujours. Mais il est bon de se rendre compte de la nature et de la portée de la critique qu'on leur adresse. Dire qu'il ne faudrait plus de morale, par exemple, c'est dire encore qu'il en faut une puisqu'on supprimerait la morale au nom de quelque chose qui,
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par hypothèse, vaudrait mieux qu'elle, ce qui en ferait le principe d'une morale nouvelle.
Et en effet toutes les idées, tous les sentiments qui constituent à présent nos conceptions du droit et du devoir, de la responsabilité et de la sanction, toutes nos conceptions particulières de la morale peuvent disparaître. Les noms mêmes peuvent en être oubliés. On peut rêver une civilisation où Ton ne parlerait ni de droit, ni de devoir, ni de responsabilité, ni de sanclion. ni de morale même, ni de bien, ni de mal. Il n'en resterait pas moins des séries coordonnées de phénomènes, des systématisations, des harmonies, sans doute aussi des incohérences et des désaccords, et pour se poser d'une autre façon, les mêmes problèmes n'en subsisteraient pas moins. 11 y aurait toujours des choses préférables à d'autres. Et une civilisation où Ton n'aurait pas à traiter de la morale aurait bien des chances pour être plus « morale » qu'une civilisation où les problèmes moraux doivent être agités sans cesse. Nous pourrions toujours l'apprécier au point de vue de l'harmonie générale des phénomènes et de leur systématisation, et au point de vue de ses tendances vers une finalité générale supérieure et progressive.
La morale, telle que je l'envisage, est donc en somme la philosophie générale de la pratique, ou pour être plus précis, elle est à la pratique ce que la philosophie est à la science. Elle s'intéresse à toute l'activité, considérée par ses côtés généraux et par ses tendances. La logique et toutes les techniques en relèvent à certains égards. En tant que le raisonnement juste est préférable
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an raisonnement faux, en tant que tel procédé industriel est préférable à tel autre, ils ne sauraient rester indifférents à la morale, qui prescrira la recherche du raisonnement juste, et remploi du procédé le plus avantageux — toutes choses égales d'ailleurs. Toutes les fois qu'une manière d'agir est plus capable qu'une autre de réaliser une systématisation quelconque, elle apparaît comme morale par rapport à celles qui ne pourraient réaliser qu'une systématisation moindre, immorale par rapport à celles qui prépareraient une harmonie supérieure. Elle est d'autant plus morale que l'iiarmonie qu'elle tend à réaliser est supérieure, c'est-à-dire plus étendue, et plus complexe. Et la morale tend vers la systématisation parfaite de l'activité en général, comme la logique vers la systématisation parfaite de ractivitéintellectuelle. Ainsi comprise la morale entre forcément en conflit avec l'art qui, lui, est une systématisation partielle essentiellement indépendante.
En etTet, le propre de l'art, sa caractéristique essentielle, sa raison d'être, c'est de nous isoler de la vie, c'est de susciter en nous une vie artiticielle et factice, harmonisée en elle-même, et à cause de cela, morale en elle-même, mais en dehors du système de la vie, et à cause de cela, immorale par rapport à la vie, immorale par rapport à l'ensemble des êtres.
Il crée une réalité illusoire et superticielle, qui s'oppose à la réalité où se déroule notre vie. Il substitue au
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monde réel un monde fictif qui n'existe pas, ou qui n'existe pas de la même façon que l'autre, mais qui correspond à nos désirs. Il consiste essentiellement à remplacer une réalité qui nous froisse par une idéalité moins solide mais plus satisfaisante.
x\insi la contemplation esthétique, l'attitude artiste, en général, s'oppose nettement à la pratique de la vie. Sans doute on peut dire que toute contemplation, que la recherche de la vérité, que la jtoursuite réfléchie du bien, que la méditation industrielle même s'opposent aussi à la pratique. On peut soutenir que la contemplation morale s'y oppose aussi, que, par conséquent, à ce point de vue, la morale même est immorale comme tendant à diviser la vie, à la mettre en désaccord avec elle-même, qu'elle se contredit, et, par conséquent, ([u'elle se ruine elle-même.
On peut même aller plus loin, affirmer que tout se contredit dans la vie, etque tout, dans la vie, contredit la vie. Par cela seul que j'écris actuellement, je m'interdis de semer, de bâtir, de marcher même ou de jouer aux échecs. Toute existence, c'est-à-dire toute domination même momentanée d'un phénomène est une menace perpétuelle, et même plus qu'une menace, uneréelle défaite, une cause de ruine pour une foule d'autres faits qui auraient pu être, et qui, en un sens, auraient voulu être.
Ces objections ne me paraissent point vaines, tant s'en faut. Je crois si bien à leur importance que je me propose de développer ailleurs les considérations sur lesquelles elles s'appuient. Cependant, l'opposition de l'art et de la morale est d'une autre espèce que ces
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oppositions que je viens d'indiquer brièvement. Si, à une certaine profondeur, tout s'oppose à tout, la morale et Tart s'opposent plus vile et sans qu'on ait besoin de descendre aussi bas.
On doit concevoir, en effet, que des activités soient concordantes et, jusqu'à un certain point, s'entr'aident et se conditionnent entre elles. Les divers organes de notre corps sont sans doute en lutte et en rivalité si nous allons au fond des choses, mais, à un certain niveau de considérations, si je puis ainsi dire, et dans une certaine mesure, ils s'harmonisent et concourent à une œuvre commune. C'est ce que font aussi les éléments psychiques, les tendances et les désirs, les images et les idées. C'est ce que font encore les éléments sociaux, les hommes qui, à certains égards, sont constamment opposés les uns aux autres, chacun contre tous, et tous contre chacun, mais (jui en même temps s'unissent en groupes variés et collaborent toujours à quelque œuvre générale. De même certaines grandes fonctions sociales concrètes, l'administration et la défense nationale, l'instruction publique et la justice ont ou doivent avoir des effets convergents, et ne paraissent pas, à première vue, devoir être nécessairement en antagonisme direct. De même les grandes formes abstraites du travail social, et par exemple, l'industrie et la morale, la morale et la religion, qui paraissent tendre surtout, sans toujours y arriver, à se compléter et à s'appuyer l'une l'autre, de manière à permettre de réaliser ou de préparer l'harmonie apparente des existences. Sans doute il existe toujours entre elles un sourd antagonisme dont nous pour-
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rions, si c'en était le lieu, montrer l'importance et la force, mais l'harmonie n'en est pas moins solide entre elles et nettement apparente.
Pour l'art, il en est autrement. Il peut aussi s'accorder plus ou moins avec la morale, comme aussi bien avec la science, avec la religion, l'industrie même et toute la pratique en général. Mais, par sa nature essentielle, il ne s'oppose pas moins directement à tout cela. Il est en dehors de la vie, il rêve à la suppléer, et par suite, il est en lutte avec elle. Il constitue son propre système non point pour aider la théorie ou la pratique, pour réformer la vie, ou pour la faciliter, mais pour la supplanter. Il reste hors d'elle, dirigé contre elle. Le monde dans lequel il nous introduit ou qu'il introduit en nous n'est pas le monde réel et n'a nullement pour but de nous adapter à celui-ci. Au contraire, il tâche de nous en distraire, de le faire oublier, de le remplacer. C'est en quoi l'art se distingue des autres activités. Cela saute aux yeux si nous comparons l'art à Tindustrie, par exemple. La méditation scientifique, l'observation et l'expérimentation, la recherche du vrai sous toutes ses formes, la réflexion philosophique interrompent aussi sans doute le cours de la vie pratique, elles substituent dans une certaine mesure en notre esprit un monde idéal et abstrait au monde réel et concret dans lequel se passe notre existence, elles s'opposent jusqu'à un certain point à la satisfaction de nos tendances et de nos besoins. Toutefois, le monde qu'elles créent a la prétention de représenter, au moins symboliquement, le monde réel ; elles ont pour but dernier d'adapter l'homme au monde
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OU le monde à l'homme, elles mettent notre esprit en eontact avec des événements naguère inconnus, elles réalisent en lui sous forme abstraite ou concrète une plus grande partie de ce qui Tentoure, de Tunivers, des autres hommes, de la société, de lui-même. Et cette adaptation intellectuelle, cette systématisation idéale permet, provoque, facilite l'adaptation pratique, la systématisation effective que recherchent directement la morale ou findustrie.
De même la contemplation morale, la réflexion de l'ingénieur, les recherches de Tindustriel peuvent bien constituer une sorte de monde idéal qui s'oppose au monde réel. Toute activité est le produit d'une opposition entre ce qui est et ce qui tend à être, et puisque ce qui tend à être ne peut se manifester qu'en existant déjà, sous quelque forme imparfaite, toute activité est le résultat d'une opposition entre les êtres. Il y a de plus des conflits entre les diverses activités. Les réflexions du moraliste peuvent nuire à certaines formes d'industrie et les travaux de l'ingénieur être contraires à l'hygiène. Mais elles n'en tendent pas moins toutes assez directement vers un but pratique et vers la réalisation d'une plus grande harmonie dans le monde, vers l'adaptation de plus en plus large et de plus en phis minutieuse à la fois de la planète à l'homme et de l'homme à la société. Sous une divergence passagère et superficielle, on constate une concordance plus profonde, cachant d'ailleurs àson tour une opposition fondamentale dont nous n'avons pas à faire ressortir ici l'importance. La religion qui comi)reiid une philosoi)hie, une morale.
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et des techniques différentes prêterait aux mêmes considérations. Et sans doute, toutes ces grandes fonctions sociales peuvent être traitées comme une matière d'art, mais c'est par ceux qui ne croient pas à leur vérité ou ne se soucient point de leur utilité.
La contemplation artistique, au contraire, va directement contre la vie. Elle a pour premier etî'et de nous en détacher, et pour but de la remplacer, au moins momentanément, et de la remplacer par une illusion.
Par là, Tart s'oppose nettement à toutes les autres activités, à toutes les autres grandes fonctions de l'homme, à la science puisqu'il ne crée que des illusions, etne cherche pas à nous renseigner sur le monde réel, à la morale, à l'industrie, à l'activité sociale, à la politique, à toutes les autres tecbnicjues en général, puisqu'il ne s'occupe pas de transformer le monde réel, mais qu'il se contiue dans un, monde factice, imagini' par lui.
Il nous donne une fausse science et une fausse pratique. Comme la science il déroule à nos yeux des phénomènes concrets et des lois abstraites, comme la philosophie il peut nous otfrir (ju nous suggérer des idées générales et des conceptions du monde, comme tes techniques diverses il peut nous représenter, de façon plus ou moins vive, diverses transformations des choses. Seulement ces transformations ne doivent pas se réaliser, elles ne se réalisent que dans le monde créé par l'art et qui n'est pas le monde vrai. Ces faits et ces lois n'ont d'autre existence que celle que l'ai't leur donne. — « A un crochet peint sur un mur, a-t-on dit, ou ne peut
suspendre qu'une chaîne peinte sur le mur. » C'est là le genre d'industrie, de pratique, que réalise l'art. « L'histoire, a-t-on dit encore, est du roman qui a été ; le roman est de l'histoire qui aurait pu être. » Cela revient, en somme, à dire que le roman est de l'histoire qui /l'a pas pu être, et qui, en tout cas, n'a pas été. C'est là le genre de connaissances que l'art peut otfrir.
Il s'oppose ainsi très nettement à la théorie et à la pratique, à l'adaptation de la pensée au monde et du monde à nos besoins. Il est essentiellement faux, et il est essentiellement anti-moral. Non seulement il n'agit pas dans le sens de la science ou de l'industrie, de la religion ou de la politique, c'est-à-dire de la recherche de la constatation exacte ou de la théorie vraie (quel que soit d'ailleurs le sens qu'il convienne, après examen, d'attacher au mot de vérité), mais encore il agit contre elles, puisqu'il tend à les remplacer. Il nous propose, en effet, pour prendre leur place, une série d'activités de même genre, mais imaginaires et fictives, en dehors de la réalité, en désaccord et en opposition avec elle, et qu'il suscite précisément à cause de ce désaccord et de cette opposition.
De toute façon l'art, engendré, comme la science, Tindustric ou la politique, par un conflit entre l'homme et le monde inorganique, organique ou social, tend, non point comme la morale, la science ou la politique, à supprimer ce conflit, mais à le conserver et à l'exagérer. Il le conserve puisqu'il ne cherche point à transformer le monde extérieur, ni à lui adapter l'esprit ; il l'exagère même, puisqu'en satisfaisant subjectivement
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dans l'esprit les penchants qui sont contrariés par la vie réelle, il tend à les développer, k leur donner plus de force sans leur assurer plus de satisfactions réelles. Seulement il distrait l'esprit, il rempéclie de sentir, pendant un moment, les froissements de la réalité en le transportant dans un monde imaginaire où ces froissements n'existent plus. Mais c'est dans ce monde imaginaire seulement que riiarmonie existe ; dans le monde réel la discordance, l'opposition existe toujours et l'art a plutôt tendu à la rendre plus grande, et peutêtre plus difficile à guérir.
Voilà l'immoralité essentielle de l'art. Par son principe même et par sa nature propre, il s'oppose à la systématisation générale des phénomènes et des existences. Il va contre cette systématisation. Né d'une désharmonie, il organise en quelque sorte cette désharmonie, il la prolonge et il l'aggrave. Toutes les autres discordances qu'il produit par le développement de ses qualités propres, se ramènent à celle-là. Nous y trouvons synthétisées, d'une part, l'opposition de lart à la théorie vraie et à l'observation exacte ; d'autre part, son opposition à Tactivité utile, et j'entends par là l'activité capable de satisfaire nos désirs et nos tendances, quels que soient ces désirs. C'est dire que l'art s'oppose non seulement à la philosophie, à la science et à l'industrie proprement dites, mais à la religion en tant que la religion a la prétention de nous enseigner un certain nombre de vérités essentielles et de diriger aussi notre conduite, à l'activité sociale, à la politique, au sens général du mot, qui travaillent sur la réalité et tentent
Paulhan. — Meiifsontje de l'art. ir.
des adaptations réelles, enfin, à tout ce qui est tentative pour connaître le vrai ou pour agir efficacement. C'est là évidemment ce que donne cette substitution à un monde réel d'un monde factice, d'une sorte de rêve éveillé dans lequel toute activité théorique sérieuse est vaine, dans lequel toute tentative pratique réelle est un non-sens, qui exclut Tune et l'autre par sa définition même, niais qui va. au contraire, se prêter admirablement à la simulation de ces activités essentielles de riiomme. Et c'est bien là ce qui fait l'immoralité foncière de l'art, très différente de l'immoralité spéciale qu'on reproche parfois à quelques œuvres, et sur laquelle nous aurons à revenir-
Entrons un peudansle détail, et examinons quelquesunes des différentes formes de l'art.
Les arts qui font appel aux sentiments ordinaires que la vie exerce et développe en nous, et font sortir les impressions esthétiques du jeu même de ces sentiments sont ceux où l'opposition de l'art et de la vie est vraisemblablement la plus apparente et la plus directe sans être forcément la plus profonde.
L'art littéraire est peut-être celui qui nous donne le mieux et le plus complètement un monde qui se rapproche du monde réel. Un roman, une pièce de théâtre construisent un univers à peu près analogue à celui dans lequel nous vivons, qui va susciter en nous des sentiments semblables à ceux qui nous agitent dans al
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vie de tous les jours, éveiller des impressions analogues, des idées, des velléités, des conceptions pratiques de même ordre.
Or, tout cela reste en dehors de l'existence réelle, le monde que nous ouvre lart, nous le formons cà la fantaisie de l'auteur et à la nôtre quand nous lisons un roman, entièrement à la nôtre quand nous nous complaisons à nos propres rêveries et que nous les développons librement. Dans ce monde, nous pouvons, sans trop de peine, éprouver — ou croire que nous éprouvons — les sentiments les plus héroïques et les plus subtils, accomplir des exploits fabuleux, goûter des plaisirs d'autant plus délicieux que nous n'accompagnons pas toujours nos impressions d'images bien précises et en rapport exact avec elles. La réalisation de nos rêves les plus enivrants ne nous donnerait, bien souvent, qu'un plaisir médiocre et troublé.
Nous pouvons de même étendre indéfiniment, par le rêve ou la fiction, notre science aussi bien que noire pouvoir, nous pouvons nous attribuer des connaissances infinies, sonder les mystères que nous dérobe le temps ou l'espace, imaginer des lois, créer un monde abstrait ou concret- L'expérience ne vient point nous démentir. Il nous est loisible de la conformer, au contraire, à nos prévisions.
Et nous obtenons ainsi une sorte de parodie du vrai savoir, et de la vie intellectuelle, comme nous obtenions tout à l'heure une sorte de parodie du pouvoir, du sentiment et de la vie morale. Toutes nos constructions artistiques restent en dehors de la vie, elles n'entrent
pas dans les systèmes du monde réel. Et nous retrouvons ici l'immoralité foncière de l'art que je signalais tout à Theure.
L'art est né d'un désaccord entre l'esprit et le monde, et nous voyons ici, en le prenant sur le fait, comment il tend non point à le supprimer, mais à le faire oublier, et par là même à l'exagérer. Et plus Toeuvre d'art se rapproche de la perfection, plus le monde irréel est puissamment organisé, plus Tharmonie y règne, plus la beauté y resplendit, et plus aussi il s'oppose au monde incohérent et mauvais contre lequel notre esprit réagissait quand il a créé le monde artistique ou quand il l'a accepté, plus il nous arrache à lui et nous éloigne de lui, plus il absorbe les forces que la morale voudrait employer à une réorganisation réelle, plus il est désorganisateur et immoral.
Les dangers du roman « idéaliste », du théâtre, et aussi de la poésie sentimentale ou de la rêverie ont été bien souvent signalés. Ils ont créé une sorte de lieu commun, assez souvent e.xposé, et d'une façon d'ailleurs assez insupportable pour que je ne croie pas nécessaire d'y insister. Toutefois, il en est de plusieurs genres et qu'il faut distinguer. Celui qui nous intéresse ici résulte de ce caractère de l'art : il nous isole de la vie. Et le danger spécial de l'art « idéaliste » en général, c'est qu'il vise à nous créer un monde bien plus séduisant que le monde réel, et par suite d'autant plus apte à nous détacher de lui, et à nous en dégoûter, à nous le faire prendre en haine non pour le corriger, mais pour l'abandonner. Il n'y a pas de différences
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essentielles à établir ici entre les différents arts : le théâtre ou la peinture, le roman ou la poésie. Celles qui existent sont crailleurs faciles à remarquer et à comprendre.
L'art purement esthétique, « l'art pour l'art », et l'art réaliste qui se rattache à lui pour diverses raisons, ont certains effets en commun avec Tart idéaliste. Ils en produisent aussi qui leur sont spéciaux.
Leur danger est le même en tant qu'ils font appel aux sentiments ordinaires de la vie humaine, qu'ils tendent à les exciter en nous, et, en les excitant, à les détourner du monde réel pour nous les faire épancher sur un monde qui n'existe qu'en nous et pour nous, pour le lecteur ou pour le rêveur. Toutes les fois qu'on suscite ainsi des sentiments en les distrayant de la vie, qu'ils soient d'ailleurs nobles ou bas, délicats ou grossiers, l'immoralité foncière de l'art s'y révèle. Il ne faudrait donc pas reprocher ici au roman réaliste, par exemple, de s'être complu à faire revivre les laideurs et les ignominies de l'existence. Le vice essentiel que nous visons maintenant est aussi bien, sinon mieux, mis en relief par la représentation de sentiments admirables que par la peinture de réalités ignobles.
Les dangers de l'art proprement esthétique ou de l'art réaliste sont d'une autre sorte. En ce qui concerne le premier, l'art pour l'art, l'art recherché pour sa technique spéciale, pour le genre particulier de beauté auquel il peut atteindre, il donne, on peut le dire, sa forme condensée, abstraite et régularisée à Timmoralité de l'art.
Ici, en effet, c'est la création même du monde fictif qui devient un but, qui s'impose à l'esprit comme principe directeur, comme principal élément d'une tendance. L'art crée et développe ainsi tout un ensemble de désirs et tout un ensemble d'idées qui se rapportent seulement à son monde imaginaire et qui tendent à augmenter son importance. Par le souci du métier, par la complication des procédés, par la recherche consciente et voulue des mots à effet, des épithètes neuves et choisies, des verbes pittoresques, des détails évocateurs, des images rares et ayant juste le degré de logique et le degré d'illogisme qui convient à la littérature, par des raffinements divers qui varient avec chaque art, et qu'il serait possible de retrouver en musique avec des formes analogues à celles qu'ils prennent dans l'art littéraire, il tend à rendre le monde fictif qu'il crée de plus en plus vivant et de plus en plus important. Et il tend à accroître son importance précisément parce qu'il est un monde fictif sans rien de réel, et même parce qu'il s'oppose au monde réel. Parla il tend directement à développer et à augmenter le désaccord, la désharmonie dont témoigne l'art, et il s'y applique consciemment et sans cesse. 11 peut devenir le centre de la tendance qui dirige la vie et organiser ainsi une partie de la réalité contre la réalité même, développant la contradiction impliquée dans le principe même de l'art.
Ainsi cette tendance ne fait que donner plus de réalité au monde de l'art, mais sans nuire à son i)rincipe d'opposition au monde réel. Elle ne transforme pas ses fictions en réalité, mais ces fictions, réelles en tant que
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fictions, elle les entoure d'un catlre tout à fait réel, elle organise autour d'elles une partie de la réalité, elle distrait une partie des forces du monde réel pour les faire servir à appuyer et à agrandir le monde tictif.
Au reste la psychologie de quelques artistes révèle l'influence de la tendance de fart et on en entrevoit très bien la direction, malgré les atténuations, les déviations, les changements que lui imposent le désir encore vivacc de vivre, et les sentiments de la vie commune qu'on ne peut éviter tous ni annuler complètement. Où trouve-t-on le plus de mépris pour la vie réelle en général, pour la plupart des sentiments qui s'y manifestent et la rendent possible, pour les vertus pratiques, pour les questions morales et sociales, sinon chez ceux qui ont fait de l'art la grande affaire de leur vie, qui se sont attachés à leur métier au point d'ériger à peu près en principe de morale exclusif et absolu la loi de la technique artistique ? Et les noms de Gustave Flaubert, par exemple, ou de Théophile Gautier suftiront, je pense, à illustrer cette proposition. « Sais-tu, écrivait Flaubert, ce qu'il y a de plus intime, de plus caché dans tout mon cœur et ce qui est le plus moi dans moi, ce sont deux ou trois pauvres idées d'art couvées avec amour, voilà tout ; les plus grands événements de ma vie ont été quelques pensées, des lectures, certains couchers de soleil à Trouville au bord de la mer et des causeries de cinq ou six heures consécutives avec un ami... La différence que j'ai toujours eue dans les façons de voir la vie avec celles des autres a fait que je me suis toujours (pas assez hélas !) séquestré
dans une âpreté solitaire d'où rien ne sortait... Je ne voulais pas d'entrave au développement de mon principe natif, pas de joug, pas d'influence, j'avais fini par n'en pas désirer du tout, je vivais sans les palpitations de la chair et du cœur, et sans m'apercevoir seulement de mon sexe... On reproche aux gens qui écrivent en bon style de négliger l'idée, le but moral, comme si le but du médecin n'était pas de guérir, le but du peintre de peindre, le but du rossignol de chanter, comme si le but de l'art n'était pas le Beau avant tout. » Et comme on le sent hostile aux écrivains qui cherchent dans l'art autre chose que l'art même ! « H est facile avec un jargon convenu, avec deux ou trois idées qui sont de cours, de se faire passer pour un écrivain socialiste, humanitaire, rénovateur et précurseur de cet avenir évangélique rêvé par les pauvres et par les fous. C'est là la manie actuelle, on rougit de son métier. Faire tout bonnement des vers, écrire un roman, creuser du marbre, oh ! fi donc ! C'était bon autrefois, quand on n'avait pas la mission sociale du poète ; il faut que chaque œuvre maintenant ait sa signification morale, son enseignement gradué, il faut donnei' une portée philosophique à un sonnet, qu'un drame tape sur les doigts aux monarques et qu'une aquarelle adoucisse les mœurs. » Et comme il se montre dédaigneux pour leurs préoccupations : « Ils travaillent à renverser un ministre qui tombera sans eux quand ils pourraient, par un seul vers de satire, attacher à son nom une illustration d'opprobre, ils s'occupent d'un projet de douanes, de lois, de paix et de guerre ! mais que tout cela est petit !
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que tout cela est faux et relatif ! et ils s'animent pour toutes ces misères, ils crient contre tous les filous, ils s'enthousiasment à toutes les bonnes actions communes, ils s'apitoient sur chaque innocent qu'on tue, sur chaque chien qu'on écrase comme s'ils étaient venus pour cela au monde. » On retrouve bien encore çà et là, même dans ces passages que j'emprunte à une seule lettre de Flaubert, des restes d'autres sentiments et des combinaisons de la vie réelle et de la vie artiste ; l'ensemble n'en est pas moins significatif. Kt bien d'autres seraient à citer. On peut comparer aux déclarations de Flaubert celles de Gautier dans la fameuse préface de Mademoiselle de Maupin.
Ce sont là les vrais artistes, ceux qui ont compris la signification essentielle de l'art et l'ont développée avec le plus de pureté. D'autres sans doute ont mis l'art au service de la politique et de la morale, et nous aurons à reparler de leurs tentatives, mais c'est en quoi ils ont fait œuvre de bons citoyens, si l'on veut, ou d'exceUents pères de famille peut-être, mais non d'artistes. Et si leur œuvre est belle, ce qui arrive, je n'en veux pour preuve que les Chdtimenls, et si nous voulons la considérer simplement en amateurs d'art, il nous faut négligermomentanément son côté pratique, utilitaire ou moral. Que Napoléon III ait été ou non un bandit, un Cartouche, un Lacenaire et un Soufflard, cela n'ajoute et cela n'enlève rien à la valeur artistique des vers de Hugo.
(i) Flaubert, Correspondance, t. I. Lettre à Madame X. du 18 septembre 1846.
25o LE JIEMSOMGE DE l'aRT
Sans cloute, en prenant vis-à-vis des (jeuvres de tendance morale Tattitude strictement artiste, on va contre les intentions de leurs auteurs. C'est que l'action de ces auteurs, ici, n'a pas été seulement en d'diors de Part, elle a été opposée à l'art ; qu'on doive lui en faire nu grief ou un mérite, ce n'est pas pour le moment ceque j'examine. Mais en tant qu'elle a été morale elle n'a pas été artistique, elle a été anti-artistique en ce qu'elle a subordonné l'art et tous ses moyens à une fin étrangère à l'art. De môme la prédication d'un moraliste serait immorale, anti-morale, si elle n'avait pour but que de réaliser une œuvre d'art et ne s'inquiétait pas de ses conséquences. L'art ne nous excite pas à sentir et à agir en ce monde, il ne nous pousse à l'action qu'en tant qu'il s'agit de créer ce monde fictif (|u'il tâche de substituer au vrai. Qu'it puisse être détourné de ses tins propres et employé en vue d'un but moral, politique ou industriel, cela n'est pas douteux. Mais c'est une déviation dans le genre de celle qui ferai! considérer la morale au point de vue artisti([ue, ou rindusLrie au point de vue pittoresque. Au point de vue de l'art, et pour l'artiste pur, elle est une manière d'immoralité, l'immoralité spéciale correspondant à la moralité professionnelle del'artiste. Elle peut être utile, et même indispensable, mais il n'est pas sans intérêt de la prendre i>our ce qu'elle est.
L'art purement esthétique tourne aisément en certains cas vers le réalisme. Mais, de notre point de vue actuel, l'art réaliste présente les mêmes caractères généraux que les autres formes de l'art. Lui aussi vise