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LA MORALITÉ INDIRECTE DE LART

par la combinaison d'un grand nombre de petites pratiques, de procédés de métier, de préoccupations particulières. Tout cela vise à donner satisfaction à la tendance dont fart est le centre directeur. Et cette tendance devient ainsi un principe organisateur de la vie, qu'elle tend à systématiser et, par suite, en un sens, à moraliser. La morale vers laquelle elle s'oriente reste inférieure et discordante, puisqu'elle a pour base une désharmonie qu'elle va développer, mais elle peut cependant, en certains cas, marquer un immense progrès.

La nature de la tendance et des faits qu'elle synthétise varie avec chaque art, et môme avec chaque artiste. La systématisation psychique d'un musicien n'est pas celle d'un peintre, celle d'un peintre n'est pas celle d'un poète. Mais celle de tel littérateur n'est pas celle de son concurrent, et celle d'un auteur n'est pas celle d'un amateur. Chacun a sa technique spéciale, ses pratiques, ses habitudes mentales, ses idées, ses impressions, ses formes, ses images préférées. Ni les éléments psychiques ni les formes de combinaisons de ces éléments ne sont identiques d'un esprit à l'autre, mais ils se ressemblent plus ou moins et par des caractères plus ou moins abstraits, de manière à former des catégories d'espèces différentes.

Ce en quoi ils se ressemblent tous, c'est que chez tous la contemplation artiste tient une place importante, organise et se subordonne un grand nombre de phénomènes divers. Tous réalisent ainsi, diversement, un même type moral.

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Et par la prédominance d'un fait essentiellement hostile à la morale, leur vie acquiert ainsi une orientation durable, une signification précise, une unité réelle qui lui peuvent donner une valeur morale élevée. L'ensemble dont ils font partie en i)rorite comme eux. Il est peutêtre encore utile pour un(* nation qu'il naisse chez elle des individus qui aient la vocation de la guerre et qui subordonnent leur vie à cette vocation, mais il lui est utile aussi que des hommes naissent chez elle, qui aient la vocation de Tart et qui dévouent leur vie à l'art qu'ils aiment.

L'importance morale que nous venons de constater n'appartient pas seulement à l'art extra-humain. L'art qui s'adresse aux sentiments et aux idées de la vie courante peut la revendiquer aussi. Mais elle est essentielle à l'art lui-même, indépendamment de tout appel ejsthétique ou pratique aux tendances de la vie. C'est l'art lui-même ici qui devient la base de la tendance, non la matière organisée par elle, mais la fin qui l'ordonne et vers laquelle convergent les sentiments et les idées de la vie.

Les effets de r<c attitude artiste » prise vis-à-vis de choses (|ui ne sont point naturellement destinées à être des objets d'art sont tout à fait semblables à ceux que nous venons d'examiner. Ce dilettantisme peut aussi servir à organiser la vie, exactenu'nt comme le goût d'un art quelconque. L'observation des autres, une collection même d'objets peu esthétiques et qui ne deviennent point matière de science, la recherche de sensations raffinées et rares peut devenir une tendance domi-

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liante ou loiit au moins importante. Mais, d'autre part, il arrive que des idées, des faits que l'on eonsidère d'abord en artistes Unissent par s'imposer à nous pour une autre raison. Nous ('ludions un système pliilosophique, une religion, par curiosité, pour sa lîeauté. Mais une fois l'édifice des idées et des sentiments qu'il nous apporte réalisé en nous, il devient une force qui peut se spécialiser dans le rôle d'objet d'art qui lui a été attribué, mais qui peut en sortir aussi, envahir l'esprit et le soumettre. Les conversions qui ont pour point de départ un mouvement de curiosité ou un souci d'artiste ne sont nullement impossibles. Peut-être pourrait-on en indiquer des exemples.

Ces conversions se rapprochent d'ailleurs d'autres faits assez connus. Il n'est pas sans exemple qu'en étudiant une doctrine pour la combattre, on finisse par faccepter comme vraie.

Dans l'un et dans l'autre cas, il est assez intéressant de remarquer que la doctrine qui finit par régir l'esprit n'a pu s'y introduire qu'en abdiquant toute prétention à le dominer. Elle n'a été acceptée que sous forme provisoire, comme objet de contemplation ou de critique. Présentée autrement, elle eût été rejetée d'emblée. Puis sa force propre, la complicité de quelques idées, de quelques désirs qui s'accordent avec elle, un choc mental, une circonstance imprévue viennent faire tomber la barrière de l'art ou affaiblir l'opposition d'une doctrine précédemment acquise et la révolution s'opère. C'est ainsi encore que la simulation même volontaire peut tendre à créer une vérité.

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Même non complètement acceptée d'ailleurs, la doctrine que nous avons réalisée en nous ne reste pas sans influence sur notre vie mentale. Il n'est pas indifférent que nous nous complaisions à regarder, même en artistes, la doctrine de Joseph de Maistre ou celle de Spinoza, de même qu'il n'est pas indifférent que nous nous complaisions à lire Corneille ou Choderlos de Laclos même pour notre simple plaisir esthétique.

En somme, rintrusion de Tart dans la morale se fait par deux voies différentes.

Tout d'abord, l'art peut devenir le centre d'une tendance, et comme tel il tend à organiser la vie entière, ou du moins une notable partie de la vie. 11 crée ainsi des devoirs, une morale professionnelle, et même une morale générale, si l'on considère la vie entière comme subordonnée à la contemplation esthétique et devant s'ordonner pour en permettre la réalisation.

D'autre part, l'art agit, non point par lui-même directement comme art, mais indirectement par les idées et les sentiments qu'il suscite dans Tesprit et qui y sont reçus plus aisément parce qu'ils y sont présentés avec les procédés de l'art ou qui même nei)euvent y être admis qu'à cette condition. Une fois implantés dans l'esprit, leur caractère artistique peut s'affaiblir ou disparaître et ils entrent plus ou moins dans la vie réelle. L'art sert alors, plus ou moins indirectement, telle ou telle conception morale (ou, si Ton veut, immorale) sans devenir lui-même un principe moral.

Il est enfin un troisième mode d'action de l'art, plus indirectet qu'il faut mentionner cependant. L'excitation

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