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produite par une œuvre d'art peut, comme bien d'autres excitations d'ailleurs, se transformer selon les esprits et s'y employer au bénéfice des tendances dominantes dans chacun d'eux. C'est ainsi que la même musique peut faire penser un amoin'eux à ses amours ou un savant à ses études et voilà encore une porte s'est ouverte à l'art pour pénétrer dans la vie réelle.
L'art enfin intéresse au plus haut point la morale en contribuant à la formation de l'idéal.
Par toutes ses formes, il tend à créer en nous des con ceptions systématisées et harmoniques, mais en faisant appel aux conceptions, aux perceptions et aux sentiments de la vie réelle, il tend à créer des conceptions systématisées qui ressemblent à la réalité et qui, {)ar là, peuvent agir sur la réalité.
C'est là une fonction quasi morale, et qui vient singulièrement aider ou contrarier la fonction morale proprement dite, et, en tout cas, se combiner à elle. La morale aussi crée son idéal et nous le propose, un idéal variable selon les temps et les lieux et qui ressemble bien souvent à l'idéal de l'art. Seulement l'idéal de la morale a été conçu souvent comme impératif, celui de l'art est plutôt persuasif. En fait, cette différence n'est pas toujours très importante. Un idéal persuasif peut diriger la conduite comme un idéal impératif, et les idées de M. Fouillée s'appliquent bien ici.
L'idéal de l'art est sans doute moins unifié que celui de
la morale. Ce que l'art idéalise peut paraître à la morale tantôt le bien et tantôt le mal, il accueille tout. Les héros d'une tragédie peuvent être des scélérats ou des gens de bien : lago ou Polyeucte. La morale idéalise avec plus de logique et moins de largeur. 11 ne faut pas sans doute s'exagérer cette dittérence. Une société enseigne volontiers, et c'est un peu le cas actuel, trois ou quatre systèmes de morales différents, par ses ditïerents organes et par sa façon d'organiser la vie concrète. Et parfois elle les présente comme l'expression d'une seule morale. Il y a là une contradiction, utile peut-être, et ruineuse à la fois. On ne peut pas dire tout à fait dans le même sens que l'art se contredise en plaçant Philippe Bridau à côté de son frère Joseph, dans un roman de Balzac, ou le Pied bol de Rilicra, presque en face de l'Assemblée dans un parc, de Watteau,dans la même salle du Louvre. Cependant ici encore il ne faut rien exagérer : on retrouve bien dans l'art une tendance vers une unité absolue semblable à celle que cherche et que ne trouve pas la morale, et qui se révèle par des caractères analogues.
L'idéal dans l'art naît de l'observation, de l'abstraction, de la déformation systématique des types observés. A chaque époque il se forme ainsi un ensemble de types correspondant à la civilisation actuelle, ou tendant à la contrarier. Taine a fait l'étude d'une forme de ces types dans une partie importante de son oeuvre. L'art agit ici de la même façon que la morale, mais tantôt dans le même sens qu'elle, et tantôt en sens inverse, car les types qu'il propose à notre sympatliie, à notre admira-
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lion, et par siiilc à notre imitation peuvent être considérés, selon les idées régnantes, les uns comme moraux, les autres comme immoraux.
En cela l'art, comme une bonne partie de la morale, est un reflet de la vie qui guide la vie. 11 tire de Texpérience des conceptions qui peuvent s'imposer à l'expérience, la diriger et la transformer.
L'art est pour la morale un auxiliaire dangereux. Au point de vue de la morale, la morale même a souvent des résultats fâcheux, mais ceux de l'art sont peutêtre plus contestables encore. Nous avons vu une partie des raisons qui l'ont qu'il en doit être ainsi dans une précédente étude, mais il en est d'autres.
Sans même insister sur l'idéalisation des types immoraux^ et sur le grief souvent fait à l'art de revêtir de son charme des conceptions dangereuses, il faut reconnaître que lorsqu'il veut construire un idéal et le faire accepter, l'art se tire généralement assez mal de cette tâche. Et, pour illustrer ceci, il me suffira sans doute de rappeler l'œuvre de deux romanciers très diflérents de tendances morales et littéraires, et de valeur aussi : Octave Feuillet et Emile Zola (dans ses derniers romans). Le premier nous a présenté des anges de dévouement qui se comportaient de la façon la plus malfaisante. Le second, qui avait montré tant de puissance alors qu'il n'était point hanté par des préoccupations morales, a vu son talent diminuer sans de bien sérieuses compensations quand il s'est laissé diriger par elles, et je ne crois pas que Fécondité, Travail ou Justice aient beaucoup fait aimer et fortifié l'idéal du romancier.
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Il va presque toujours quelque, chose de gauche, de maladroit, d'anti-artistique, et même de repoussant dans les œuvres où éclate le parti pris de faire servir Tart à la formation d'un idéal à réaliser. Mais quand la morale sort spontanément de l'œuvre, comme un fruit sur un rameau, on ne peut guère s'y fier davantage, et le fruit est souvent vénéneux.
11 faut tenir grand compte ici des variétés individuelles. Chacun prend les choses selon sa nature. Il est possible que la lecture des Fleurs du mal ait fortifié certaines âmes, que celle de Paul et Virginie ait contribué à en gâter d'autres.
Mais les inconvénients de Fart à ce point de vue ne lui appartiennent pas à lui seul. La morale les présente aussi et l'activité morale peut aller contre son propre but. Une prédication morale ennuyeuse — et on la trouve facilement ennuyeuse quand on ne partage pas les idées du prédicateur — des conseils répétés, une rigueur excessive peuvent déterminer des réactions assez vives et faire reculer l'idéal qu'ils devaient servir.
Ce qu'il faut admettre surtout, c'est que l'art va exciter et encourager les tendances qui dominent dans une société, parfois en les transformant selon la nature de l'artiste, qui, par son inlluence personnelle, peut renforcer, affaiblir, ou dévier certains courants de sentiments et d'idées.
L'art est ainsi, jusqu'à un certain point, un auxiliaire de la morale régnante, qui, elle aussi, idéalise et cherche à développer une partie de la nature humaine telle qu'elle existe à une époque donnée. Mais, pour des rai-
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sons que nous avons déjà vues, il réagit peut-être encore plus contre elle en donnant une revanche aux sentiments et aux idées qu'elle a comprimés, en les idéalisant et en les fortiliant. Tout cela est assez irrégulier et compliqué ; mais à prendre les choses en gros, on peut considérer Tart comme une sorte de lentille où viennent converger, pour en ressortir groupés en faisceau, les sentiments, les tendances, les idées qui agitent le monde. 11 en est de plusieurs sortes, de puissances diverses et de qualités différentes. Dans l'immense fouillis de la vie sociale, chaque auteur, quelle que soit la complexité de son œuvre, fait un choix, concentre et stylise certains faits, certaines tendances, il les transforme en un idéal, élevé ou bas, supérieur ou inférieur en somme à la réalité, mais qui la corrige toujours sur certains points, et la rend à certains égards plus systématique. Par là il a certainement une action morale. Il contribue à créer un idéal, et cet idéal va tendre à se réaliser par l'abaissement forcé de la barrière qui sépare l'art de la vie. Ainsi l'œuvre d'art est un des moyens par lesquels la société se transforme elle-même, au moyen d'une sorte d'action réflexe. L'artiste est au centre de cette action, c'est lui qui reçoit de partout les impressions et qui les renvoie transformées.
Cette fonction de l'art présente encore un danger qui n'est pas spécial à l'art. Notre idéal, qu'il soit esthétique ou moral, industriel ou politique, c'est en somme une nature irréelle, inventée par nous, que nous tendons à substituer à l'autre. Nous introduisons notre fantaisie non seulement dans notre représen-
tation do la nature, mais même dans la nature vraie.
Cela est périlleux. Connaître et comprendre la réalité, c'est à peu près impossible; mais tenter consciemment ou non de la recréer sans l'avoir connue et comprise, c'est une entreprise encore bien plus risquée.
Naturellement, plus la transformation de la nature est considérable, et plus elle est prise au sérieux, imposée à l'activité pratique, plus aussi elle est dangereuse. Se borner à rêver un changement déjà connu, déjà expérimenté, cela est assez inoffensif, mais ne constitue pas non plus un idéal très élevé, et le danger de l'idéal est malheureusement à peu près proportionnel à sa hauteur. Au contraire, imaginer des choses très ditïérentes des choses réelles, préparer, même sans le vouloir, des transformations encore inexpérimentées, cela est grave. La chenille peut aspirer à devenir papillon, renfant à devenir homme, sans un risque excessif; riiomme n'a pas les mêmes droits à s'imaginei' qu'il deviendra, i)lus tard, un ange.
La réalité a pour elle quelle existe. C'est chose grave que d'y toucher. Il y a toujours (pielque risque à tâcher de l'améliorer. L'esprit de l'homme est si borné, si aveugle, si présomptueux aussi que ses meilleures iulentious sont souvent suivies des pires etïets. Observez autour de vous les projets qui éclosent, et qui représentent autant d'idéaux à réaliser, petits ou grands, et voyez combien se réalisent en effet. Il est presque impossible d'organiser une partie de campagne quinze jours d'avance et de suivre fidèlement le plan qu'on s'est tracé. L'idéal est 1res modeste en ée pareils cas, et ut
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renferme que peu d'élémeuts. Il faut pourtant, pour le réaliser, de l'initiative, de la ténacité, de l'esprit de suite, de la clairvoyance et de la précision, un certain esprit d'organisation, et encore n'évite-t-on pas les déconvenues. Qu'est-ce donc lorsqu'il s'agit de fonder une grande industrie, ou, à plus forte raison, de refondre complètement une société ?
En ce sens la morale, la pratique en général supposent souvent un certain amour du risque ou de la résignation ou encore la méconnaissance des conditions de notre activité. Mais il ne s'agit point seulement ici d un risque spéculatif, il s'agit de savoir si l'on ne va pas contrarier ses propres intentions, si l'on ne ruinera pas l'idéal abstrait que l'on aime en voulant l'incarner dans une forme mal choisie, impossible à réaliser ou à faire vivre, et que nous sommes peut-être incapables de choisir convenablement à ra.vance, si l'on ne va pas détruire l'humble et pauvre harmonie de la réalité par le désir qu'on a do l'améliorer. Et comme nous ne pouvons tout prévoir, c'est à un jeu où le hasard tient sa place que nous jouons notre avenir, l'amélioration (\v. la vie humaine ou le sort de la patrie.
Dans la formation de cet idéal qui va s'imposer plus ou moins à notre activité, l'art et la morale ont chacun leurs dangers. La morale y met plus de rigueur et de prudence, et son idéal doit être, pour cela, moins périlleux, quoique cela ne soit pas toujours vrai. Mais l'art nous impose moins son idéal, il ne prétend pas. nous obliger à le prendre au sérieux et à lui faire diriger notre conduite, et, par là,
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il ne présente pas les mêmes dangers que la morale.
Que les considérations précédentes soient des conseillères de prudence, c'est leur meilleur rôle. Mais il ne faudrait pas se laisser trop influencer par elles.
Tout d'abord, il faut bien considérer que la formation d un idéal, et même de plusieurs idéaux, d'ordre divers, artistique, moral, scientifique, religieux, industriel ou simplement pratique, est une nécessité de notre vie, et une nécessité continuelle. C'est un des moyens par lesquels le monde se transforme et parfois s'améliore. Et c'est également un autre de ces moyens qu'une théorie de l'idéal et une critique de son rôle — et sans doute y retrouverait-on le même procédé — mais si nous devons critiquer l'idéal, il serait vain, dans une espèce en formation comme la nôtre, et il serait dangereux, si même il était compréhensible, de vouloir en arrêter les formations et les développements.
Nous pouvons maintenant constater, à ce qu'il me semble, que l'art a de sérieux avantages, au point de vue moral, sur la morale elle-même.
Il s'impose moins, et il est, par essence, infiniment plus souple, plus large et plus varié. L'idéal moral est plus unifié, plus étroitement systématisé. On ne peut en accepter qu'un à la fois. Au point de vue artistique, je puis admirer à la fois Rembrandt et Léonard, Watteau et Philippe de Champaigne, placer à la même hauteur Ingres et Delacroix. Rien ne m'empêche non plus
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d'admirer et d'aimer, à ce point de vue, ditïerentes morales, celle de Kant et celle du bouddhisme. Mais la morale, à son point de vue, m'interdit de les accepter toutes deux à la fois. 11 faut rejeter les deux ou faire un choix, n'en prendre qu'une. Je ne puis réaliser à la fois l'idéal païen et l'idéal chrétien.
Mais si la morale veut nous obliger à faire un choix, elle ne nous fournit pas les moyens de le faire bien. On peut être certain que tout idéal moral est incomplet, faux, dangereux et par suite immoral. Nous ne pouvons pas être arrivés à la vérité absolue. Et l'art nous permet d'élargir notre choix, de ne pas nous immobiliser dans une conception étroite et fausse. Il laisse à des idéaux très différents, que nous ne pourrions accepter tous comme obligatoires, que nous ne saurions pas concilier, le pouvoir de vivre, de se développer, de tenter plus ou moins ouvertement de s'adapter à nos besoins, à nos tendances, à nos convictions ou à nos hypothèses.
Cette vie des désirs, des idées, des idéaux de conduite dans le parc réservé de l'art leur permet de grandir, de s'harmoniser, de dégager quelque caractère latent que nous n'avions pas su reconnaître ou prévoir, et qui deviendra peut-être le noyau d'une conception nouvelle, grâce à l'art qui l'aura abrité et préservé. Et l'art peut nous conserver ainsi les éléments d'un équilibre plus large, que la morale régnante, trop sévère ou trop aveugle, repousserait et ferait volontiers disparaître. Il facilite les transformations de la conduite et de la théorie de la conduite. Il accepte et
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nous fait garder, précisément parce qu'il nous permet de ne pas les prendre trop au sérieux, de ne pas les accepter immédiatement comme vrais et comme bons, des conceptions, des sentiments, des impressions, que la morale d'aujourd'hui repousse, mais qu'accueillera peut-être la morale de demain et qu'elle voudra même imposer.
L'art nous permet ainsi — et je ne considère ici que les services qu'il rend à la morale môme — de nous faire un idéal beaucoup plus riche et beaucoup plus souple. Dans l'idéal moral, l'étroitesse, les préjugés dominent toujours trop. H est trop peu critiqué, et trop peu vivant ; on l'accepte un peu comme la table de multiplication. Mais ceux-mêmes que leurs idées morales rendent les plus étroits en matière d'art tolèrent ici plus de liberté.
1/art est plus souple et les conceptions de la vie qu'il nous olï're nous enchaînent moins, même si elles nous plaisent, que celles de la morale. C'est une chose très grave que d'accepUîr sérieusement el l'ésolument une conviction morale. La vie entière en dépend, et môme la vie future pour ceux qui y croient. L'erreur est dangereuse. Des individus, des peuples se sont ruinés, ont péri, sont tombés dans une irrémédiable décadence pour avoir mis en pratique de fausses conceptions de la vie et du monde. Sans doute, des raisons profondes les y ont poussés (jue n'aurait pas équilibrées la sagacité dune boiun; critique. L'acceptation d'une croyance n'en reste pas moins périlleuse. Et il n'en est pas moins utile d'entretenir une certaine habitude