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artistiqiK.' , de recommander et d'employer le procédé de la contemplation désintéressée. Cela permet, et souvent sans qu'on s'en doute, de faire faire aux idées, aux doctrines, aux projets d'action ou de réforme, une sorte de stage, d'entretenir la souplesse de l'esprit et de Tempêcher de se tixer t?'Op vite. L'art prépare ainsi, à ce point de vue, une sorte de provision d'idées, de sentiments et de conceptions qui attendent leur heure pour agir. Et même s'il arrive qu'en nous habituant à l'attitude artiste nous finissons par la prendre ([uelquefois même à l'égard de la morale que nous pratiquons — ou que nous croyons devoir pratiquer — cela ne sera pas forcément un mal. Nos vérités morales ont toujours quelque chose de provisoire et de caduc.
L'art p(jsséde ainsi, par la combinaison d'actions un peu compli(|uée que nous avons étudiée, les avantages du scepticisme d'attente, il permet comme lui la lutte et l'organisation libre des systèmes. Il n'a pas les mêmes inconvénients. 11 laisse une croyance morale sérieuse coexister, sans trop de contradiction et sans lutte immédiate, avec les représentations, concrètes ou abstraites, d'autres conceptions de la moralité, qui peut-être aideront à la compléter ou à la remplacer. Il fait vivre en nous toutes ces idées avec tous les sentiments qui s'y adjoignent sans nous demander de les juger, et de choisir entre elles. Elles peuvent ainsi évoluer sans trop de conflits.
Non seulement l'attitude artiste peut empêcher l'acceptation trop prompte d'une morale étroite ou eh préparer la correction, mais elle l'empêche aussi de
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porter ses mauvais fruits. Nos conceptions esthétiques influent sur notre conduite, car la barrière qui sépare l'art de la réalité n'est pas, nous l'avons vu, infranchissable; Tart peut empêcher ou adoucir le fanatisme moral, et sans doute Tépoque de la Renaissance pourrait fournir des illustrations, tant pour l'adoucissement de la morale — et parfois aussi, il faut l'avouer, pour sa corruption — par Fart, que pour l'aversion de l'art jointe à l'étroitesse et aussi à la force des idées morales. Au reste l'art peut aussi nous représenter et nous faire sentir même la beauté et la bonté spéciale du fanatisme, mais par sa nature même il en atténue plutôt les effets.
Ainsi l'attitude artiste amoindrit le danger des idées régnantes, et aussi le danger des idées nouvelles. Les premières sont souvent un peu affaiblies par la coexistence, dans l'esprit, d'idées qui, sans être acceptées comme fondées, peuvent cependant, par cela seul qu'elles sont représentées, avoir quelque force. Et quant aux idées nouvelles, il ne faut pas oublier qu'elles sont souvent dangereuses quand elles naissent. Elles sont encore imparfaites, gauches, pauvres, raides, trop simples ou trop incohérentes, mal adaptées à la vie, incapables de favoriser efficacement les relations sociales. Elles ont besoin, avant d'être éprouvées par l'action réelle, de s'épurer, de se fortifier et de s'enrichir.
C'est ce que l'art leur permet de faire en les abritant dans son domaine en dehors du monde réel. Mais en même temps qu'il les préserve des chocs de la réalité, il préserve en même temps la réalité de leur action prématurée, maladroite et dangereuse. Il permet à
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Tesprit, à la vie sociale, de se préparer à les accueillir sans dommage, et plutôt à en profiter. 11 leur épargne un certain nombre d'essais prématuréset de périlleuses aventures.
Voici un autre avantage de l'art. La philosophie, la morale s'adressent surtout à Tintelligence abstraite. C'est leur faiblesse parce que cela restreint leur influence, et c'est leur mérite parce que l'appel au sentiment est trop souvent un moyen de suppléer à la mauvaise qualité des arguments, qu'il égare facilement, et que, s'il est parfois légitime, il y a souvent de la probité à s'en passer lorsqu'on veut procéder avec rigueur.
Mais l'art, qui n'a point pour fonction de rechercher la vérité, s'il la trouve ou s'il la possède parfois, n'a point à se gêner sur les moyens de la mettre en lumière et d'en pénétrer les esprits. Et c'est pour lui un devoir presque courant et même une nécessité de faire appel au sentiment et à l'imagination. C'est aussi une force immense et un moyen efficace d'agir sur les esprits. Même il donne au raisonnement un aspect assez particulier. Les faits sur lesquels il l'appuie, il les dénature, il les transforme ou il les invente pour le plus grand profit de l'idée. Nous ne saurions exiger d'un romancier ou d'un auteur dramatique qu'il ne nous expose que des faits exacts.
Un philosophe, un sociologiste qui voudraient nous rendre favorables à l'abolition de la peine de mort rechercheraient des faits vrais et précis, les analyseraient, tâcheraient d'en montrer la nature essentielle, les causes et les conséquences, essaieraient d'en tirer des con-
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cUisions sur les rapports de la peine de mort avec les civilisations diverses, sur ses effets de répression et de prévention, sur sa convenance avec notre âme actuelle, nos tendances, nos besoins, nos croyances morales ou religieuses. Comparez ce procédé avec celui d'an littérateur. Il invente le cas d'un condamné à mort, il le fait revivre devant nous, invente et décrit ses impressions. Jl a été assez habile ou assez honnête pour ne pas chercher à nous inspirer une pitié spéciale, qui dériverait de la nature de son crime, mais il a tâché de nous inspirer une horreur absolue pour cette soudaine rupture de vie, de sentiment et de pensée que produit la peine de mort (1). Et, d'autre part, il a ramassé une historiette, un fait divers assez vulgaire qu'il a transfiguré, idéalisé, romantisé (2). Il a transformé en types sympathiques et nobles des assassins grossiers, odieux (3), et il a construit sur leur histoire transformée son édifice artistique et moral. Il a tiré ou suggéré des conclusions avec autant de zèle et plus de conviction que n'en devrait avoir un philosophe. Il n'est pas besoin d'irtsister sur les avantages de ce procédé qui s'adresse à tout notre être et met en jeu, avec puissance, cette « logique des sentiments » qu'étudiait récemment M. Ribot. Il faut voir aussi en quoi il demeure inférieur. L'influence, plus forte, est moins pure, et quand l'œuvre s'adresse à des esprits abstraits, ceux-ci entrent aisément en mé-
(i) Le Dernier Jour d'un condamné.
{■2) Claude Gueux.
(3) Voir, dans l'ouvrage de M. E. Biré, Victor Hugo après i83o, la véritable histoire de Claude Gueux.
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fiance. Même lorsque les bases de l'édifice sont solides, ils craignent d'avoir affaire à un carton-pâte, habilement déguisé en roc. Et une certaine partie des autres écoute riiistoire qu'on lui raconte comme elle écouterait Pea» f/'.4/?e, et avec le même genre de plaisir et d'intérêt.
Il faut bien avouer qu'il y a toujours dans ce rôle persuasif de l'art quelque chose d'équivoque et d'un peu malhonnête, comme dans toute suggestion, comme dans les mensonges qu'on dit aux enfants pour les empêcher de faire ce qu'on veut leur interdire. Et le mensonge de l'art se compli(iue singulièrement ici. Tout d'abord il est entendu qu'il s'agit dune œuvre d'imagination, qui va nous ouvrir un monde fictif, nous construire un univers destiné à nous faire oublier l'autre. Puis on est censé nous replonger dans le réel, et le monde fictif est surtout là pour nous faire penser à l'autre, au monde vrai, et l'on prétend nous faire appliquer à celui-ci les idées et les sentiments que nous aurons pris et ressentis dans l'autre. 11 y a une simulation du monde vrai par un monde fictif, c'est la simulation ordinaire de l'art, et puis une étrange simulation inverse d'un monde esthétique fictif par un monde qu'on veut nous faire considérer comme vrai. 11 y a simulation de vérité et simulation de fiction à la fois, et ces deux simulations s'appuient l'une sur l'autre, se complètent, s'harmonisent tout en se contrariant, et le lecteur est ainsi entraîné sans bien savoir pourquoi et sans se rendre un compte exact de la situation. Les faits ne sont pas vrais, mais ils sont présentés comme tels, et en même temps nous
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savons que rauteur, écrivant une œuvre littéraire, a pu et dû les dénaturer, mais nous ignorons dans quelle mesure il l'a fait, et ils restent peut-être possibles, et les mêmes conclusions que nous en voyons tirer, on pourrait tout de même les tirer peut-être de faits absolument vrais, que les faits racontés représentent et symbolisent. Tout cela est très vague et laisse l'esprit assez libre et flottant. Et l'auteur, s'il est scrupuleux et clairvoyant — qualités rares — ne cherchera pas à nous tromper, mais en tout cas il cherchera surtout à nous persuader par la force ou le charme de son imagination et de son style,, par ses qualités d'artiste qui ne prouvent pas grand'chose, mais qui sont de puissants instruments pour s'attacher le lecteur, pour le forcer à réaliser en lui les idées et les sentiments qu'on lui suggère, et par suite pour les lui faire accepter, les unes comme vraies, les autres comme bons, d'autant plus volontiers (pi'on a mis plus de génie à les éveiller en lui.
Il y a en tout cela bien de la simulation, du truquage, du trompe-l'œil. Il faut bien se dire qu'il y en a partout, et ce serait une illusion, utile peut-être, mais assez naïve, de croire qu'il n'y en a point dans les raisonnements abstraits des philosophes et des moralistes. Mais il y en a moins et de moins essentiels.
Il est tout naturel que bien des auteurs se soient servis de l'art pour faire accepter leurs idées, pour les lancer au moins et préparer la moisson future qu'il faut laisser naître et mûrir. Nous en avons déjà vu plusieurs cas, et, si l'on voulait les citer tous, il faudrait