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faire une revue à peu près complète de la littérature. Rappelons donc simplement et un peuauhasard : Pascal, La Fontaine, Molière, Montesquieu, Voltaire, Diderot, George Sand et Vigny, Hugo, Dumas fils, et tant d'autres qu'on pourrait nommer sans sortir même de la littérature française. Et nous n'aurions pas besoin d'aller chercher des œuvres comme Claude Gueux ou comme* la Cane de Fonde Tom pour montrer l'influence voulue de l'art sur la vie, les sentiments et les idées qui s'y rapportent. Chez de purs artistes, même chez ceux qui ont eu la j)lus grande aversion pour la prédication et la littérature à thèses, chez Flaubert par exemple, ou même chez Gautier et chez Maupassant on trouve, on peut prendre une conception de la vie et du monde et, par suite, on peut y recueillir les éléments ou la base d'une morale, d'une direction de la conduite. L'art reste une force sociale et morale (en un sens large, positif ou négatif, supposant seulement une influence organisatrice réelle, et une action sur le monde réel), même lorsqu'il y prétend le moins.
Nous avons, dans tout ce qui précède, parlé de la morale en un sens très général. Nous l'avons opposée à fart comme l'action réelle dans le monde réel s'oppose à la création imaginaire d'un monde fictif. La morale ainsi entendue comprend, au moins à certains égards, tout ce qui se rapporte à la recherche du vrai, et par conséquent à la philosophie et à la science,
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comme tout ce qui se rapporte à la recherche théorique et à la pratique du bien, à la morale proprement dite, à la politique, à toutes les techniques en général.
En disant que Tart, immoral par essence, était parfois plus moral (jue la morale même, nous avons dit, par conséquent, que l'art, tout en allant essentiellement • auss' contre la philosophie, contre la logique, contre les techniques, pouvait cependant, en certains cas, les servir, et les servir mieux qu'elles ne peuvent faire ellesmêmes. En effet, l'art, cela résulte d'ailleurs des exemples allégués déjà, ne s'occupe pas moins à répandre des croyances et des idées qu'à exciter des sentiments et à diriger la conduite. L'un ne va guère sans l'autre. L'action morale de l'art, dans les cas que j'ai rappelés, s'exerce par la création ou par la propagation d'idées, d'opinions et de croyances, et il ne cherche pas moins à former et à rectifier les idées qu'à modifier les mœurs.
Naturellement, son action s'exerce, en tout ce qu'il fait, par ses procédés spéciaux, par sa logique propre, compliquée et souple. Mais si l'on peut l'opposer à la manière plus rigoureuse de la science et de la philosophie, il faut reconnaître aussi sa ressemblance avec les procédés habituels selon lesquels se forment la plupart de nos opinions.
On peut voir, parfois, dans une administration, un homme pourvu, sans titres officiels, et sans valeur personnelle bien notable, d'un petit emploi, dans des temps un peu troublés, par la faveur d'un haut personnage, ou la pression de quelques amis iutluents. Peu à peu il
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progresse, étend son influence, s'impose de plus en plus, et, sans qu'on ait bien vu pourquoi ni comment, se trouve, un beau jour, installé définitivement dans une fonction miportante avec une puissance redoutable.
C'est ainsi que poussent beaucoup de nos opinions. Elles entrent en nous dès l'enfance sans que nous puissions les critiquer, ou plus tard, au hasard d'un entretien, d'une lecture, ou par la volonté expresse de personnes qui ont l'autorité, par une suggestion involontaire d'un ami. En religion, en politique, en morale, la plupart des gens se font ainsi la plupart de leurs idées, et cUez tous ce procédé a eu sa part d'influence. L'art sous toutes ses formes y contribue d'une manière efficace, mais il n'est qu'une suggestion parmi tani d'autres. Et si nous n'avons examiné que ses formes élevées, il ne faut pas cependant méconnaître ses formes les plus basses qui se rapprochent beaucou[) plus des autres procédés de suggestion. Ils connaissent bien la force de cette logique troublée et compliquée, ceux qui multiplient les images populaires ou les récits de circonstance dans les journaux ou les brochures à bon marché pour imposer à l'opinion l'admiration d'un général ambitieux, ou lui faire accepter telle ou telle opinion sur une grande alTaire qui divise les esprits. Naturellement la valeur de la propagande dépend de la valeur de la cause, plus encore que de celle des moyens.
L'art a pour eftet, comme la suggestion hypnotique à laquelle M. Souriau l'a comparé dans un intéressant ouvrage, d'amoindrir ou de transformer les résistances, les inhibitions qui s'opposent à l'introduction dans un
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esprit d'une idée ou d'un sentiment. Par là, il diffère du raisonnement abstrait, de la méthode rationnelle et critique qui au contraire les provoque. Mais l'art protège les idées en élevant autour d'elles une barrière qui les empêche de déployer toute leur énergie, mais qui peut s'abaisser plus tard, ou disparaître avec opportunité. Aussi tout en allant naturellement, en dehors du monde réel, contre la morale et la logique, peut-il les suppléer et, en les suppléant, les servir. 11 faut lui reconnaître une fonction morale et logique en ce sens qu'il remplit parfois avec plus d'efficacité qu'elles, la fonction que la logique et la morale devraient remplir. Et il utilise ainsi une adaptation particulière de ses forces et de ses qualités qui les retourne contre son principe essentiel.
Ainsi d'une part l'art est essentiellement hostile à la morale, d'autre part il la sert tout de même et remplit parfois son office mieux qu'elle ne le peut faire ellemême. Parfois aussi il peut être une cause de déviation.
Ses effets varient selon les différences des esprits et des milieux. Toute œuvre d'art un peu haute peut être un instrument de ruine ou de grandeur, selon qu'elle sera employée d'une manière ou d'une autre. C'est l'affaire de chaque individu de l'employer de son mieux, c'est l'affaire de chaque société d'en tirer le meilleur parti possible. L'emploi individuel, l'emploi social des forces dont nous disposons détermine pour une grande part la nature, l'importance, la qualité de leur valeur.
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L'immoralité foncière de l'art et sa moralité accidentelle sont très étroitement unies Tune à l'autre et celle-ci dépend de celle-là. C'est parce que l'art introduit forcément dans le monde une scission, une décoordination, un dédoublement qu'il peut, en certains cas, préparer, contribuer à réaliser une unité plus haute, une harmonie supérieure. C'est parce qu'il est immoral qu'il peut être plus moral que la morale.
Il y a là évidemment une déviation de son principe, et il y a aussi l'application d'une de ses qualités. Mais ce double fait est un phénomène constant dans le monde de la psychologie et de la sociologie, et l'art comme fait psychique et comme fait social ne pouvait manquer de le présenter. Dès qu'un phénomène se produit, immédiatement les systèmes psychiques et sociaux cherchent à l'utiliser. Ils agissent sur lui pour le transformer, se l'adapter, tandis que lui-même cherche à tirer parti des autres. Une passion dominante, comme l'amour, par exemple, fait dévier vers elle les sentiments, les impressions, les idées, cherche ^ provoquer des actes, écarte ce qui ne peut lui servir. Mais quand un fait comme l'art se produit, toutes les forces psychiques et sociales cherchent à s'en servir, et lui cherche aussi à profiter d'elles. L'amour, par exemple, y trouve un auxiliaire, un amoureux se fait volontiers poète par occasion, mais l'art aussi emploie constamment l'amour pour créer ses mondes illusoires. La religion se sert de l'art pour orner ses temples, pour chanter les louanges de Dieu, pour frapper en diverses façons l'esprit des fidèles, mais l'art aussi se sert, comme d'une
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matière esthétique, des sentiments religieux, des croyances et des cérémonies. Cliaque force psyctiique ou sociale a sa tendance propre. Chaque système psychique ou social, par son principe interne, se développerait dans un certain sens, et entraînerait généralement la ruine ou Tavortement de toute organisation, de tonte entreprise, ou se montrerait au moins impuissant à la créer, à la faire vivre, grandir, prospérer. Mais chacun en utilise d'autres qu'il détourne de leur but, et chacun est à son tour dévié de sa tendance propre pour d'autres et par d'autres. La science, dont le but essentiel est de connaître, est utilisée par l'industrie, l'industrie par la religion, et ainsi de suite. Ainsi se passent les choses jtour l'art, et c'est ce que j'ai tâché de montrer.
11 semble qu'il y ait une sorte de sentiment confus de la valeur morale de l'art, et de l'immoralité de nos morales dans le respect dont l'art est entouré, dans ce zèle pour la liberté de l'art que proclament bien des gens dont les principes avoués se satisferaient mieux d'opinions entièrement opposées. Qu'a donc l'art de respectable en soi? Et s'il devait nuire aux plus hautes formes psychiques et sociales, pourquoi ne pas le proscrire, ou tout au moins tâcher de le régler, de le diriger, de l'opprimer au besoin ? Le souci de l'esthétique devrait-il l'emporter sur le besoin de la santé sociale? Mais c'est que précisément l'art nous est précieux même comme source et comme propagateur des idées fécondes, utiles, organisatrices. C'est qu'il subvient à la faiblesse de la morale reconnue, qu'il com-
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pense ses défauts, qu'il tend à Télargir et à la corriger. C'est que sans lui le sort de Thumanité risquerait d'être bien pire, et que nous serions opprimés par des doctrines régnantes qui se prendraient beaucoup trop au S(Tieux, et ne voudraient point convenir de leurs imperfections.
Et n'oublions pas entinque, si l'art est immoral, il l'est par souci de ce qui fait la moralité. L'œuvre de l'art ne se passe pas dans le même monde que celle de la morale, mais elle est de même ordre.
Les types que la morale tend à réaliser, elle les construit d'abord sous forme d'idéal. Elle aussi commence par créer un monde (ictif qui donne satisfaction à des tendances comprimées par la réalité. C'est ce que fait l'art. Sans doute l'art n'a pas pour but de les faire passer dans le monde réel. Mais qui ne voit que les deux constructions, faites par des procédés différents, avec des caractères différents et pour des buts différents, peuvent cependant s'appuyer réciproquement, et que chacune des deux peut et doit profiter des changements opérés dans l'autre ? Toute une part du travail, l'établissement de l'idéal, peut servir aux deux, être la même pour l'une et pour l'autre, et toutes deux y contribuent. L'accord ne se produira pas toujours, heureusement; les contlits abondent, et, si nous savons les comprendre et les utiliser, ils peuvent être H'conds.
Enfin certains rapports plus compliqués unissent l'art et la morale. Des sentiments qui s'attachent généralement aux œuvres artistiques peuvent être rattachés à des œuvres pratiques et morales, et l'art rejoint encore
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ainsi la vie. On peut se préoccuper de la beauté de ses actes, d'une entreprise quelconque, vouloir faire de sa vie une œuvre d'art; on prend ainsi l'attitude artiste vis-à-vis d'actes qui, semble-t-il, ne la comportent pas, mais cette attitude artiste n'est point exclusive de l'attitude morale ou pratique et même elle s'harmonise avec elle, au moins en alternant avec elle et en suggérant à l'esprit des idées et des sentiments qui fortifient ceux que la pratique exige, qui les font triompher ou les complètent. Un homme pratique peut se détacher de temps en temps de son œuvre, la contempler en artiste d'une façon désintéressée, et puiser dans cette contemplation une énergie qui l'aidera à se remettre au travail. Et le gain réel peut être d'autant plus grand que le désintéressement momentané aura été plus complet.
Ainsi se retrouve toujours, k côté de la tendance essentielle de l'art, son rôle dérivé, tel que le lui imposent les conditions sociales dans lesquelles il se produit. Et sa moralité se lie étroitement à son immoralité et dérive d'elle (1).
(i) Je n'ai guère parlé que de l'idéal moral, psychologique et social. L'art construit aussi un idéal physiologique. Et son action dans le domaine biologique est analogue à son action dans le domaine de la morale, mais elle n'y prend pas la même valeur.Aussi avons-nouseu surtout à parler, dans quelquesparties de ce travail, de l'art littéraire, bien plus que de la peinture et de la sculpture.
Par la peinture et la sculpture l'art imite la réalité et la corrige dans son monde fictif, il la rend plus belle ou plus caractéristique, plus systématique, tant par les modifications qu'il fait subir à ce qu'il imite que par les procédés qu'il emploie. Je ne rechercherai pas ici si la vue des chefs-d'œuvre de l'art peut agir directement sur la beauté réelle d'une race. Cette influence, si elle n'est pas impossible, si elle n'est pas même peut-être invraisemblable, reste