LE SENTIMENTALI.'-ME ET LE REALISME DANS L ART
la vie nous fait éprouver, les passions, les idées correspondant aux événements réels de notre existence que Ton imaginera, en général, le plus aisément. Ce sont eux aussi que l'on aura le plus de plaisir à faire vivre. Ils sont toujours plus ou moins contrariés en ce monde. Lu monde où ils seront satisfaits sera aisément accepté par l'imagination, accueilli avec plaisir par l'esprit. Il aura d'autant plus de chances pour se substituer à la réalité que, d'une part, il lui ressemblera davantage, que, d'autre part, il sera plus systématisé, et mieux en harmonie avec nos désirs. Car le monde de l'art naît toujours des défauts du monde réel.
II ne faut pas se faire une idée trop simple de cette harmonie et supposer par exemple qu'un roman doit toujours « bien finir » . II peut satisfaire d'autres désirs que celui de la représentation idéale d'une vie heureuse, des goûts d'art et de métier, de style et décomposition, de conséquence dans les caractères, d'images riches et neuves, de reconstitution habile des milieux ou des types, d'intrigues compliquées, même une tendance à la pitié et à la cruauté inconsciente qui s'y dissimule.
Pour réaliser une vie systématisée, l'art extra-humain emploie des éléments qui ne sont pas empruntés à la vie réelle ou qui ont subi de grandes transformations. La musique symphonique n'excite pas forcément des sentiments de la vie normale. En tout cas, ce n'est pas son principal office. Et celui qui admire en artiste
la beauté des mathématiques ne fait pas appel à des émotions d'amour, de pitié, de colère ou de haine. Dans l'art humain, dans Fart sentimental ou réaliste, le monde harmonique qu'il s'agit de créer est composé d'éléments bien plus directement empruntés à la vie. L'impression en est plus aisément vivante et forte, mais aussi plus troublée. Elle n'est pas, en général, absolument esthétique, elle nous révèle l'art occupé, non plus à nous créer un monde esthétique qui satisfasse notre désir général et abstrait d'une vie harmonique, mais à satisfaire des sentiments plus particuliers, plus concrets.
Sans doute cette satisfaction imaginaire est moins vive que la satisfaction positive, mais aussi combien est-elle moins entravée par les événements, combien plus aisément se conforme-t-elle à nos exigenees souvent minutieuses et souvent aussi contradictoires! C'est une compensation importante, et sans doute insuffisante à remplir notre vie entière, mais utile et même nécessaire à de certains moments. Et peut-être non seulement console-t-elle de la non-satisfaction si ordinaire de nos désirs, mais repose-t-elle aussi de leur satisfaction trop vive ou trop forte et le remplacet-elle avantageusement en certains cas. Elle rachète d'ailleurs par sa perfection relative sa faiblesse naturelle. Plus nette, moins troublée que la satisfaction réelle, elle peut en certains cas lui être préférée.
Un roman, une pièce de théâtre, un tableau satisfont ainsi en nous certains sentiments ordinaires de la vie. Beaucoup de gens y trouvent les émotions d'amour, les impressions de vie luxueuse, accidentée, large et
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compliquée, les plaisirs de sympathie ou de pitié que la vie leur refuse ou leur accorde trop parcimonieusement. Avec cette satisfaction, il s'en produit une autre. C'est une sorte de plaisir secondaire, plus rélléchi, plus synthétique; il résulte de la perception plus ou moins nette du système d'événements, d'impressions, d'idées qu'a construit l'art et qu'il introduit en nous, et de son appréciation sentie en tant que système organisé. En lisant un roman nous éprouvons des impressions très variées semblables à celles de la vie, mais en même temps nous percevons Tensemble de moyens qui produit ces impressions, leur convenance à les produire : les événements, les caractères, la composition, les qualités du style, sa finesse, son originalité, son éclat, l'abondance des images et des idées. Cette perception s'accompagne d'une impression spéciale, qui est plus proprement artistique. Elle suit la contemplation désintéressée, plus ou moins reconnue comme telle, et se confond presque avec l'impression que donne l'œuvre d'art idéale ou extra-humaine. Elle est le retentissement en nous du monde de l'art agissant par l'ensemble de son système.
L'importance de ces deux facteurs varie beaucoup d'une personne à l'autre. L'émotion artistique est chez certaines personnes très faible, à peine perceptible. Cependant je crois bien qu'elle n'est jamais complètement nulle. Lire un roman ou vivre sa vie, sympathi-
ser avec Roméo ou bien être amoureux pour son propre compte, cela est toujours différent. Même le spectateur naïf qui invective le traître, sait bien que ce qu'il voit n'est pas réel, et apprécie vaguement, à sa façon, l'art grossier et eflicace de l'auteur du drame ou le jeu de l'acteur et la combinaison qui le fait vivre quelques heures dans un monde d'illusions attacliantes, une nouvelle vie qui se substitue en lui à la sienne. Son impression est presque aussi peu esthétique qu'il est possible, elle l'est cependant un peu. A plus forte raison le sera-t-elle chez le spectateur ou le lecteur plus raffiné d'un ouvrage meilleur.
Et nous retrouvons ici, par conséquent, cette impression abstraite et synthétique que nous donnait Tart idéaliste. Seulement, un peu mêlée déjà, généralement, à des impressions d'ordre plus humain, même dans les réalisations du monde de l'art les plus éloignées de la réalité, elle est ici bien moins isolée encore. Et parfois elle ne se dégage plus bien nettement et Ton pourrait être tenté de la nier.
L'art humain prend des formes variées selon les parties de la réahté qu'il introduit dans son monde, selon les procédés par lesquels il les construit. Et ces formes diverses conviennent à la variété des esprits, créateurs ou récepteurs.
Voici l'art passionnel, émotif, sentimental. C'est celui qui cherche surtout à susciter en nous un monde
d'émolioiis semblables à celles de la vie réelle. Les œuvres qu'il produit sont nécessairement très inégales et aussi de genre assez différent. La poésie lyrique, les vers de Lamartine ou de Musset, s'y rattachent visiblement, de môme la poésie satirique quand elle veut exciter vivement les passions [les Chdtimenis, par exemple, en prenant cette œuvre par son côté artistique et non par le côté politique et pratique). On comprend fort bien que, comme cela a été remarqué, les lyriques aient souvent excellé dans la satire.
Bien des romans peuvent encore se ranger dans la même catégorie. Tous ceux, en vérité, par qui l'auteur cherche à distraire le public en chatouillant sa sensibilité, en parlant à son cœur ou à ses sens, et pareillement beaucoup de pièces de théâtre. La valeur artistique de ces œuvres, du monde qu'elles évoquent, peut être très haute ou très basse, selon les moyens employés, selon les images, les idées, le sentiment, le style. De Pêcheur d'Islande au roman de Feuillet, ou au roman feuilleton vulgaire, de Musset à des sousimitateurs arriérés de Lamartine je n'ai pas besoin d'indiquer la distance.
La peinture et la sculpture s'adressent parfois aussi au cœur de Thomme. Il y a sans doute quelque chose qui répugne au véritable artiste dans rexploitation d'un sujet sentimental ou sensuel. Mais une partie du public jouit bien plus volontiers d'un tableau ou d'une statue qui excite en lui la pitié ou la tendresse, la sensualité ou quelque passion politique. C'est pour des qualités assez étrangères à l'esthétique sinon à l'art (car nous
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verrons qu'il ne faut pas confondre ces deux choses que Ton voit se multiplier dans les devantures les reproductions des tableaux à succès. Il serait assez intéressant d'analyser par exemple la vogue singulière dont a joui naguère V Angélus de Millet et dont ses Glaneuses ont profité, comme pendant. On y trouve à des doses variables selon les individus, de l'admiration et un sentiment vraiment esthétique, le désir de réagir en faveur d'un peintre trop méconnu pendant sa vie, un peu surfait peut-être après sa mort, un peu de religiosité plus ou moins vague, du snobisme et de l'engouement, le respect et la curiosité qu'inspire une œuvre payée d"un prix extraordinairement élevé, parfois un certain esprit démocratique, peut-être un intérêt plus ou moins superficiel pour le travailleur, le paysan, une émotion littéraire due à des souvenirs de La Bruyère, un sentimentalisme volontiers un peu niais et conventionnel ; la poésie du son de la cloche dans les champs, la considération de qualités techniques, etc. Une même œuvre peut être comprise et appréciée de manières diverses et opposées, et crée en des esprits dilTérents des mondes qui ne se ressemblent guère.
Aussi peut-elle être ramenée à des genres bien divers. Et je n'ai nullement ici la prétention de classer rigoureusement les œuvres. Une telle classification serait impossible parce que la nature de l'œuvre dépend de celui qui la produit, mais aussi de tous ceux qui en prennent connaissance, et peut-être encore de ce qu'elle est en elle-même, je veux dire des facilités plus ou moins grandes qu'elle offre pour être comprise de
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telle ou telle façon et qui ne correspondent pas toujours aux intentions ou aux dispositions de l'auteur ni aux interprétations du public. Il arrive assez naturellement qu'une œuvre d'art est idéaliste pour Tun et réaliste pour l'autre, que les qualités de sentiment y intéressent une portion du public tandis qu'une autre est séduite i)ar la teclini(iue et qu'une troisième reste inditTérente. Les mondes d'art réalisés dans ces ditférentes classes d'auditeurs, de spectateurs et de lecteurs ne se ressemblent guère, ils diffèrent même, si on les examine de près, d'un individu à l'autre, à celui même qui lui ressemble le plus. De plus, chez quelquesuns, aucun monde d'art n'arrive à se développer notablement, tandis que pour d'autres tout devient occasion d'en créer, même les objets ou les événements qui semblent devoir le moins s'y prêter.
Sans sortir pour le moment du domaine de l'art, nous trouvons des œuvres qui ne semblent point surtout faites pour faire vivre l'individu dans un monde idéal, pour l'enlever à la vie l'éelle, mais au contraire pour l'y diriger. L'art n'est ici qu'un moyen, et je reviendrai sur ce procédé qui enlève l'art à sa destination pour le subordonner à la politique, aux tendances sociales, à l'industrie même, en un mot à la « morale » si nous prenons le mot dans un sens suffisamment compréhensif et synthétique. Ainsi, on a pu dire de la Case de ronde Tom, que c'était à peine de l'art. Etpareillement pouvait-on le dire de bien des romances ou des romans sentimentaux et de pas mal d'œuvres pornographiques. J'unis à dessein ici des œuvres de carac-
tère très opposé pour mieux faire ressortir le procédé général qui les a toutes également produites.
Elles cherclient toutes, en eftet, à innuencer la vie réelle au moyen du monde de Timagination. Peut-on cependant les rejeter hors de l'art? Cela est discutable, et, à mon sens, cela est injuste. Lea Châtiments sont une œuvre d'art quoique le monde que Hugo y crée soit créé surtout pour agir sur le monde réel et le transformer. 11 y a satisfait copieusement ses indignations et ses rancunes en cherchant à les faire partager. Elles ont agi en ce sens sur certains lecteurs, cela n'est pas douteux. Il n'en reste pas moins qu'en réalisant un monde qui sV'carte du vrai,({uand ce ne serait que par tous les artifices compliqués d'un admirable génie poétique, rnnivre devient tout autre chose qu'une simple diatribe de tribun, et que, en tout cas, pour les artistes, elle a été une œuvre d'art. Mais on en peut dire autant de toutes les œuvres en tant qu'elles font autre chose que pousser à l'action réelle ou exprimer une réalité. Elles ne seront pas toutes au même niveau, le caractère de l'art y apparaîtra plus ou moins, la beauté (qui n'est pas la même chose) y sera plus ou moins grande, parfois très haute, parfois à peu près nulle, mais toutes celles qui auront ce caractère de créer un monde imaginaire sont, à des degrés divers, et pour cela seulement, des œuvres d'art.
Cette quantité d'art, pour ainsi dire, que contient chaque œuvre, variera, comme la qualité/ selon les personnes. Il est des enfants qui regardent des tableaux de maître pour les nudités excitantes qu'ils y trouvent
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OU qui lisent un roman avec l'espoir d"y rencontrer des détails scabreux. Il est également des personnes qui recherchent les mêmes côtés des œuvres, mais pour s'en choquer au lieu de s'en réjouir, en même temps qu'elles s'en régalent. On se rappelle la singulière réprobation qui accueillit Madame Bovary, et l'on sait bien le blâme qui frappe certaines œuvres de peinture ou de sculpture. Mais tandis que certaines personnes sont surtout préoccupées, à propos des œuvres d'art, d'idées morales, d'autres seraient enclines à regarder les questions de morale en artistes.
Inversomeut, des œuvres sentimentales ou passionnelles qui, pour la plupart des connaisseurs, sont à peine ou ne sont pas des œuvres d'art, excitent au contraires des émotions esthétiques et créent des mondes d'art très vivants en des âmes bien douées mais peu développées encore. Une âme artiste trouve de l'art partout, comme un affamé prend plaisir aux nourritures les plus grossières. En somme, l'œuvre d'art est un prétexte à créer en nous un monde nouveau. Ce prétexte peut être plus ou moins spécieux, mais, tel quel, il peut nous suffire. L'œuvre peut nous off"rir un monde à peu près terminé par un auteur, nous n'avons plus qu'à le recréer, mais parfois aussi elle ne fait que nous le suggérer vaguement. Les enfants s'amusent souvent mieux avec des morceaux de bois informes, des objets indécis, sans but, et ils se construisent de bien plus doux rêves qu'avec les joujoux ingénieux et bien construits qui ont séduit leurs parents. Ils font leur œuvre d'art euxmêmes. Et c'est ce que fait toujours, mais dans une
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proportion très variable, le spectateur ou le lecteur.
Seulement, alors, on peut se demander ce que c'est qu'une « belle œuvre ». On ne peut en juger uniquement par l'impression de l'auteur, cela est évident, nous aurions trop de belles œuvres ! On ne peut en juger non plus par l'impression de celui qui la reçoit. Peut-être faudrait-il distinguer le jugement de l'impression et rapporter le jugement à un spectateur idéal, dont je n'ai pas à chercher ici la formule, mais que Ton supposerait toujours dans certaines conditions déterminées d'intelligence et de sensibilité variables à chaque époque, et, dans chaque milieu, et aussi pour chaque individu, ce qui fait que la solution du problème est difficile. En fait on arrive à s'entendre en gros, et à construire ce spectateur à la condition de ne pas vouloir en préciser trop minutieusement la nature. C'est ainsi qu'il nous arrive de juger notre plaisir. Nous pouvons jouir très vivement, et même esthétiquement d'une œuvre (luenous jugeons en soi médiocre ou mauvaise. Il est des œuvres qu'on aime plus qu'on ne les estime, d'autres qu'on respecte volontiers d'un peu loin. M. Brunetière a signalé ce fait, et il a eu raison. Par conséquent une esthétique objective, une esthétique rationnelle n'est pas impossible (l). Et l'on peut la fonder sur la perfection relative de l'objet cà juger.
Mais il est bon d'en voir les limites et la portée, et la part qu'il convient de faire et qu'il est difficile, sinon
(i) Voir par exemple, Paul Souriau: La Beauté i-ulionnelle (Paris, F. Alcan.)
impossible, de faire avec précision, à l'interprétation et je dirai à la résonnance individuelle de chaque lecteur ou de chaque auditeur.
Il reste qu'il y a dans chaque œuvre quelque art, et quelque possibilité d'impression artistique. Et c'est une question qui se pose : où commence l'art, où tinitil?Nous entrevoyons déjà que, dans la vie psychologique telle qu'elle se présente à nous et telle que nous pouvons la comprendre, on peut trouver de l'art partout. C'était l'idée de Guyau, mais je crois l'entendre autrement que lui, n'ayant pas la même conception de l'art. Nous retrouverons plus tard, par d'autres chemins, cette même question de l'art universel.
La musique nous conduirait à des vues analogues. Elle tient sa place dans l'art humain et il faut bien en parler aussi. Qu'elle puisse servir à exprimer et à exciter nos sentiments, cela n'est pas douteux. On a cru même y voir sa principale raison d'être. La question de l'expression musicale a été très discutée. Au fond je la crois assez simple. Je ne pense pas que la grande fonction de la musique soit de traduire des émotions, mais les conditions mêmes de son existence lui imposent très souvent ce rôle. La musique nous donne une excitation systématisée. Nous pouvons la consid-érer en elle-même, comme réalisant un monde bien coordonné, comme uue sorte d'esprit vivant dont tes éléments sont des sons et n'a pas de signitication exacte dans aucune autre lan-
gue, qui ne peut se traduire sans s'altérer, sans se transformer en termes de sentiments ou d'idées. Seulement cette vie systématisée, nous pouvons en employer, en laisser se dépenser la force au profit de quelques sentiments ou de quelques idées même. Quelques analogies abstraites entre certaines formes musicales et certains sentiments, analogies qu'il est parfois difficile de définir, rendent plus naturelles et plus fréquentes certaines associations, certaines interprétations, et, par exemple, Tassociation qu'on cite souvent et qui reste imprécise et grossière, du mode mineur et des sentiments tristes. Mais l'excitation musicale se dépense presque aussi bien à réveiller et à faire naître des sentiments et des idées avec lesquels on ne peut lui trouver de ressemblance appréciable. Darwin redoutait la musique parce qu'elle éveillait trop ses préoccupations scientifiques- Elle facilite à d'autres la composition littéraire. J"ai éprouvé moi-même que, lorsque je suis mal disposé pour la contemplation musicale pure, la musique exaspère en moi d'une manière pénible certains sentiments. Chacun résonne à sa façon sous le choc qui le fait vibrer.
L'essence même de la musique est de former une sorte d'esprit qui remplace le nôtre. C'est ce qui se produit à peu près dans les cas extrêmes. On conçoit que, bien souvent, nos tendances ne se laissent point supprimer, et, au contraire, cherchent à profiter de cette excitation qui arrive à l'employer selon leur nature propre, à s'en servir pour vivre et s'exalter. De là l'expression musicale, de là le rôle de la musique
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dans Tart humain. Naturellement ce rôle profite des analogies quej'aiindiquéesdéjà entre certaines formes musicales et certainesformes de notre activité psychique. Dire qu'une composition musicale est une sorte d'esprit, c'est impliquer que cet esprit ressemble à certains égards, au nôtre. En effet, le rythme, le ton, la nature des intervalles employésparlamélodie,la rapidité ou la lenteur des sons, leur longueur ou leur brièveté, la différence des timbres, c'est-à-dire la variété des combinaisons d'éléments, la nature consonante ou dissonante des accords tout cela représente autant de côtés de la vie musicale plus ou moins analogues aux difterentes formes de la vie de nos passions, et peut les rappeler, les exciter, les renforcer. Il ne faut pas demander à la musique, pour l'art passionnel, autre chose que ces analogies. Avec la vie de l'intelligence ou des perceptions, les ressemblances sont plus lointaines encore, et peut-être l'expression musicale, en ce cas, repose-t-elle sur l'évocation des états atïectifs qui accompagnent les perceptions ou les idées, en dehors de la musique imitative dont le rôle, s'il n'est pas nul, est du moins très effacé.
Ce pouvoir expressif ou plutôt suggestif et excitant de la musique a été très utilisé par l'art humain et passionnel. Déjà, il pénètre assez souvent, selon les dispositions de l'auditeur dans l'art extra-humain et le trouble. Mais il y a aussi des symphonies à programme, il y a le drame lyrique et l'opéra, l'opéra comique et l'opérette, il y a la romance sentimentale et la chansonnette comique où la musique vient renforcer l'impression profonde ou légère, gaie ou lugubre donnée par les
Paulhan. — Mensonge de l'art. 4
idées qu'éveillent le programme, le li^retto de l'opéra, les paroles de la chanson. On trouve un dernier vestige, plus bas encore, de Tinfluence de la musique dans le « trémolo à Torchestre » qui accompagne les situations tragiques dans les mélodrames.
Le plaisir proprement musical subsiste à côté du plaisir passionnel. L amateur goûtera encore, en même temps qu'il s'émouvra de sentiments d'amour ou de pitié, le plaisir spécial de l'enchaînement des sons et des accords. La mélodie et l'harmonie créent en partie et soutiennent le monde artistique plus concret, plus humain qui naît dans l'esprit de l'auditeur pour remplacer le monde réel. L'impression d'ensemble est très complexe et facilement incohérente, car les divers éléments du monde de l'art no sont pas toujours unis par des liens bien logiques ni bien serrés. L'opéra, l'opéra comique (je ne dis pas le drame lyri(|ue) compensent trop souvent leur richesse et la variété des impressions qui s'y accumulent, par une incohérence teintée de ridicule et par quelque grossièreté. Au reste, de l'art le plus iiaut jusqu'au plus bas, les différences des œuvres et des auteurs intercalent des mondes dont la valeur varie infiniment.
On rappelle, on excite les sentiments en imaginaiit les situations qui les évoquent. C'est le procédé courant de la littérature. Mais les événements peuvent acquérir me sorte de valeur propre et être considérés pour eux-
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mêmes. Sans doute, on ne peut |)as les détaclier absolument des sentiments qui les provoquent ou qui les suivent. Cependant, un art proprement passionnel se distingue nettement d'un art surtout u dramatique », Dominique, par exemple de la. Tour de Nesle. Par art « dramatique », ici, je n'entends pas l'art théâtral, mais bien l'art, quelque soit le procédé qu'il emploie, qui consiste surtout dans la combinaison des événements. Le roman d'aventures, le roman policier, le drame de cape et d'épée, la comédie d'intrigue, le théâtre de Scribe, le roman d'Alexandre Dumas père ou de Gaboriau le réalisent plus ou moins. J'en rapproche certaines formes de l'art Imaginatif, celles qui exercent surtout notre faculté de combiner des images, non de les évoquer, comme le fait l'art plastique.
Nous trouvons encore ici une sorte de retour d'un art assez inférieur vers l'art extra-humain dont il ne rejoint que des formes assez basses. 11 y a toujours, sans doute, quelque chose d'extra-humain, quelque chose d'abstrait dans toutes les formes de l'art. Les combinaisons dont je parle, en effet, n'intéressent pas forcément notre sensibilité affective. Les héros de Scribe ni même ceux de Dumas ne sont pas très émouvants en général. Ils nous intéressent bien plutôt par leur activité que par leurs sentiments. Le roman d'aventures, le roman policier, n'ont pas tant pour but d'émouvoir notre compassion et de nous faire rêver d'amour que de nous faire suivre avec plaisir une intrigue enchevêtrée et qui se débrouillera peu à peu, que de nous attacher à des combinaisons d'événements invraisemblables et rapidement suc-
cessifs. Le système qui se substitue en nous à la rivalité est im système de luttes et de rivalités, de combats et d'entreprises galantes, où le sentiment passe au second pian, où l'action est prépondérante. Nous le considérons un peu avec le même plaisir qu'une arabesque compliquée, ou plutôt qu'une succession d'accords qui s'enchaînent et aboutissent à raccord parfait. Alors même que le dénouement est triste, il y a un dénouement, c'està-dire une résolution, dans un sens ou dans l'autre, des circonstances de l'action, une fin sur l'accord parfait majeur ou mineur.
Naturellement l'art passionnel se mêle toujours plus ou moins à l'art dramatique, il le soutient, et il le complique, il nous y intéresse. Et puis, il faut toujours faire la part de l'émotivité spéciale du lecteur. Alexandre Dumas pleura, dit-on, sur la mort de Porthos, et les combats de Bussy d'Âmboise comme les prouesses de Rocambole ont dû émouvoir quelques âmes sensibles.
La littérature dramatique s'écarte d'ailleurs de la réalité et se rapproche souvent de la littérature passionnelle avec laquelle elle se confond partiellement, en ce qu'elle nous offre un monde où les sentiments sont particulièrement intenses, nets, exaltés, précipités, moins mêlés et moins nuancés que dans la vie. Les caractères y sont plus tranchés et plus simples, les intrigues plus serrées, plus précises, avec un dénouement plus décisif. Le monde de l'art exagère comme toujours certains aspects de la réalité, pendant qu'il en amoindrit d'autres. Son ossature est plus nette et plus
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visible, et l'on y reçoit l'impression de forces supérieures, intellectuelles, passionnelles et physiques. Tout cela, jointe l'excitation agréable des sentiments, constitue un ensemble facilement systématisé, quoique superficiel souvent et parfois grossier, capable de s'imposer à 'esprit, de lui plaire et de le captiver, de l'éblouir par l'accumulation d'événements peu ordinaires et de lui faire illusion sur sa complexité réelle et sur son importance. Partois un plaisir plus intellectuel intervient aussi, un plaisir, de mystère éclairci, de combinaisons et d'intuitions qui devinent. Par là certains récits d'Edgar Poe, le Double Assassinat dans la rue Morgue, la Lettre volée, le Scarabée d'or, abstraction faite des qualités techniques dont je ne m'occupe pas encore et à ne les prendre que pour les événements qui s'y expliquent, relèvent singulièrement le genre.
La peinture se prête moins que la littérature à l'art dramatique, la sculpture moins encore, la musique un peu plus. Le peintre a parfois des intentions littéraires. Alors ce qui correspond en peinture à l'art dramatique et imaginatif, c'est le fait divers illustré, la réprésentation d'un assassinat ou d'un accident où le peintre vise à nous intéresser plus qu'à nous émouvoir. Certaine peinture historique, celle de Paul Delaroche, par exemple, ou même de Lebrun qui peut-être relève plutôt cependant de l'art décoratif, rentre dans ce genre. Mettons, puisqu'il y a des degrés en tout, qu'elle s'y
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place à Lin degrésupérieur.Des mérites de composition, de dignité, d'intelligence peuvent la relever pour ceux qui sont peu sensibles au beau pictural. La peinture de genre est encore au-dessous.
Pourquoi cependant la peinture de genre peut-elle devenir un art bien plus élevé, comme cela s'est vu, par exemple, en Hollande au dix-septième siècle ? Il faut tenir compte de la grande habileté de métier des peintres hollandais, de leurs qualités de luminaristes ou de coloristes, de leur conscience et de leur sincérité, de leur originalité, et aussi du sentiment qui se dégage de leurs toiles. Tout cela enrichit le monde créé par l'artiste, et complique le système psychique qu'il suscite, lorsque tout cela est perçu par un esprit capable de le comprendre.
Rattachons encore à l'art imaginatil' des formes d'art dont les qualités sont plus spéciales, et par exemple, la peinture qui vise à nous intéresser par des harmonies complexes de couleurs. On a vu dans VEnirée des Croisés à Constantinople, de Delacroix, une « symphonie en bleu majeur ». Whistler aimait à donner à ses tableaux des titres comme '■< symi)honie en bleu et argent » ou « en noir et or ».
On voit l'intention et qu'il ne s'agit ici ni de faire vibrer notre sensibilité d'hommes, ni de nous intéresser à des combinaisons littéraires, mais d'émouvoir par des moyens spéciaux, un sens spécial, d'exciter par des combinaisons de couleurs notre goût pictural. A certains égards, des œuvres de cette nature peuvent être considérées comme rentrant dans