LE SENTIMENTALISME ET LE REALISME DANS L ART DJ
tique. Il a cet avantage de permettre des combinaisons plus variées, plus libres, plus curieuses. Mais la nouveauté du monde qu'il suscite est compensée par son peu de solidité. 11 lui est difficile de nous donner l'impression du réel, de nous faire suffisamment accepter ses décors artificiels et ses péripéties qui nous heurtent, s'il est réellement original. Et ce qui frappe chez les vrais maîtres du genre, c'est précisément qu'ils y ont réussi. S'il s'agit d'un fantastique traditionnel et consacré, alors nous acceptons plus facilement son monde, mais il perd ses charmes d'étrangeté. Il plaira pourtant aux enfants et à tous ceux qui se délectent à revenir dans les mêmes voies.
En dépassant notre savoir,vOu en le précédant, en en façonnant les matériaux selon ses besoins, l'art fantastique peut créer un monde élargi, plus souple et plus riche à certains égards et plus profondément intelligible, peut-être, malgré les apparences, que le monde réel. Il suppose entre les choses des connexions plus étendues, plus variées, plus précises que celles qui sont connues, et augmente les pouvoirs de l'esprit humain, sa puissance pour agir, pour sentir et pour connaître. 11 nous donne à la fois le plaisir du mystère et le plaisir de deviner des lois, des rapports, des facultés inconnues. Les premières expériences scientifiques sur l'hypnotisme ont pu prendre, pour le public, l'agrément de certains récits fantastiques. On y recevait l'impression d'un monde étrange, inconnu, différent du monde considéré jusque-là comme le seul réel, et où s'exaltait la puissance de l'esprit. En même temps, ce monde
mystérieux, on le pressentait soumis à des lois,.on commençait à le préciser et à le connaître. On subissait l'impression inquiétante de la nuit en même temps qu'on voyait poindre la clarté d'une aube pleine de promesses. Et aussi bien les faits d"hvpnotisme, de lucidité et de télépathie ou des faits analogues, ont été toujours utilisés par les auteurs de contes fantastiques.
Ce n'est pas seulement un intérêt intellectuel qu'excite Fart fantastique, c'est aussi un intérêt émotionnel. C'est par là qu'il est surtout un art « humain >k Les moyens ([u'il emploie lui permettent de satisfaire moins incomplètement des sentiments ordinaires l'existence de la vie. Plus il s'écartera, à certains égards, de la réalité, mieux le monde de l'art pourra remplir son office. Les contes de fée montrent à l'imagination enfantine un monde où les conditions de la vie ne contrarient plus des goûts qui se satisfont, avec une vivacité et une force inaccoutumée. Chez les hommes, l'art fantastique crée aussi une vie d'un bonheur plus aigu, plus pur, plus rare ou plus violent, moins contrarié, plus exubérant et plus dégagé de ses freins habituels, comme dans les Mille et une Nuits.
Mais s'il invente des occasions de tristesse douce et de tendresse, il fabrique aussi des mondes de terreur et d'angoisse. Il est à peine besoin de rappeler les contes d'Hotïmann, d'Erckmann-Chatrian et surtout d'Edgard Poé ou de Wells.
Le récit fantastique permet d'exciter certains sentiments purement humains en leur conservant une allure artistique. C'est ce que fait l'art en général, le fantas-
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tique n'est qu'un des moyens employés par lui et c'est un moyen qui montre un peu naïvement parfois l'essence de l'art. Le monde de l'art doit à la fois être accepté par nous et rejeté cependant, car il ne faut pas que nous le jugions vrai, ou que nous agissions avec lui comme avec un monde réel. L'idéalisme, le réalisme, le fantastique ont chacun leurs avantages et leurs défauts. Le fantastique diminue l'impression de réalité, mais il nous fait accepter son monde en excitant puissamment certains sentiments et aussi en se combinant avec une petite dose de réalisme qui nous entraîne. (Voyez, par exemple, quelques nouvelles de Mérimée, et, en particulier, la Vénus d'ille, où le doute sur l'explication réelle des faits est ingénieusement utilisé aussi.) La terreur qu'éveille un conte d'Edgar Poë est évidemment d'une autre qualit(^ que celle qu'inspire le récit d'une attaque nocturne dans une rue où nous passons le soir. Il nous inquiète moins brutalement et moins réellement, et par cela même, d'une manière plus estliélique, en ce que la terreur ne s'applique pas au monde réel. Car s'il nous etfraye réellement, s'il nous inspire des craintes sur notre avenir, des doutes sur notre santé mentale, ou sur la réalité des influences occultes, ce n'est plus là, à proprement parler, un effet artistique.
En même temps, cette terreur qu'il nous inspire, quoique moins brutale, est parfois aussi vive, aussi pénétrante, plus angoissante qu'une autre. Pour créer la terreur fantastique, l'auteur a dû supposer des événements plus effrayants qu'un assassinat, de lentes et
subtiles désorganisations du moi, des angoisses, des tortures morales auprès desquelles un simple coup de couteau imprévu peut sembler un événement choquant, mais sans grand intérêt. Un soleil éclatant dans un beau tableau ne nous rend qu'une partie de la pâle lumière diffuse dans la salle du musée, mais il nous paraît infiniment plus lumineux et nous donne une sensation d'éblouissement quand la clarté ambiante nous paraît terne.
Que des récits fantastiques, que des contes de fée aient jadis été, et qu'ils soient encore même des mythes incarnant les conceptions que l'homme pouvait se faire des phénomènes naturels, qu'ils soient aussi parfois de simples métaphores prises au sérieux, ce nous est une occasion de constater un mélange assez incohérent, mais qui n'est point rare, de la science ou de la philosophie avec l'art et de constater des formes de transition et d'amalgame.
L'art réaliste nous montre une nouvelle combinaison de procédés pour réaliser le monde fictif. Tandis que l'art sentimental, l'art dramatique, l'art fantastique s'attachent surtout à produire le système psychique par la satisfaction idéale de nos désirs ou le jeu de notre imagination, l'art réaUste et l'art plastique, l'art plus technique et spécialisé qui s'y rattache, s'efilorcent d'y arriver, d'une part par l'imitation plus stricte de la réalité qui nous rend plus aisément acceptable le monde de l'art
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et souvent aussi par les qualités de rexécution, les ratfinements et les recherches de la technique.
Le principe de l'art réaliste est de se rapprocher de la nature autant qu'il est possible. Et ceux qui Tout vanté ou qui ont tenté de s'y conformer, ont réagi contre la tendance idéaliste et consolante de l'art, ils ont mis souvent une certaine complaisance à reproduire la nature dans ses vulgarités, dans ses bassesses et dans ses laideurs. Ils y ont cherché ce qui nous choque. Cela n'est pas essentiel au réalisme, mais c'est une réaction assez naturelle. Par là, ils semblent aller contre la nature même de l'art. Il leur fallait donc, pour que leur œuvre eût une valeur, trouver des compensations ailleurs. C'est ce qu'ils ont fait, sans toujours s'en rendre compte. Car les théories réalistes ont été illustrées d'innombrables bévues. On y sent confusément le besoin d'un monde d'art vivant et ac ceptable à l'esprit, mais si les auteurs, en fait, ont réalisé leur œuvre d'une manière parfois intéressante, ils n'ont guère vu les raisons qui la rendaient telle. Et je songe surtout en écrivant ceci aux théories de Zola.
Ainsi l'art idéaliste s'écarte de la réahté pour nous rendre son monde plus agréable et l'art réaliste se rapproche de la vérité pour nous rendre son monde plus acceptable, au risque de le laisser relativement incohérent et mal unifié.
La tendance réaliste ne peut guère se manifester que dans les arts plastiques et dans la littérature. En musique, elle ne saurait conduire bien loin. Les\asoù la musique peut imiter des bruits du monde réel sont
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i^ares et peu intéressants. Et cette imitation est bien lointaine, bien symbolique, elle relève de l'art Imaginatif plutôt que de Tart symbolique. Les orages, par exemple, même le plus beau, celui de la symphonie pastorale, ne reproduisent guère des bruits «l'orage. On a signalé dans Robert le Diable l'imitation, par l'orchestre, du bruit des dés roulés dans un cornet, pendant que Robert et les chevaliers jouent, bruit qui devient de plus en plus sombre à mesure que Robert perd davantage. 11 n'y a plus là imitation seulement, mais imitation et interprétation affective. La musique cherche à rendre à la fois le bruit de dés — ce qui est un peu puéril — et son effet sur Robert, ou peut-être aussi à donner une sorte d'expression objective de la destinée du chevalier normand. On pourrait citer encore l'imitation du bruit du rouet dans les accompagnements de Marr/nerite au rouet, de Schubert, ou de la chanson du roi de Thulé dans le Faust de Gounod el plusieurs faits du môme genre dans un assez grand nombre d'œuvres. Mais tout cela n'importe guère, le réalisme y étant en somme très peu marqué (1).
En somme, le réalisme aboutit à figurer un monde imaginaire, assez semblable au monde réel pour que nous y retrouvions les choses et les gens que nous connaissions. A ce titre, il excite un plaisir intellectuel, qui a, comme on l'a soutenu avec exagération et comme on Ta nié avec une exagération presque égale, quelque
(i) Cf. Weber, les Illusions musicales, et mon compte i-endu de ce livre dans la Revue phikisophiqu^, i883