‹ Le mensonge de l'artChapitre 8 sur 37 · CHAPITRE in · texte numérisé non relu

CHAPITRE in

L'art n'est pas invariablement lié à quelques espèces de phénomènes. Il nous apparaît presque forcément sous les formes traditionnelles et relativement lixes de la musique, de la peinture, de la littérature. Mais il peut exister en des modes infiniment variés. Toute activité humaine, tout événement, tout fait, quel qu'il soit, peut devenir une matière d'art. Et ce qui fait l'art, ce n'est pas telle ou telle activité, tel ou tel objet, c'est la façon dont nous le considérons et dont nous en usons. Une statue peut être pour certains individus un objet de commerce, et non un objet d'art. Tout dépend de l'attitude que nous prenons vis-à-vis des choses.

Prendre l'attitude artiste vis-à-vis d'une chose quelconque, c'est la considérer comme nous considérerions un objet d'art. C'est l'isoler du monde réel, c'est la faire entrer dans une sorte de monde imaginaire et fictif, en

refusant tacitement ou explicitement détenir compte de ses qualités réelles, des tins pour lesquelles elle a été produite, où elle est communément employée; c'est l'apprécier pour sa beauté, non pour son utilité ou sa vérité. Pour un commerçant qui ne comprendrait rien à la peinture, un tableau ne serait guère plus qu'un objet de négoce, qu'un produit destiné à la vente et tout à fait assimilable, en ce qui l'intéresse, à une marchandise quelconque, à des pains de sucre ou à de l'alcool à brûler. Inversement, il est possible de considérer en artiste une locomotive, par exemple. On n'en utilise pas alors la vitesse et la force pour aller conclure une affaire ou contempler un paysage, mais on réalise en son esprit l'agencement de son mécanisme, ses chaudières, ses leviers et ses roues, son foyer et son charbon; on voit la combinaison et la dépendance de ses parties, on en comprend l'activité spéciale, et on en saisit la convergence et le système ; on perçoit l'unité tinale, la longue et lourde file de wagons qui va être entraînée par elle et l'on comprend en même temps sa fonction sociale : des hommes l'ont fabriquée, l'alimentent et la dirigent, d'autres l'ont progressivement créée, et elle a réalisé leurs idées, incarné leur génie; elle symbolise toute une civilisation humaine, une époque de notre vie, et d'autres hommes sont continuellement emportés par elle ; elle les prend, les enlève, les disperse au loin et les distribue le long de son parcours, se mêlant ainsi aux affaires, aux joies, aux douleurs de l'humanité. Si nous considérons en lui-même tout ce système ainsi formé, sans songer à l'utiliser pour nos besoins, sans avoir la

préoccupation de nous instruire, do nous faire des idées vraies, si nous en admirons simplement Tharmonie interne et la beauté spéciale, nous pensons et sentons en artistes. Nous sonmies devant la locomotive comme nous serions devant un tableau ou devant un roman. Elle nous fournit le monde systématisé livré à notre contemplation.

Ainsi, accidentellement, une œuvre industrielle, un fait quelconque peut devenir matière de contemplation, entrer dans l'art. Elle est une œuvre d'art non par destination et par la volonté de celui qui l'a faite (et encore le créateur peut avoir été un « artiste » lorsqu'il Ta créée), mais par occasion, et par la volonté plus ou moins consciente de celui ([ui la contemple. C'est là un fait extrêmement important et très fréquent, dont nous rencontrerons de nombreuses variétés. En somme, la différence de l'œuvre d'art et de l'œuvre industrielle, ou religieuse, ou scientilique n'est pas absolue. Toute œuvre se prête à être considérée de différentes façons et nous i)Ouvons prendre devant elle l'attitude artiste, comme l'attitude scientifique et l'attitude religieuse, comme l'attitude de l'industriel. Sans doute, toutes les choses ne se prêtent pas aussi bien à ces diverses attitudes de l'esprit, mais surtout tous les esprits ne savent pas les prendre également, ni chacun d'eux aussi bien à tous les moments de sa vie. Tout est objet d'industrie pour un esprit industriel, comme tout est objet de science pour un esprit scientifique, et tout est également objet d'art pour un esprit artiste, au moment, du moins, où ces qualités s'exercent et prédominent en eux.

Et l'attitude artiste enrichit singulièrement le domaine de Tart en- y contraignant des idées, des objets, des actes qui semblaient n'y devoir jamais entrer. L'art l'extra-humain et l'art humain en profitent.

Le caractère artistique de la philosophie et des sciences abstraites est bien souvent senti et reconnu. C'est l'office de la science d'être vraie (je me dispense, pour le moment, de chercher le sens compliqué de ce mot) et c'est l'ambition de la philosophie de le devenir. Mais elles peuvent aussi être belles et c'est là un caractère dont la reconnaissance accompagne communément la contemplation artistique. On a dit que les mathématiques étaient la science de l'ordre et de l'élégance. Leurs propositions nettes et rigoureusement enchaînées, dépendant les unes des autres et dont les conséquences s'en vont à l'infini forment, pour autant que j'en puis juger, un admirable système. Naturellement, les vérités simples de l'arithmétique, plus près de la réalité, plus aisément vérifiables, se prêtent moins à la contemplation artistique. Au contraire, les enchaînements de propositions générales qui n'éveillent aucune idée d'utilité et dont on peut négliger même la vérité éventuelle, font une très belle matière d'art.

Leur effet est peut-être comparable à celui de la musique, malgré les éclatantes différences qui l'en séparent. On a dit de la musique qu'elle était une mathématique de l'esprit qui ne prenait pas conscience de ses calculs.

Retournant en quelque sorte le mot, nous pourrons dire que les mathématiques sont une sorte de musique aiîstraite où la conscience des opérations, la netteté, la clarté relative du mécanisme affaiblissent l'impression vitale et spontanée, en enrichissant l'eftet total de tout ce qu'y ajoute la conscience claire et le jeu plus visible et plus compliqué de l'intelligence.

L'art qui se forme ainsi est un art extra-humain ; il ne fait pas appel à des sentiments de la vie ordinaire. L'émotion qu'il produit est une émotion d'ordre abstrait et se rattache à la contemplation d'un système qui paraît vivre par l'enchaînement et le développement des éléments qui le composent.

La philosophie, la métaphysique prennent également une très haute valeur artistique de même nature. Si bien qu'on leur en a fait un grief. Et c'est assez souvent une façon de les déprécier que de ne voir en leurs produits que des œuvres d'art, en leur déniant tout caractère scientifique ou pratique.

L'auteur d'un système croit volontiers à sa vérité. Mais il est généralement possible et souvent très facile aux autres d'en faire abstraction. Il est des systèmes qu'on ne tient ni à croire ni à réfuter, au moins longuement. Mais que le système soit vrai ou faux, il a toujours celapour lui qu'il est un système, un enchaînement d'idées et de faits coordonnés. Par là, il est apte à devenir un monde artistique, à vivre en nous d'une vie isolée et factice, à nous séparer du monde réel, à tenir la place d'une œuvre d'art, à devenir œuvre d'art lui-même. Et en etfet on prend assez souvent un plaisir artis-

titiue avec un système pliilosopliique à la vérité chiquel on ne croit pas, à l'utilité duquel on croit moins encore. Mais on se plait à la rigueur des propositions, à leur enchaînement serré, à la logique qui unit en un seul tout d'innombrables éléments. On évoque ainsi par la pensée un monde artificiel et faux, mais bien ordcnné et qu'on substitue pour un moment au monde réel et à l'idée que nous en avons prise. C'est la caractéristique même de l'art. Nous pourrons avoir ainsi plaisir à reconstituer en nous le monde de Spinoza, ou celui de RenoLivier, si ditïerent, sans être le disciple de Tun ou de l'autre de ces philosophes, et môme en étant disposé, par ailleurs, à les combattre. Et la différence des attitudes éclate ici. Si nous restons « artistes », nous admirous. nous sympathisons, nous écartons toute critique, nous ne voyons pas les faiblesses de l'œuvre, ses fêlures ou ses brouillards, nous la réalisons en nous aussi harmonieuse, aussi riche, aussi vivante qu'il est possible. Si, au contraire, nous pensons en savants ou en philosophes, nous tâcherons de faire apparaître les contradictions aussi bien que les harmonies, nous ferons appel au contrôle des idées acquises déjà, nous heurterons le beau système à l'expérience qui le froissera ou le dislo- (|uera,nous soumettrons cette harmonie fragile àtous les dissolvants dont nous disposons, pour ne conserver que ce qui aura résisté. Il y a une attitude artiste et une attitude de philosophe. Nous pouvons devant un système prendre l'une ou l'autre. Toutes deux out leur raison d'être, mais elles ne correspondent pas aux mêmes besoins généraux. Elles peuvent pourtant com-

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biner leur action. En contemplant un système en artiste et pour lui-même nous pouvons nous préparer à le critiquer avec d'autant plus de justice que nous l'aurons mieux réalisé en nous. Et en critiquant un système, en l'épurant, en en comprenant mieux la portée, nous pouvons préparer une plus belle matière à la contemplation artistique.

Les spéculations philosophiques nous présentent quelques-unes des grandes conditions de l'effet artistique le plus haut, je veux dire l'ampleur de la matière, la masse considérable des éléments mis en jeu. La spéculation philosophique s'étend à tout, embrasse tout. Les lois générales qu'elle formule s'appliquent ou sont censées s'appliquer à tous les ordres de phénomènes. Elles résument et symbolisent d'innombrables millions de faits. Le monde qu'elles suscitent est bien un univers entier. Sans doute, sa richesse dépendra de la puissance de l'esprit qui la réalisera et qui peut rester bien inférieur à celui de l'auteur du système commeil peut quelquefois le dépasser. Il en est pour qui les abstractions restent des formes vides, froides, sans prolongements dans l'esprit et sans retentissement dans le cœur. Ceux-là ne seront pas plus disposés à apprécier en artistes un système de philosophie que d'autres à sentir la musique, qui n'est pour eux qu'un bruit plus prétentieux.

La science aussi, sous toutes ses formes, qu'il s'agisse des sciences naturelles ou des sciences historiques se prête à l'attitude artiste. Naturellement ses théories les plus compréhensives et les plus générales y sont surtout

favorables. Les travaux de Claude Bernard, de Fustel de Coulanges, de Darwin, de Pasteur, nous donnent une forte impression artistique si nous les considérons en eux-mêmes, sans les prendre à notre compte ou sans les rejeter, sans vouloir les utiliser à notre profit, simplement pour le système d'idées, d'impressions, de faits qu'ils construisent en nous. Un système scientitique est un monde aussi et nous pouvons le considérer comme un monde d'art. Une hypothèse scientifique peut être, à ce point de vue, aussi séduisante qu'une théorie supposée vraie. Elle gagne même en souplesse et en largeur à n'être pas encore bien établie et très arrêtée, elle y perd quelque peu en force. Elle relève plutôt de l'art idéaliste, et la théorie acceptée de l'art réaliste.

La science est toutefois moins étendue que la philosophie, elle embrasse moins d'éléments, elle intéresse moins les sentiments abstraits et généraux, elle se débarrasse moins aisément de son caractère de vérité et même de son caractère possible d'utilité. Enfin elle est en général moins hypothétique. Elle a donc, au point de vue artistique, certaines infériorités par rapport à la philosophie, certaines supériorités aussi. Elle est moins extra-humaine, eUe est moins idéalisée, moins abstraite. Et puis, il convient encore, en tout ceci, de faire sa part à la ditïerence des esprits.

Les choses abstraites, philosophiques ou scientifiques ne sont point les seules que nous puissions consi-

déreren «esthètes >>. Si rattiturle artiste réalise Tart extra-humain, elle réalise aussi, avec des réalités plus concrètes, un art moins abstrait. Tous les événements de la vie peuvent être considérés par nous, selon nos goûts et nos aptitudes, comme une matière d'art.

Cette façon de les contempler, et, pour les contempler, de les produire au besoin, c'est ce que Ton a appelé le « néronisme » et cela a intéressé les esprits il y a quelques années. De même que l'amour de la science peut inspirer des expériences cruelles, et faire observer sans pitié des maux douloureux, la tendance artistique peut amener l'homme à se désintéresser des sentiments qu'il observe ou dont il provoque l'émoi. Tout cela suppose une altitude spéciale vis-à-vis des phénomènes. Devant un incendie, ce sera agir en être social que d'aller chercher des secours ou de se mettre à la chaine, en savant que de l'observer simplement en en recherchant les causes, ou en en prévoyant des conséquences qu'on ne fait rien pour empêcher ou favoriser, en artiste que de le contempler comme un speclable, d'admirer les reflets de la flamme, la montée de la fumée, l'épanouissement des gerbes d'étincelles.

A certains égards, Tattitude artiste peut être très variable. Ce n'est pas une même chose, au point de vue social, que de faire mettre le feu à une grande ville pour s'assurer un spectacle rare ou de regarder courir, sans lui venir en aide, un passant décoifle par le vent. Mais au fond la tendance est la même. Elle consiste à faire un spectacle et un simple spectacle de ce qui est le monde réel, de ce qui est la joie ou la souffrance d'autrui. Cela

Paulhan, — Mensonge de l'art. G

est très fréquent. Il est assez ordinaire de se distraire aux faits divers d'un journal, sans quoi j'imagine que les journaux en contiendraient moins, de se complaire aux détails d'un assassinat, ou d\in accident terrible. Ce n'est point avec le désir d'être utile à la police, ou de venir en aide aux victimes, ce n'est pas non plus pour nous instruire sur nos risques ou pour nous apprendre à les éviter. Non, c'est plutôt pour contempler, en dehors de la vie, une tranche de vie. On s'intéresse à des récits de ce genre comme à un roman, un roman qui a l'avantage d'être réel, c'est-à-dire de s'imposer bien plus fortement à notre esprit.

Je prends Texercice de l'attitude artiste sous cette forme grossière et commune pour en bien montrer le caractère universel. Il suffit de s'être un peu promené dans Paris pour savoir combien de gens arrête dans nos rues le spectacle le plus insignifiant. Un cheval étendu par terre — et l'on sait si la chose est fréquente — immobilise quelques dizaines de curieux. Ils ne cherchent pas, en général, à venir en aide à la béte ou à son conducteur, ni à leur nuire. Ils contemplent simplement, ou ils contemplent surtout, car des réflexions morales ou pratiques peuvent bien leur venir à l'esprit. Mais peut-être font-elles aussi partie du spectacle. Ils assistent à un petit drame, simple, peu intéressant, très peu élevé, mais qui a pour lui la force de la réalité. Et cela nous indique la force delà chose directement vue et combien elle peut compenser, pour bien des esprits, la complexité, le raffinement, la déhcatesse, ou l'élévation.

Chacun selon ses goûts se réjouira de tel ou tel spec-

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tacle, du bonheur ou du malheur d'autrui, des petites intrigues qu'il pourra surprendre et auxquelles il évitera de se mêler, des événements mesquins de la vie de tous les jours, ou des vicissitudes de la politique, des aventures qui modilient les rapports des peuples, des guerres et des congrès pacifistes. L'homme en qui domine la tendance à la contemplation artistique s'intéressera à toutes ces choses ou à quelques-unes d'entre elles comme à une pièce de théâtre. Leur réalité ne lui importe qu'en ce qu'elle assure son impression et la rend plus vive, plus cuisante ou plus douce. Il se peut aussi qu'il provoque, dans la sphère où il s'agite, quelques-uns des événements qui l'intéressent. On raconte d'un romancier qu'il se plaisait, dans les maisons qu'il fréquentait, à amener peu à peu un enfant à renverser une lampe. Cela pouvait être une attitude de psychologue, ou d'observateur intéressé, cela pouvait être aussi l'attitude désintéressée d'un artiste. II existe, je crois, des gens qui ne seraient point fâchés de mettre dans la peine ceux qu'ils aiment pour se donner le plaisir d'avoir pitié d'eux. Tout au moins sont-ils heureux pour cela des malheurs qui arrivent à leurs amis, sans l'avouer et peut-être sans trop s'en rendre compte. II y a quelque «néronisme)> souvent dans la pitié. Et peut-être même prennent-ils un plaisir d'artiste non seulement à leur pitié, mais même à l'aide efficace qu'ils peuvent apporter aux autres.

On voit combien ici les choses se compliquent et dans quel amalgame peuvent se trouver unies des choses aussi opposées que l'art et la vie réelle. Quoi qu'il en soit

nous retenons rextrême importance de ce que j'ai appelé l'attitude artiste. Elle introduit la vie même dans l'art, mais en la dépouillant de son caractère de réalité, en la faisant sortir, pour ainsi dire, d'elle-même, en en isolant une portion quidevient une simple matière à contemplation artistique comme un tableau ou comme une symphonie. Et toutes les formes générales d'art que nous pouvons examiner ailleurs, art extra-humain, art abstrait, art humain, l'attitude artiste les reproduit en des circonstances ditférentes, sans objets créés spécialement pour la contemplation.

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