LA LARGEUR DU CHAMP DE CONSCIENCE
Comme donnée quantitative, nous pouvons d’abord alléguer la parenté qui vient d’être signalée entre l’impulsivité et la mendacité. Que l’impulsivité révèle un rétrécissement de conscience, c’est ce que nous expérimentons sur nous-mêmes. Le feu, qui détourne les spectateurs d’un cinéma ou d’un théâtre de penser à autre chose qu’à lui, les détermine aussi à subir la suggestion d’une image ou d’un eri. C’est un lieu commun que l’impulsivité aveugle. Mais si l’impulsivité et la mendacité varient en gros d’une manière parallèle, la présomption que le rétrécissement mental favorise la mendacité en est d’autant appuyée.
Nous n’insisterons pourtant pas sur ces données numériques. L'action quantitative du rétrécissement de la conscience doit se perdre dans celle de l’émotivité. Il sera donc ici suffisant de recourir à des faits qualitatifs. L'expérience assez fréquente des mensonges que j’appellerai les mensonges contre l'évidence, fournit les plus caractéristiques. Je citerai d’abord un fait qui, pour n'être pas un fait de mensonge, nous aidera à en acquérir l'intelligence :
Osservarion VIII. — Le sujet est une enfant de 9 ans environ, Christiane R..., de diagnostic facile, EnAS, très émotive, très inactive, très secondaire, d’ailleurs normale en tout. Elle est très sensible à la peur. Rien que de prévu, puisque le défaut de courage est maximum chez les EnAS (Moy. 34,5 %. EnAS 46,9 % : maximum). Christiane doit y être d’autant plus exposée que son émotivité est plus forte. Obligée de subir un jour une opération légère, elle s’est rétractée avec une extrême violence, en criant : « Ne me tuez pas, ne me tuez pas. » Elle avait huit ans et n’était entourée que de personnes de sa famille dont l’affection lui est connue. Or, tous les symptômes ordinaires de l’étroitesse mentale (inadvertance pendant une occupation aux excitations moyennes, maladresse par négligence de circonstances accessoires, incapacité de mener de front deux occupations faciles, répugnance aux raisonnements dépendant de plusieurs variables, concentration très forte sur certains objets, etc.), sont ordinairement présentés par elle.
Il est donc très vraisemblable qu’elle n’accueillait aucune des données perceptives qui auraient dû la convaincre qu’elle n’avait rien à craindre de ce qui se préparait.
Si ce fait a été cité, c’est qu’il paraît voisin des mensonges
où le sujet nie contre toute évidence, par peur d’une conséquence de son aveu présumée par lui, sans s’apercevoir qu’il ne peut plus éviter cette conséquence et même qu'il risque fort de l’aggraver, puisque la preuve de son mensonge est obtenue et s'ajoute, pour le déconsidérer, à l'événement qu’il prétend dissimuler. Voici un exemple de mensonge contre l'évidence :
OBsEervATION IX. — Un homme âgé et cultivé, de véracité normale, EnAS, m’a rapporté qu’à l’âge d’environ 18 ans, atteint d’une maladie sexuelle, il avait nié « par sentiment de honte » au médecin qui la constatait, avoir eu des rapports sexuels avec aucune femme.
Évidemment, l’émotivité peut suffire à expliquer cet aveuglement, mais ce ne peut être en tant qu’émotivité, car un sentiment inspiré par une affectivité puissante peut aussi bien animer une action clairvoyante, capable de surmonter les obstacles sans les méconnaître, que de mettre des œillères à celui qui l’éprouve. Si donc, ce qui est vrai pour une part, on allègue lémotivité du sujet, celle-ci doit intervenir aussi en ce qu’elle rétrécit d'autant plus fortement le champ de conscience qu’elle est plus violemment excitée. On comprend en outre que si cette émotivité rétrécit une conscience, ordinairement déjà plus étroite que la moyenne, toute représentation autre que celle de l'effet redouté de l’aveu sera complètement exclue par elle. Il est intéressant de constater que cette thèse est souvent impliquée par la conduite des témoins du mensonge contre l'évidence. L’absurdité du mensonge qui se produit dans ces conditions, a souvent cet effet de convaincre les assistants que le sujet qui ment ne peut pas Voir ce qui, dans le monde perceptif qui l'entoure, rend son mensonge incroyable. Quand le menteur est un enfant, ils cherchent à le « calmer », à lui « rendre son bon sens », ils ne le traitent plus comme un coupable, maie comme un malade. C’est qu'ils espèrent, en apaisant son émos tion, lui rendre l’aperception des faits qui démentent ce qu’is’obstine contre l’évidence à affirmer. En réalité, ils cherchenl à rendre au champ de conscience, anormalement rétréci, son étendue normale. Ils y réussissent souvent et le menteur avout:
De ces considérations, il ne résulte naturellement pas que l’étroitesse de la conscience claire soit la seule condition du