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LA LARGEUR DU CHAMP DE CONSCIENCE

mensonge. Celui-ci provient de plusieurs facteurs et la diminution de l’un peut être compensée, et au delà, par l’augmentation d’un autre. L’émotivité favorise le mensonge, sa réduction peut être si fâcheusement compensée par la primarité que la disposition à la duplicité nous paraîtra caractériser les sanguins et les amorphes. De même, la largeur du champ de conscience peut être à son tour compensée par la primarité et l’émotivité, Il doit en être ainsi si, comme l’indique la valeur V, les divers facteurs contribuent très inégalement à la produire.

L’étroitesse du champ de conscience paraît donc caractériser les mensonges qu’on pourrait appeler candides. Ils ne se distinguent de l’erreur qu’en ce que celle-ci résulte surtout de conditions objectives, tandis que le mensonge peut être dit intentionnel, parce qu'il procède surtout d’une tendance inhérente au sujet. Mais comme le sujet ne juxtapose pas dans sa conscience claire la véracité et l’altération, il ment candidement. Certes, la vérité est quelque part dans son esprit, et il la retrouvera dès que la tendance qui inspire.son mensonge sera atténuée ; mais du fait du rétrécissement de la conscience claire, la vérité est refoulée dans la subconscience ; elle est oubliée comme les perceptions de la veille pendant le rêve. Il faudra le réveil pour qu’elle émerge. Mais ce refoulement n’est jamais une suppression totale et le menteur n’a jamais l'attitude parfaitement naturelle de celui qui ne ment pas. Il apparaît toujours, dans l’altération affective, que le mensonge procède d’une tension que les assistants devinent plus ou moins. Par suite, encore une fois, c’est bien un mensonge, puisque l’altération de la vérité résulte d’une tendance du sujet.

Si l’on veut comparer le mensonge convaincu d’une conscience étroite au mensonge double d’une conscience large, qu’on rapproche les faits de mensonge contre l’évidence que nous venons de rappeler, de l’observation I (1). La mystification ne peut se concevoir sans la présence et la persistance simultanées, dans la conscience claire du mystificateur, des idées qui lui servent à tromper et de la réalité à laquelle elles s’opposent, puisque le plaisir qu’il se propose est celui de la déception qu’il

va produire au moyen de leur opposition. La mystification est parente de l’art en ce qu’elle juxtapose l'émotion et la réflexion sur les moyens de l’exprimer ; mais tandis que dans l’art, on peut concevoir qu’à cause de la primarité du sujet, le passage de l'émotion à son expression se fasse par suppression de la première, il faut, dans la mystification, que les deux termes soient simultanés dans la conscience claire du mystificateur. Si on réserve le nom de duplicité au cas où le vrai et le faux se juxtaposent dans la conscience claire du menteur, la mystification est la duplicité de jeu (1).

De cette opposition entre le mensonge par étroitesse du champ de conscience et la mystification, 1l suit que le terme de mystification convient assez mal aux phénomènes qu’il est ordinaire de grouper sous le nom d’hystérie. Qu'il faille ÿ voir une maladie caractérisée ou simplement un groupement de symptômes susceptible d’interprétations différentes, 1l reste que beaucoup se laissent systématiser comme l’a montré P. Janet, à partir du rétrécissement du champ de conscience (2). Le mensonge hystérique, qui s'accorde avec l'aptitude des hystériques à produire les actes et les manifestations mêmes que l’observateur désire, révèle une docilité envers la suggestion, qui s’apparente avec l’impulsivité. Si l’étroitesse du champ de conscience permet d'expliquer le mensonge hystérique comme l’impulsivité, ce fait emprunté à l'expérience pathologique irait dans le même sens que ceux que nous avons déjà demandés à l’expérience normale pour autoriser la conclusion que le rétrécissement mental favorise la mendacité.

(1) Cf. p. 224, n. 1.

(2) La théorie de l’hystérie comme pithiatisme de Babinski, qui écarte des caractèpes de l’hystérie tout ce qui ne peut pas être produit par suggestion et guéri par persuasion, n’est pas incompatible avec le rôle du rétrécissement de conscience. Il distingue (J. Babinski, Ma conception de l’hystérie et de l’hypnotisme, Chartres, 1906) la suggestion qui fait accepter une idée absurde et la persuasion qui fait accepter une idée raisonnable ; mais justement, un sujet qui accepte une idée absurde ne peut être qu’un sujet chez qui la raison de repousser cette idée est refoulée, inefficace, hors du foyer de la conscience. Le guérir par la persuasion, c’est le ramener aux conditions normales de conscience. Ce qui va dans le même sens, c’est la distinction faite entre l’hystérique sincère (op. cit., p. 27. Cf. l’art. de la Semaine médicale de 1909, Démembrement de l’hystérie traditionnelle. Pühiatisme, p. 28) et le simulateur. Elle est parallèle à celle que nous venons d'indiquer entre la mendacité candide et la simulation. Enfin (même art. p. 10), il indique que dans l’hystérie, le champ visuel mesuré au campimètre est normal, mais, ajoute-t-il, à moins que n’intervienne une suggestion antérieure. Le rétrécissement du champ visuel n’est en effet qu'une forme du rétrécissement de conscience.

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