‹ Le Mensonge et le CaractèreChapitre 14 sur 80 · L'ÉMOTIVITÉ · texte numérisé non relu

L'ÉMOTIVITÉ

qui pourraient éveiller d’autres tendances à côté d’elle, sont écartées. Plus particulièrement, l'aspect de cette perception qui a été saisi le premier par la conscience, s’impose à elle de telle sorte que l’impulsivité dans la réaction interne, puis externe, de la conscience, lui devient plus facile. Corrélativement, toutes les tendances latentes de la subconscience sont plus profondément refoulées et les premières circonstances, favorables au déséquilibre de la conscience, réalisées ;

20 Aussitôt l'énergie, libérée par le choc affectif, se déverse dans la tendance éveillée par la perception. Elle en reçoit une puissance d’autant plus grande que l’émotivité générale du sujet l’est elle-même. En recevant cette puissance, la tendance qui n’était guère plus qu’une virtualité abstraite, devient un sentiment fort dont la pression sur la vie psychologique sera bientôt prédominante. La conscience sera emportée par elle comme par une passion si la secondarité des représentations subconscientes ne vient pas en compenser la brutalité ;

3° A ces deux actions, bien d’autres s’ajoutent. C’est l’émotivité qui nous sort de l’automatisme. Sans elle, nous serions mécanisés ; elle est dans notre vie le facteur d’originalité, d’élan, de transformation. Que trouve-t-elle en face d’elle ? Des souvenirs, des images et des idées qui ont été produits par un acte de synthèse mentale, mais qu’a désertés la vie qui les a institués. Par rapport à l’élan affectif, elles sont passives et mortes, n'ayant pour lui résister qu’une cohésion incapable de rien de plus que d’une résistance inerte. Comment, si aucune action ne vient, de la subconscience, s'intéresser à leur maintien, ces souvenirs, ces images, ces idées ne seraient-ils pas déformés par la puissance du sentiment qui se déploie avec toute sa jeune puissance dans la conscience claire ?

40 Ajoutez-y que ces souvenirs, ces images, ces idées sont plus ou moins décolorés. Le plus souvent, c’est une représentation abstraite, une date, un chiffre, que la véracité devrait maintenir. Comment l’émotivité, qui se porte au concret, au coloré, au vivant, pourrait-elle s’en détourner pour faire bénéficier de sa puissance ce qu’il y a de plus gris, de plus terne dans la vie psychologique ? De même que la représentation de la loi est bien faible auprès d’une tentation concrète, présente,

la représentation de la vérité paraît auprès du mensonge, qui va satisfaire une tendance forte, une ombre et un fantôme;

50 Si l’on pense en outre que toute émotivité est irradiante, qu’elle teint la conscience entière de sa couleur, on ne s’étonnera pas que lilot d’objectivité, que la représentation vraie constitue, soit noyé dans le courant de la tendance forte. Qu’on se rappelle comment notre vie est transformée par une bonne nouvelle. Il semble que le monde perceptif tout entier en soit transfiguré. N’est-il pas invraisemblable que se maintienne invariable dans l'esprit un misérable souvenir ou une pauvre petite idée à laquellé ne nous attache qu’un devoir abstrait, c’est-à-dire un principe ?

60 Il est bien difficile que l'intelligence intervienne pour eux, du moins si la secondarité est faible, car si l'intelligence a bien sa logique abstraite qui est indépendante du sentiment, puisque deux fois cinq font dix pour l’émotif comme pour le non-émotif, il est essentiel de noter que, dans la vie psychologique, cette logique abstraite ne fait rien de plus que de relier entre eux les termes de systèmes isolés, découpés, partiels. Il y a toujours, dans les rapports rationnels que l'intelligence oppose à la croyance affective, des affirmations qui soutiennent les autres et ces affirmations elles-mêmes sont psychologiquement sans autre soutien que celui que le cœur leur prête. Elles fondent sans être fondées. C’est en agissant sur elles que l’émotivité modifie les idées pour les orienter dans le sens de ses fins profondes ou superficielles, qu’elle infléchit ce qui lui paraissait d’abord la vérité suivant le courant qu’elle dessine dans la conscience, de sorte que, dès le moment même où cette vérité aura été subordonnée au sentiment, celui-ci pourra suggérer l'illusion qu’il en respecte la logique, parce qu’il en respectera les connexions internes.

Il ne faudrait pas exagérer la portée de cette idée au delà de ce qui lui revient de droit. Expérience et logique s'opposent souvent à certaines de nos tendances, et nous avons, quand nous voulons les satisfaire, à ruser avec leur déterminisme. Il en résulte que, pour une véracité moyenne d’une valeur donnée, le mensonge sera plus ou moins difficile, suivant les objets auxquels il veut s’appliquer. Mais dans le domaine du concret

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